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Publié par le 31 jan, 2015 dans Cinéma | commentaires

The Pearl of Africa : un documentaire sur l’amour et la haine

 

 

The Pearl of Africa - Capture d'écran

Pour les passants, Cleopatra Kambugu et son copain Nelson ont l’air d’un couple tout à fait ordinaire. Dans les rues de Kampala, personne ne se retourne sur leur passage. Ils vont au restaurant, vont danser en boîte, prennent des selfies, font des projets d’avenir. Cleopatra est une étudiante de 27 ans. Elle est aussi la première personne trans* à s’afficher et à faire sa transition publiquement en Ouganda.

La websérie The Pearl of Africa, produite et réalisée par le suédois Jonny von Wallström, raconte sa lutte pour la reconnaissance, ses questionnements, ses rapports familiaux, mais surtout son histoire d’amour avec Nelson, celui qu’elle souhaite épouser aussitôt qu’elle le pourra. Dans les mots du réalisateur, qui a généreusement accepté de répondre à mes questions, The Pearl of Africa est « une histoire d’amour universelle qui se déroule dans un contexte extrême ».

L’Ouganda a fait plusieurs fois les manchettes en 2014 à cause d’une loi anti-gay entérinée au mois de février par le président Yoweri Museveni. On y prévoyait de lourdes peines pour les premières offenses, et la prison à vie pour les récidivistes. Était interdite toute forme de promotion de l’homosexualité ou d’aide aux personnes LGBTI.

La loi encourageait aussi la dénonciation de quiconque s’affichait comme homosexuel et, dans cet esprit, le tabloïd Red Pepper publiait quelques jours après son entrée en vigueur un dossier sur les « 200 principaux homos du pays ». Dans le but avoué d’inciter les masses à s’en prendre à eux, le Red Pepper a donc publié leurs photos, certains renseignements personnels, parfois même leur adresse. C’est à ce moment que Cleopatra est devenue, par la force des choses, la première ougandaise à exposer ouvertement sa transition.

Le refus du freak show

Dans son documentaire Zero Silence (2011), Jonny von Wallström suivait des groupes militants du Caire, en Égypte, pendant le Printemps arabe. « Mon dernier film avait été un film ouvertement activiste, et je voulais que celui-ci soit plus personnel et poétique, que les gens soient en mesure de s’identifier à son histoire et ce, même s’ils détestent les gays et les trans », a-t-il confié.

Il souhaitait donc dès le départ présenter une image humaine et intime de la vie de Cleopatra, plutôt que d’aborder le sujet sous un angle plus sensationnaliste. « Je me suis dit que de raconter son histoire pourrait être une manière d’amener les gens à la considérer comme un être humain avant tout », dit-il, parce que « certaines personnes ont besoin de voir et de rencontrer des personnes trans pour réaliser qu’il s’agit d’êtres humains sains, et non pas de personnes atteintes de maladie mentale ».

On a beau trouver de plus en plus de reportages et de films sur la communauté trans, ces productions, selon von Wallström, mettent trop souvent l’emphase sur les aspects physiques, sur le fait de passer d’un genre à un autre, et pas assez souvent sur les implications émotives. « On produit tellement de conneries sur les personnes trans, des pseudo-documentaires qui ressemblent plus à un safari de 90 minutes pour vous montrer des curiosités qu’à des films qui essaient de saisir un peu mieux la nature humaine », déplore-t-il. « Pour moi, c’était vraiment important de ne pas être un autre de ces hommes blancs qui débarquent pour vous raconter la même histoire, de la même manière ».

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The Pearl of Africa (capture d’écran)

 

La série contient très peu d’« images choc » : pas de foule en colère, pas de violence physique ou verbale à l’endroit de Cleopatra qui, grâce au traitement hormonal qu’elle suit, passe inaperçue lorsqu’elle sort de chez elle. Mais à visionner les épisodes les uns après les autres, on se rend compte de l’omniprésence des grilles et des barbelés. Les amoureux se terrent dans leur appartement entouré de clôtures de sécurité, comme sont obligées de le faire plusieurs autres personnes ciblées par la nouvelle législation. « Les gens ne mangent pas pendant des jours. Et s’ils ne se font pas attraper par la foule, c’est la faim et le manque d’accès aux antirétroviraux qui aura raison d’eux », explique la jeune femme dans le premier épisode.

Au fil des épisodes, on en apprend plus sur leur histoire d’amour. Ils se sont tous les deux connus à l’école secondaire alors que Cleopatra était encore un garçon. Il lui était déjà tombé dans l’œil à l’époque, raconte-t-elle, mais Nelson disait n’être attiré que par les filles. Lorsqu’ils se sont revus des années plus tard, alors qu’elle avait déjà entamé sa transition, ils ont tout de suite commencé à se fréquenter.

« Ce qui rend notre relation si spéciale est le fait qu’il soit tombé amoureux de moi avant même que j’aie terminé ma transition. Il me voit telle que je suis », dit-elle dans le quatrième épisode. « Et il fréquente une femme trans en Ouganda en sachant très bien ce que ça peut impliquer », poursuit-elle. « Mais il le fait quand même ».

Internet et mobilisation

Pourquoi choisir le format websérie? Jonny von Wallström savait depuis le début qu’il voulait faire un long métrage, mais le format web s’est d’abord imposé, question de visibilité. « Jusqu’à maintenant, notre film a été plus partagé sur les réseaux sociaux que la plupart des documentaires qui sont en nomination aux Oscars », se réjouit-il. « Je crois que c’est la preuve que nous avons pris la bonne décision ».

Crédit : zerosilence.org

Crédit : zerosilence.org

C’est en 2011 que le réalisateur a compris qu’il pouvait utiliser le web 2.0 à son avantage. Dans le cadre du tournage de Zero Silence, l’équipe avait mis en ligne une entrevue avec une jeune égyptienne juste avant que l’Internet ne soit coupé pendant plusieurs heures. La vidéo est ensuite devenue virale à l’insu de l’équipe : des agences de presse d’un peu partout dans le monde l’ont récupérée et l’ont largement diffusée, et ce n’est qu’au moment de se reconnecter qu’ils ont réalisé que le clip avait eu plus de 200 000 visionnements. « Pour moi, ç’a été un véritable wake up call », dit-il, « et j’ai réalisé que c’était possible de diffuser des documentaires de manière beaucoup plus organique ».

Le réalisateur dit avoir pris conscience de l’efficacité d’Internet, surtout lorsqu’on fait du documentaire engagé et que l’on souhaite mobiliser le plus de gens possible. L’équipe est actuellement en pleine campagne de socio-financement afin d’amasser des fonds pour permettre à Cleopatra de payer son opération de réassignation sexuelle; la série a donc aussi servi d’outil promotionnel pour cette campagne, autant et sinon plus que pour le film lui-même. « Pour moi, c’est une manière de joindre un public à l’échelle mondiale, mais comme je l’entends, et non pas comme les distributeurs de télévision ou de cinéma l’entendent », résume-t-il.

Crédit : Jonny von Wallström

Crédit : Jonny von Wallström

 

Et maintenant?

La réception du documentaire est exceptionnelle, particulièrement au sein de plusieurs communautés trans avec qui l’équipe est en contact. « C’était l’un des points les plus importants pour moi, et c’est pourquoi l’équipe de production a rencontré de nombreuses associations de personnes trans tout au long du tournage », soutient le réalisateur. Même les trolls, pourtant si populeux sur Youtube, ne semblent pas trouver grand chose à dire pour salir Cleopatra et son amoureux. « Pour l’instant, les commentaires stupides se sont faits plutôt rares », constate von Wallström.

 

La loi a éventuellement été annulée par la Cour constitutionnelle ougandaise, au mois d’août dernier. Cela n’a pas pour autant rendu plus aisée la situation des personnes LGBTI au pays. Cleopatra est retournée dans sa famille en décembre dernier, et il n’a fallu que deux jours pour qu’elle se fasse arrêter et incarcérer. « Cette fois-ci, on l’a « seulement » agressée puis relâchée », déplore le réalisateur. « Mais je crois que ce qui est important de souligner, c’est que Cleo a décidé qu’elle ne voulait plus se taire ni se soumettre. Elle a été forcée de cacher sa véritable identité pendant des années, et elle sentait que ça la tuait à petit feu », rapporte-t-il. Cleopatra est donc décidée à ne plus jamais laisser qui que ce soit définir la personne qu’elle est.

Comme le mentionne Judith Lussier dans cette chronique, l’utilisation de l’adjectif « trans » permet de ne pas avoir à faire la distinction entre transgenre et transsexuel, « parce que l’identité de genre ne devrait pas se résumer à ce qui se passe dans l’entrejambe des individus ».

Jonny von Wallström sera de passage au pays le 7 février prochain pour venir présenter son film dans le cadre du Emergence Festival of Queer Arts à London, en Ontario.

On peut contribuer à la campagne de socio-financement en suivant ce lien.

Pour Jonny von Wallström, The Pearl of Africa ne devrait surtout pas être compris comme un moyen de souligner la supposée bestialité de certaines sociétés africaines tout en sous-entendant que certaines sont plus civilisées. « La plupart des personnes trans ne sont pas non plus acceptées dans les sociétés occidentales », rappelle le réalisateur. Il insiste d’ailleurs sur l’importance d’éduquer la population, de briser les tabous sociaux entourant les personnes trans et de supporter les organismes locaux qui œuvrent en ce sens. « Quand on va collectivement cesser de penser qu’il y a seulement deux possibilités exclusives, « homme » et « femme », on pourra alors se dire qu’on a fait un grand pas », conclut-il.

À propos de Marie-Eve Lefebvre


En ordre chronologique, Marie-Eve Lefebvre a été religiologue, spécialiste de Bollywood, puis charpentière-menuisière avant de tâter le terrain du côté du journalisme et de l'animation radiophonique. Elle garde bon espoir de trouver un jour le fil conducteur de sa vie et poursuit désormais des études doctorales en communication.



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