Menu de pages
TwitterRssFacebook
Menu de catégories

Publié par le 7 fév, 2015 dans En une, Théâtre | commentaires

Dreamland, portrait d’un lieu qui ne mène nulle part

Crédits : Théâtre Rude Ingénierie

Crédits : Théâtre Rude Ingénierie

Bruno Bouchard a fondé la compagnie Théâtre Rude Ingénierie avec Pascal Robitaille et Philippe Lessard-Drolet en 2013. Autour de ces trois artistes, la compagnie s’est forgée une identité collective qui s’incarne sur scène dans le spectacle Dreamland, présenté jusqu’au 7 février à l’Usine C.

La part des autres

Membre du collectif L’orchestre d’hommes orchestre (LODHO) depuis 2002, Bruno Bouchard est initiateur de dialogues. Sa vision du projet Dreamland – alimentée par les compétences de Pascal Robitaille et Philippe Lessard-Drolet – est bâtie sur un dialogue permanent entre les disciplines, entre les collaborateurs qui prend part à même la construction des matériaux. Le spectacle donne tout son sens à l’image d’une orchestration, éclairant la dimension collective que requiert l’écriture multidisciplinaire « non pas dirigée par une seule personne », mais qui vient amalgamer les identités de chacun et orchestrer les gestes individuels pour générer une trame commune.

La part manquante

Sous son affirmation multidisciplinaire, Bruno Bouchard entend créer une résonance entre les disciplines et combler ce qu’il vit comme une part manquante lorsque le théâtre, la musique ou la performance sont pris isolément. Le spectacle Dreamland crée autant de passerelles entre des éléments éclatés, allant des instruments aux objets détournés de leur fonction, de la mécanique à l’informatique, de la vidéo au chant. Ensembles, ils forment un chaos organisé en un plateau de scène grand comme une table de banquet autour de laquelle se déplacent musiciens, chanteurs, acteurs et patenteux de tous les instants.

Gestuelle glissante

Interchangeables à l’envi durant la représentation, ces rôles définissent le geste fondateur du spectacle en glissant d’une discipline à l’autre. Littéralement devant nos yeux, le musicien abandonne son instrument pour actionner un objet, puis faire face à une caméra l’espace de quelques mots pour disparaître à nouveau derrière un autre geste mécanique délirant. Dreamland se construit comme une histoire glissante et hyperactive, aux personnages fébriles tenus dans des rôles toujours mobiles et en métamorphose constante face au spectateur. Comme par mimétisme, le spectateur est invité lui aussi à être mobile autour de la scène pour les accompagner au plus près de chacun de leurs gestes. Pour cela, la scène est une table  de 20 par 4 pieds encombrée d’objets et d’accessoires qui ramène les coulisses du spectacle en son centre. Une série d’écrans vidéo suspendus retransmettent la vision rapprochée des objets et englobent le spectateur, invité à basculer son regard de « l’Île » centrale aux hauteurs. Brisant l’installation frontale du théâtre, la table scénique de Dreamland dévoile ses mécanismes cachés tout en les ramenant à l’échelle miniature d’une maquette pour inventer les coulisses d’un monde enfantin rejouant le monde des grands.

Faire grincer les portes du songe

Sous son titre trompeur, Dreamland n’est pas un spectacle éthéré. Il fait grincer les portes du songe, s’inspirant de l’histoire réelle du parc d’attraction de Coney Island au début du XXe siècle, symbole d’un lieu enchanteur tout autant que des rouages politiques et économiques frauduleux qui l’ont actionnés. À l’image de la machine à rêve de Coney Island et de son architecture et son ingénierie virtuose, l’onirisme est ici bâti de toute pièce : il est enraciné dans le sol par les pieds d’une table, connecté à la fée électricité par des dizaines de câbles pour finalement se mettre en branle grâce à une machinerie bruyante et grinçante faite de dizaines de sculptures bruitistes, d’instruments et d’objets hybrides. Le rêve se consolide dans le réel à coup de ces infimes objets prosaïques, collectés et manipulés qui amène le simple objet au rang d’invention fantasque et de jouet surréaliste. Bruno Bouchard et le Théâtre Rude Ingénierie compose un « art durable » où le nouveau ne se crée pas de tout pièce ,mais se réinvente constamment à partir de l’existant. Ces objets devenus rêveurs exercent sur nous une fascination particulière, celle propre à l’imaginaire mis en scène à l’échelle miniature. Aux mains de ces marionnettistes bricoleurs, Dreamland incarne le spectacle du monde dans toute sa fragile utopie.

http://www.usine-c.com/dreamland/

À propos de Claire Moeder


Claire Moeder est commissaire, auteure et critique d’art. Ses articles, chroniques d’expositions et ses recherches sont autant de moyens de s’interroger sur ce qui fait toute la singularité et la richesse d’une exposition. Son goût pour les mots, combiné à un goût pour les longues déambulations dans les musées, l’ont menée à écrire sur cet espace complexe qui accueille les œuvres et influence l’expérience du visiteur. Chroniqueuse d’exposition depuis 2010 diffusée en ligne sur ratsdeville, depuis 2014 sur mmeh et à la radio (Quartier Général, CIBL), elle compte également plusieurs articles publiés dans des revues québécoises (Esse, Ciel Variable, Zone Occupée) et françaises (Marges). Elle a contribué au catalogue d’exposition du Mois de la Photo à Montréal (2009) et à la première monographie de Christian Marclay dédiée à son œuvre photographique (2009).



%d blogueurs aiment cette page :