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Publié par le 21 fév, 2015 dans Arts visuels | commentaires

« Un ciel étranger » une exposition de Sasha Vreca : quand le sens achoppe…

 

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L’expérience esthétique

Un ciel étranger est présenté « dans le cadre d’une initiative soulignant le travail de la relève artistique de la région de l’Outaouais ». L’exposition se résume à une seule installation présentée dans l’une des salles principales du lieu d’art contemporain, dont le mur extérieur indique simplement le titre de l’installation. En franchissant le cadre de l’une des deux ouvertures donnant accès à l’œuvre, le spectateur se meut dans un espace de la possibilité. Le public, devenant participant, est important sous les cieux de Vreca. La question de l’appropriation de l’espace fait ainsi de son Ciel étranger une installation principalement immersive, pour reprendre le terme d’Alain Albertganti (De l’art de l’installation : la spatialité immersive, 2014), une « œuvre-espace » plus qu’une « œuvre-objet » jouant sur la porosité des disciplines artistiques. Ainsi, plus les groupes de spectateurs sont nombreux, plus le lieu semble se révéler. Toutefois, en y entrant, les gens présents au vernissage du 18 février dernier semblent intimidés par l’œuvre, ou encore désintéressés. Jonchés le long des murs, ils demeurent, pour ainsi dire, sur le seuil de l’œuvre, discutant un verre à la main, détachés de l’espace qui les entoure, mais dont la transformation dépend pourtant d’une connivence avec l’œuvre — lorsqu’ils ne sont pas tout simplement ailleurs, dans une autre salle, au bar, près du buffet, là où s’entassent la majorité des gens présents au vernissage; la salle d’exposition est en effet, assez souvent, presque vide. L’installation nécessite évidemment son temps d’adaptation et certains finissent par endosser le rôle de l’acteur, piétinant le sol, espérant ainsi interagir avec la proposition de Vreca. En effet, des senseurs semblent détecter les mouvements et des ampoules disséminées un peu partout, disposées à hauteur variable, s’allument et s’éteignent, diffusant ainsi une lumière puissante mais brève, ou rien du tout.

Ces ampoules identiques pendent à travers des nuages de polycoton blanc au-dessus desquels un projecteur repasse en boucle des éclairs et du tonnerre, permettant ainsi à l’ensemble de créer une sorte de ciel actif, un ciel d’orage qui n’a pourtant rien de bien menaçant contrairement à ce que l’on pouvait s’attendre en lisant la description de l’exposition sur le site de la galerie.

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Dans cette perspective, l’adjectif épithète de l’intitulé — un ciel étranger —, mot d’actualité « à la mode », mot récurrent et obsédant, semble devenir imposteur. Figure emblématique de la quête d’identité, la notion d’étranger ne semble pas un enjeu majeur de l’œuvre.

Le nuage, invitant à la rêverie, pourrait représenter l’inguérissable nostalgie, le mal du pays, un traumatisme affectif; élément onirique et éphémère, sa portée symbolique pourrait devenir celle d’un lieu d’exil passager, mais la proposition de Vreca paraît résister à toute interprétation en ce sens. Le nuage, nébuleux, insaisissable, difficile à recréer, a fasciné nombre d’artistes qui ont tenté de le recréer. Nous pouvons notamment penser à Fabian Bürgy et à son impressionnante série de nuages noirs et menaçants. Mais la couleur des nuages de Vreca est un détail non négligeable et, suivant la mécanique suggérée par l’œuvre, ils ne sont pas à l’origine de la foudre. Selon toute vraisemblance, c’est le spectateur qui endosse ce rôle.

Malgré les lacunes conceptuelles de l’œuvre et bien que le critère esthétique de l’art contemporain ne s’arrête pas aux notions de beauté et d’harmonie, l’hypnose opère tout de même et le spectateur garde des souvenirs positifs de la beauté matérielle de l’installation. En dépit de ses puissantes séductions, le tout semble demeurer un observatoire météorologique de l’impermanence terrestre.

À propos de Sasha Vreca

On sait très peu de choses sur l’artiste Sasha Vreca, sinon qu’il est né en ex-Yougoslavie et qu’il est arrivé au Canada alors qu’il était encore enfant, après avoir vécu pendant trois ans avec sa famille comme réfugié en Europe de l’Est. Artiste multidisciplinaire, il s’intéresse à la vidéo, au son, au graphisme et à l’installation. Il participe depuis quelques années au collectif FAU MARDI, « regroupement de producteurs, d’artistes, de DJs et VJs ayant une pratique en art médiatiques [sic]. Le collectif a pour mandat de développer la visibilité des artistes locaux et de promouvoir la diffusion de leurs pratiques dans un environnement adapté à leurs besoins dans la région de l’Outaouais ». Vreca est diplômé en animation 3D de la Cité collégiale et détient un baccalauréat en arts visuels de l’Université d’Ottawa. Ces informations sont livrées au compte-gouttes et il faut glaner quelques détails ici et là sur Facebook et sur le site d’AXENÉO7, centre d’artiste autogéré de la rue Hanson, à Gatineau, où il expose sa plus récente installation. L’artiste émergent semble discret, à tout le moins réserve-t-il les éléments de sa biographie et de son parcours professionnel aux initiés.

Le discours à l’oeuvre

Aucun cartel n’accompagne l’œuvre. Le seul discours qui guide le spectateur est celui de l’argumentaire rédigé par le curateur et disponible sur une simple feuille de papier, ou encore sur le site web d’AXENÉO7. La tendance allographique de l’art contemporain fait sortir l’œuvre de son objet; Nathalie Heinich l’explique bien dans son ouvrage sur Le paradigme de l’art contemporain (2014), et la chose est d’autant plus vraie de l’art conceptuel, qui a besoin d’un discours et d’un appareil critique pour se déployer. Toutefois, entre la proposition sur papier de Vreca et la réalité de l’installation, quelque chose s’est perdu qui enlève beaucoup de force au ciel étranger reproduit dans l’espace d’exposition. La stimulation d’éléments sensoriels laisse le spectateur dans une expectative fondée sur des promesses lues avant le vernissage, l’environnement sonore ne correspondant pas tout à fait aux propos tenus par l’artiste et la galerie. « Vreca met en scène le point de vue d’un enfant ayant vécu la guerre », mais ce point de vue est impossible à cerner sur place. Le spectateur doit lever les yeux pour observer l’installation; néanmoins, ce geste n’est pas exclusif à l’enfant puisque l’espèce humaine vit bel et bien sous la voûte céleste et les nuages se voient la plupart du temps en contre-plongée. Lui cachant l’eau des torrents sous un ciel blanc, les nuages de Vreca préserveraient-ils l’enfant rêveur apeuré par l’obscurité et l’opacité d’un monde qui lui est devenu étranger? On cherche tout de même la naïveté dont se réclame l’artiste; se trouve-t-elle dans la confusion entre le bruit des bombes qui pleuvent en situation de conflit et celui du tonnerre qui gronde pendant la tempête? Néanmoins, sans exégèse, la confusion est près de ne pas exister; en effet, c’est le tonnerre qui retentit périodiquement, et rien ne vient rappeler les bombes. Pas d’explosion, pas de destruction. Des grondements se font entendre, et non pas des détonations. On a beau tendre l’oreille pour tenter de percevoir les sons d’avions militaires, les bruits de moteurs et de détonation qui devaient incarner « le conflit civil », l’ouïe reste sur sa faim. Les mots choisis par Vreca et AXENÉO7 n’y sont pas, pas plus que « les lampes décorées différemment en symbole des multiples cultures » et qui auraient pu servir la forme de l’étranger dans sa différence identitaire (ce que suggère Mylène Viens sur le webzine Dans notre bocal, bien que nous n’ayons pas vu ces soi-disant décorations, les ampoules nous apparaissant malheureusement toutes pareilles). Dans l’installation mise en place, il n’apparaît pas grand-chose, si ce n’est que quelques jeux d’ombre et de lumière bleutées créant des effets sur les murs et donnant une autre dimension à l’œuvre, rejoignant ainsi les observateurs discrets restés aux limites de la pièce. La série d’illuminations au cœur du dispositif devient une sculpture d’ombres sonores dont les formes et les perspectives doivent tout au hasard et, d’ailleurs, cela n’a sans doute pas beaucoup d’intérêt.

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L’équation est pourtant simple : l’artiste est originaire de l’ex-Yougoslavie, région de conflits violents qui ont marqué sa petite enfance. Le centre AXENÉO7 laisse entendre que l’œuvre de Vreca est traversée par le souvenir; l’artiste, dit-on, « s’inspire du contexte socio-politique et culturel des balkans [sic] dans son travail. Il explore les thématiques des conflits civils, de l’enfance, de la mort et des répercussions psychologiques de la société d’après-guerre sur l’individu et la communauté. » Ce discours, encore une fois, ne se retrouve malheureusement pas dans Un ciel étranger, qui se contente peut-être, par métonymie, d’inclure l’œuvre dans l’artiste sans que celui-ci n’infuse véritablement son travail du sens qu’on veut bien lui prêter. Cela est d’autant plus dommage qu’un véritable intertexte aurait pu être possible entre l’installation et « un conte folklorique » dont la présentation d’AXENÉO7 dit que Vreca s’est inspiré, en le rendant « bien réel », pour la réalisation de cette pièce. Il est toutefois impossible d’y accéder et de comprendre toute la portée promise par l’œuvre. Le spectateur a beau chercher la référence littéraire pour faire sa propre éducation, une fois à la maison, rien dans Un ciel étranger ne lui donne des clés de lecture. Il manque une somme d’explications sur l’œuvre que nos recherches ne nous permettent pas davantage de comprendre, car ce que l’on porte à la connaissance du public ne dépasse pas ce qu’AXENÉO7 présente sur son site. Encore une fois, le sens achoppe; il y a une telle discontinuité entre ce qui est présenté et ce qui est dit qu’on ne peut qu’être déçu de ne rien trouver qui fasse référence à quelque conte que ce soit. Le travail d’explication de l’œuvre, qu’il échoit à l’artiste ou au curateur, n’a pas été accompli au bénéfice du spectateur, à moins que celui-ci fasse partie du happy few.

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Nous l’avons dit, peu de choses sont révélées sur Sasha Vreca. Il possède bel et bien une page Vimeo, mais celle-ci se contente de décrire l’artiste en une seule phrase — « My work and practice focuses [sic] on the merger of audio visual components with traditional analogue photography and film » — et les cinq vidéos qui y ont été versées nous informent davantage sur la pratique sonore de Vreca – notamment son travail de DJ – que sur sa pratique visuelle. Le centre d’artistes qui présente Un ciel étranger suggère que Vreca « tente continuellement d’explorer et de repousser les limites de l’art médiatique et de l’installation, tout en entretenant une relation profonde avec la production à base d’émulsion issue de la photographie et du film. » La proposition artistique exposée à AXENÉO7 ne permet pas d’en rendre compte, et contredit même cet énoncé légèrement pompeux, dans une certaine mesure. Bien que l’œuvre soit modulée par la présence de son spectateur, il n’existe aucune véritable interaction entre celui-ci et le matériau visuel. De plus, la projection sert davantage l’ambiance que l’œuvre en tant que concept, se contentant de teinter de bleu les nuages lorsque des éclairs fusent et jaillissent. Le public présent lors du vernissage ne s’engage pas véritablement dans et avec l’œuvre; il se contente d’observer, de piétiner le sol à quelques reprises, puis sort de la salle pour poursuivre la discussion. De quoi cela est-il symptomatique? De l’échec de la proposition de Vreca? De l’échec d’AXENÉO7 à présenter adéquatement le travail de l’artiste? De la vanité du public, qui assiste au vernissage pour « voir et se faire voir » plutôt que pour prendre part à une expérience véritablement artistique? Au terme de notre déambulation et de nos observations, nous n’avons pas de réponse à proposer. Mais la déception demeure vive.

Par Pierre-Luc Landry et Valérie Mandia 

À propos de Pierre-Luc Landry


Pierre-Luc Landry a soutenu en 2013 une thèse de doctorat en création et en études littéraires à l’Université Laval. Il est membre fondateur de la revue numérique de création et de réflexion Le Crachoir de Flaubert et a fait partie de l’équipe de l’observatoire de la littérature contemporaine Salon double pendant cinq ans. Son premier roman, L’équation du temps, a été publié en 2013 aux Éditions Druide, à Montréal, et a été finaliste au Prix des lecteurs de Radio-Canada en 2014. Il est professeur à temps partiel et chercheur postdoctoral au Département de français de l'Université d'Ottawa et enseigne également au Collège militaire royal du Canada à Kingston.



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