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Publié par le 6 mar, 2015 dans En une, Théâtre | commentaires

Théâtre: scènes éclatées. Portrait de l’auteur et metteur en scène Félix-Antoine Boutin

Félix-Antoine Boutin est de toutes les scènes montréalaises depuis l’automne où il a successivement présenté Orphée Karaoké à l’Usine C, Koalas, dans la salle Jean-Claude Germain du Théâtre d’Aujourd’hui, et dernièrement Les dévoilements simples (Strip-tease) au Théâtre La Chapelle, en plus d’avoir été invité par le CEAD à relire l’œuvre de Claude Gauvreau à la BaNQ en janvier dans le cadre des soirées Théâtre à relire. Retour sur une esthétique scénique en plein développement.

Il apparaît assez clair que la pratique scénique de Boutin alterne entre un théâtre de texte et une pratique théâtrale plus proche de la performance. D’un côté, il témoigne d’une intelligence du texte réputé difficile, qui repousse les limites du théâtre dit « traditionnel » – celui de Gauvreau n’y fait pas exception –, et d’une pratique dramatique (notamment avec Koalas, texte entièrement écrit au conditionnel qui jouait sur le décalage entre « dire » et « faire ») qui emprunte à des formes nouvelles, éloignées du prisme mimétique. De l’autre, avec son plus récent spectacle présenté à La Chapelle, il recourt à une forme plus performative, misant sur le corps de l’interprète comme matière capable de transmettre le sens.

L’amoureux exploréen

La relecture de Gauvreau, faite avec les comédiens Sophie Cadieux, René-Daniel Dubois, Kathleen Fortin et Alexis Lefebvre, se positionne dans le champ de la mise en lecture proche du laboratoire, évoquant par moments l’esthétique déjà préconisée avec Koalas – usage du micro, texte écrit à la 3e personne qui permet de distancier les acteurs et les personnages –, en plus d’intégrer des mouvements scéniques et des éléments de mise en scène, notamment par le recours à la musique et aux éclairages pour faciliter les transitions entre les scènes et les textes ou donner une « couleur » aux différentes situations (du plus étrange avec une lumière orange et bleue au plus général dans les moments de répit).

D’emblée, l’accent est mis sur l’étrangeté des textes, voire leur accent angoissant. René-Daniel Dubois, représentant l’auteur, invite l’assemblée à « la fête dont j’ai rêvé ». On relève une abondance de mouvements lents qui, couplés à l’intensité de la musique classique et aux éclairages étranges (teintes de bleu et orange qui enlaidissent les comédiens), placent la lecture sous le signe de la pesanteur – écho manifeste au projet qui vise à retracer le parcours d’un homme blessé et meurtri par un amour impossible –, le collage étant clairement réuni autour de ce thème et de la disparition de la femme aimée. Sans pour autant céder à la tentation biographique qui expliquerait le texte par la vie de l’auteur, Boutin souligne l’importance de ce filon dans la poétique de Gauvreau grâce à une lecture fine des textes qui propose une lente avancée dans l’évolution du motif amoureux au sein de l’œuvre.

Crédit : Nans Bortuzzo

Crédit : Nans Bortuzzo

L’amour est une « peau métallique », il se vit par invitations et allusions (« ta hanche sent l’air », « obombre-moi »), de la même manière qu’il faut « domestiquer le terrible » et « ne pas sous-estimer le pouvoir phosphorescent des mots » : on sent, notamment dans l’interprétation intense et passionnée de René-Daniel Dubois, la violence, la matérialité et la corporéité de la parole de Gauvreau. Agressive, elle bouffe tout, gens, mots et choses confondus. À cette crudité langagière s’ajoute un épuisement physique réel, représenté par un mouvement où, Sophie Cadieux d’abord, puis Alexis Lefebvre ensuite, courent vers le mur du fond pour se jeter dessus et s’y écraser lourdement. Si le geste de Cadieux surprend, voire tend vers un humour slapstick inattendu, la répétition successive que fait Lefebvre, reprenant le geste une dizaine de fois, marque l’essoufflement et l’épuisement dans ce combat face à la mort et l’amour perdu.

Contre la mort, qu’il faut détruire, Dubois est celui qui redonne de l’énergie aux autres (ses créations, ses personnages) jusqu’au paroxysme des deux derniers poèmes. D’abord « Pas de pitié », une adresse violente au monde que lance Dubois (« Mourrez, chiens de gueux », « vous êtes des incolores ») avant que Lefebvre termine sur un poème en exploréen dans un éclairage très général qui illumine en même temps la salle, livrant la parole de Gauvreau comme on ferait un discours – tandis que les autres écoutent, approuvent et hochent de la tête.

À travers cette progression, la lecture met également de l’avant le rapport fort à la liberté que permet l’écriture de Gauvreau, du surréalisme des premiers écrits à l’exploréen « pur ». Boutin se concentre sur les obsessions de l’auteur : la révolte, la mort de son amour, mais dans une recherche de la sensibilité humaine derrière le symbolisme apparent et monumental qui rend l’œuvre, à première vue, incompréhensible. En ce sens, il faut louer le travail d’analyse, de construction et de transmission du sens auquel s’est livré, avec la collaboration de Paul Lefebvre, Boutin – d’autant plus qu’ils ont choisi d’autres œuvres que La charge de l’orignal épormyable et Les oranges sont vertes, ses pièces dramatiques les plus connues –, pour donner à entendre la cohérence des œuvres complètes.

Crédit : Nans Bortuzzo

Crédit : Nans Bortuzzo

Leur cœur mis à nu

Au dénuement scénographique de la mise en lecture et de Koalas se substitue une mise en scène chargée pour Les dévoilements simples (Strip-tease). Le milieu de la scène est occupé par un espace gazonné autour duquel sont réparties des plantes, tandis que deux spots disposés à l’arrière de la scène aveuglent presque le public avant la représentation. Quatre panneaux de plexiglas séparent le gazon du fond de la scène, où se tiennent les comédiens, la divisant entre l’espace de l’action et l’espace de l’attente, ce qui introduit également un jeu entre regardant et regardé du côté des performeurs, effet qui sera présent tout au long du spectacle (dédoublant celui qui s’installe entre la scène et la salle). Créé d’après les Variations Goldberg de Bach, le spectacle fait entendre la musique dès l’entrée en salle avec assez d’interruptions entre chaque morceau pour laisser croire que le spectacle peut commencer à n’importe quel moment. La connivence avec le public semble être de mise, d’autant plus que ce dernier a fait son entrée par la porte accordéon, après avoir traversé un rideau de paillettes pour attendre dans le hall tout de rouge illuminé.

Le premier numéro invite les 13 performeurs sur le gazon, dans le silence, qui s’inspectent le cou et les cheveux les uns et les autres. Lentement, la musique commence et, à la fin du prélude, il ne reste que deux acteurs sur l’espace de jeu. Débute alors la suite des tableaux – de longueur variable, pas toujours liée à celle des pièces musicales, mais plutôt à leur rythme et à ce qu’elles peuvent induire comme mouvement – aux transitions rapides, alternant entre une absence de changement lumineux et un usage parcimonieux des noirs. Les tableaux sont tour à tour collectifs (comme celui où tous jouent au soccer avec une pomme de pin), en petits groupes (notamment quelques tableaux répétés avec une tortue), en duo ou encore en solo. Boutin invite d’abord à un jeu avec la notion de mise à nu, notamment avec deux numéros de « faux » strip-tease mimés : dans le premier, un homme (déjà nu) mime l’action de se dévêtir, jusqu’à enlever un chapeau (voire une couronne) et ses dents; dans le deuxième, une fille aux seins nus se prépare à utiliser un tire-lait (avec bruits de succion en prime), mais sans que celui-ci soit branché. Certains dévoilements sont maladroits, d’autres assurés, incertains, solennels, voire moqueurs – notamment lorsqu’une fille, peut-être pour masquer sa gêne, ironise le fait de montrer ses seins ou de lancer son linge aux spectateurs –, donnant un aperçu de l’éventail des états qu’un individu peu avoir face à son propre corps et sa mise à nu.

On retrouve aussi l’intérêt de Boutin pour l’animalité (présente dans Koalas) : outre la présence récurrente d’une tortue vivante, trois tableaux mettent en scène une des filles en costume d’ours face à un homme qui offre ses vêtements pour tenter d’amadouer la bête avant que celle-ci ne se dénude à son tour. Le metteur en scène fait montre d’une sensibilité esthétique particulière et puissante, capable de créer des images qui rapprochent ces scènes du tableau – les strip-teases font parfois carrément penser à la pratique picturale du nu. Il y a une réelle candeur qui se dégage de ce spectacle qui ne pourrait mieux porter son nom : ces dévoilements sont bels et biens simples, voire simplissimes, présentés à la vision comme autant de variations sur un même thème.

Crédit : Nans Bortuzzo

Crédit : Nans Bortuzzo

Mais c’est justement à ce moment que se pose la question du discours. On se serait accommodé sans problème d’une pièce sur rien, au titre volontairement évocateur, et qui se serait écartée de l’obligation de faire sens (surtout en cette période où la représentation du corps sur scène est assez répandue, questionnée, problématisée). C’est de cette manière qu’on aurait voulu comprendre les deux phrases au sens équivoque lancées au fil du spectacle (« Ma peur et mon cynisme sont un chat, ma joie est un chien » ; « Nu et réconforté, je veux être un chien »), comme des pièges ou des jeux avec le spectateur pressé de vouloir dégager du sens de tout texte dans un spectacle (alors que spectacle est essentiellement performatif; le langage est livré par le corps et les gestes).

Ça se gâte parce que Boutin est en même temps capable de tenir un discours plus que cohérent et complexe sur son œuvre, notamment dans le programme de la soirée, où il en détaille le projet, l’ambition, mais aussi la portée discursive, voire sociale : « Nous sommes pris dans des systèmes de valeurs qui éliminent la nuance, qui nie [sic] l’humanité pour inventer un réel schématisé, loin de nos sensibilités profondes. Il m’est difficile de vivre dans ce monde où nous sommes barricadé [sic] avec nous-mêmes, nos limites et notre capacité à se satisfaire de généralités si banalement. Ce spectacle tente d’évincer cette stérilité émotive, le convenu et d’affirmer nos crevasses si chaleureusement chargées de beautés. »

Or, si les gestes permettent d’explorer les différentes sensibilités par rapport au nu, au corps et à la sexualité, il n’est pas plus évident qu’ils permettent de « se rencontrer avec transparence » ou encore de « mieux se comprendre ». En ce sens, Boutin se prend au piège dès lors qu’il entre dans l’ordre du discours : de ce fait, le spectacle doit être pris au sérieux, mais ne parvient pas s’autosuffire pour rendre apparent ce qui a été imaginé au préalable. L’autre problème, c’est que le metteur en scène a choisi de ne représenter qu’un seul corps « atypique » (celui d’une femme plus âgée), alors que tous les autres sont jeunes et correspondent à un certain standard de beauté. Ce qui aurait pu être un effet générationnel – un groupe d’amis réunis autour de Boutin, par exemple – s’estompe de ce fait et ouvre la porte à la critique lorsqu’il met en scène un corps différent, qui n’est cependant ni stigmatisé ni différencié. Il s’agit peut-être d’une maladresse, mais elle place le metteur en scène dans une position qu’il aurait certainement pu éviter.

Il demeure malgré tout que Boutin s’octroie une liberté rafraichissante dans le paysage théâtral contemporain avec sa compagnie, Création Dans la Chambre, qui cherche à questionner les rapports humains, sociaux et politiques à travers la voie de l’intime. Boutin est capable d’être là où on ne l’attend pas du point de vue formel. Il ne lui reste qu’à affiner la capacité de ses pièces à produire du discours par elles-mêmes, mais voilà un artiste dont on suivra la démarche assidûment.

 

À propos de Francois Jardon Gomez


François Jardon-Gomez est doctorant au département des littératures de langue française de l’Université de Montréal et s’intéresse particulièrement à la notion de personnage dans le théâtre québécois contemporain. Il est également critique de cinéma pour revue24images.com et codirige, pour une deuxième année, la Mise en lecture interuniversitaire de textes théâtraux.



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