Menu de pages
TwitterRssFacebook
Menu de catégories

Publié par le 6 fév, 2015 dans Théâtre | commentaires

Soeurs : familles reconstituées

Chassez le naturel, il revient au galop. En 2008, autour de la création de Seuls (également au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui), Mouawad annonçait qu’il arrêterait bientôt le théâtre pour se consacrer à la peinture. En 2011, s’apprêtant à présenter Des Femmes, il affirmait que le cycle des tragédies de Sophocle serait sa dernière expérience de mise en scène. Après avoir présenté Des Héros en 2014 (toujours inédit au Québec) et dans l’attente de Des Mourants (qui viendra compléter le cycle en 2015), Mouawad retourne maintenant vers le solo avec Sœurs en même temps qu’il annonce la création d’une nouvelle tétralogie – les pièces à venir sont provisoirement intitulées Frères, puis Père et Mère.

Sœurs, c’est la rencontre de deux femmes dans le confort d’une chambre d’hôtel à Ottawa lors d’une nuit de tempête de neige. Il y a d’abord Geneviève Bergeron, avocate de renommée internationale, spécialisée en médiation et en résolution des grands conflits mondiaux : elle est rationnelle et relativise la vie et la souffrance. À bout de nerfs, épuisée par sa vie et exaspérée du manque de service en français à l’hôtel, Geneviève se lance dans une destruction complète de la chambre avant de disparaître – cachée ou transportée vers un ailleurs inconnu – sous le matelas. Arrive ensuite Leïla, experte en sinistre envoyée par la compagnie d’assurance. Venue constater que tout, dans la chambre d’hôtel, est une « perte totale », Leïla découvre Geneviève cachée sous le matelas. Débute alors une rencontre surréelle entre deux inconnues portées par les mêmes problèmes, où le rêve et l’invraisemblable occupent une place importante, ce qui n’est pas sans rappeler le Mouawad des débuts, celui de Littoral ou de Les mains d’Edwige au moment de la naissance.

Crédit : Pascal Gely

Crédit : Pascal Gely

La tentation autobiographique n’est jamais bien loin avec Mouawad et Sœurs n’y fait pas exception. La trouvaille, par contre, c’est que le passé familial n’est plus revisité à partir des souvenirs personnels de l’auteur, mais sous la lorgnette de sa sœur (Nayla Mouawad). Mouawad se donne encore l’occasion de créer des personnages féminins d’envergure, chose qu’il a déjà faite à de multiples reprises. Pour donner corps à ces femmes, l’auteur et metteur en scène retrouve Annick Bergeron – inoubliable interprète de Nawal dans Incendies –, passant de la posture droite et fière de Geneviève à celle voûtée de Leïla avec aisance. Ces deux femmes sont de toute évidence le miroir l’une de l’autre : Geneviève a des problèmes avec sa mère, Leïla avec son père, toutes deux sont prises entre une langue maternelle et une langue d’usage, en plus d’avoir un rapport complexe à leur nom.

Mouawad poursuit également dans la voie de la sentence : on le sait, il a la capacité à la fois admirable et agaçante de ponctuer ses textes de petites phrases sentencieuses qui visent à frapper l’imaginaire du spectateur tout en lui donnant de la matière sur laquelle méditer. Si certaines de ces phrases-chocs frappent comme il se doit (notamment autour de la différence entre « être vieux et devenir vieux »), d’autres apparaissent comme des redites moins réussies de phrases tirées des pièces précédentes. Ainsi de cette métaphore de l’enfance, devenue une « corde brisée de guitare qui jouera toujours faux[1] » alors qu’elle était mémorablement « un couteau planté dans la gorge » dans sa tétralogie précédente (Le Sang des promesses).

On retrouve sans surprise les mêmes obsessions que dans les œuvres précédentes de Mouawad : croisement entre le domaine de l’intime et celui de l’Histoire, évocation de figures mythiques (Œdipe, Thésée et le Minotaure), rapport fondamental au nom (« C’est mon nom, y’a pas plus personnel », dira Geneviève) ou encore puissance et danger de la parole. Comme souvent chez Mouawad, les deux protagonistes font face au poids de l’histoire et de l’héritage, qu’elles doivent intégrer dans une entreprise de réparation de soi. Si, au départ, Geneviève ne voit pas le déplacement Winnipeg-Montréal qu’ont dû effectuer ses parents comme un exil difficile, la progression du récit lui permettra de comprendre la colère de sa mère parce qu’elle l’aura ressentie elle-même. Plongée dans un rapport complexe entre le français et l’anglais, il faudra qu’elle vive et ressente la frustration liée à la langue pour pouvoir finalement se rapprocher de sa mère.

Crédit : Pascal Gely

Crédit : Pascal Gely

Mouawad apparaît heureusement conscient de ses obsessions et offre un regard auto-ironique sur son œuvre. Dans une conversation téléphonique avec son père, Leïla lui reprochera de toujours parler du Liban, de la guerre et de l’explosion de la bombe dans le jardin – tous des éléments que Mouawad a abondamment commentés, tant dans ses œuvres qu’en entrevue. Il se désamorce lui-même à plusieurs reprises et réussit à mener le spectateur là où il ne l’attendrait pas. Ainsi de ce récit à clef qui se dévoile progressivement : Geneviève, dans la solitude de sa chambre d’hôtel, demande à son assistante de retrouver la trace d’une jeune amérindienne (Irène) accueillie dans sa famille dans les années 1960. Si Geneviève, maintenant cachée sous le matelas, fait par la suite le récit de son passé à Leïla, elle ne mène pas directement l’enquête pour retrouver sa soeur d’adoption. Plus encore, la résolution est donnée via un message téléphonique laissé sur sa boîte vocale, résumant en deux phrases le parcours d’Irène – devenue violoniste à l’orchestre symphonique de Berlin! – qui éloigne le personnage du choc de la reconnaissance, habituellement central dans l’œuvre de Mouawad.

Également fasciné par la puissance du Verbe, l’auteur fait souvent de la parole la source des conflits en même temps que le lieu de leur résolution. Tissant la métaphore mythologique, Geneviève explique que dans le labyrinthe des conflits humains, où le conflit est le Minotaure, le langage doré est le fil d’Ariane. Il faut cependant l’entendre dire, plus tard, qu’elle n’y croit plus elle-même pour sentir par cette remise en question la marque, dans la construction de la pièce, d’un déplacement vers l’ordre du performatif. Il n’est d’ailleurs pas anodin que les deux solos contiennent une longue séquence de performance physique : dans Seuls, la fin du spectacle montrait Mouawad peignant avec ses mains durant une vingtaine de minutes; dans Sœurs, ce moment arrive au mi-temps du spectacle, où Geneviève détruit complètement la chambre d’hôtel.

Mouawad semble plus que jamais se rapprocher de l’esthétique de Robert Lepage – autre suite logique après Seuls[2]. Dans cette pièce, le personnage principal était étudiant au doctorat en sociologie de l’imaginaire et préparait une thèse sur l’auteur et metteur en scène québécois, figure qui ne cessait de s’échapper au fil du récit. Avec Sœurs, Mouawad fait un usage inédit dans sa pratique de mise en scène de la vidéo et des prouesses technologiques qui ont fait la réputation de Lepage, arrivant par exemple à rendre Annick Bergeron présente sur scène à quatre endroits différents en même temps. Les transitions entre les scènes sont également marquées par des projections vidéo et une augmentation de la musique qui visent à mettre en images l’état poétique intérieur des personnages, sans que ce soit toujours réussi. La mise en scène comporte également certains morceaux de bravoure qui mettent à l’épreuve la patience du spectateur, mais dont il faut saluer l’apparente l’audace, comme le long récit de vie que fait Geneviève (toujours cachée sous le matelas, avec l’usage d’une voix préenregistrée) tandis que Leïla écoute, assise.

Crédit : Pascal Gely

Crédit : Pascal Gely

Avec Sœurs, Mouawad poursuit l’écriture d’une dramaturgie de la réminiscence, du retour en soi et de soi qu’on n’attendait plus et avec lequel il faut apprendre à composer. On le remarque d’abord avec les bribes de phrases projetées en arrière-scène durant les moments de transitions entre les scènes, morceaux épars de dialogues à l’énonciation encore incertaine pour le spectateur, mais qui témoignent de ce passé qui revient hanter le présent. Certaines seront complétées ou expliquées en cours de route, mais pas toutes, comme si Mouawad refusait partiellement la clôture du sens à laquelle il s’adonne habituellement. Ceci dit, on retrouve encore un récitatif final, à la différence qu’il n’est pas adressé au parent perdu (comme dans les pièces du Sang des promesses), mais au parent absent et délaissé avec qui il est encore possible de reprendre contact. Ici, il s’agit de Geneviève qui laisse un message à sa mère, reconnaissant en elle la colère qu’a toujours portée sa mère, mais qu’elle n’a jamais su comprendre. Sœurs vise encore à mener les personnages à travers un processus de reconstruction, mais qui prend cette fois des formes et des trajets différents. Le renouvellement esthétique et poétique (bien que partiel) que Mouawad amorçait avec Seuls se poursuit, comme si l’auteur continuait à poser des pierres sur un même édifice, dont il aurait changé l’architecture en cours de route.

Soeurs, au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui.

[1] Toutes les répliques sont citées de mémoire, sans avoir eu accès au texte.

[2] Le cahier d’accompagnement au texte de Seuls contenait d’ailleurs un passage où Mouawad reconnait que l’influence de Lepage est pour lui majeure, ce qui n’a jamais été aussi évident que dans ces deux dernières créations.

À propos de Francois Jardon Gomez


François Jardon-Gomez est doctorant au département des littératures de langue française de l’Université de Montréal et s’intéresse particulièrement à la notion de personnage dans le théâtre québécois contemporain. Il est également critique de cinéma pour revue24images.com et codirige, pour une deuxième année, la Mise en lecture interuniversitaire de textes théâtraux.



%d blogueurs aiment cette page :