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Publié par le 23 jan, 2015 dans Littérature | commentaires

La condition pavillonnaire de Sophie Divry: Huis clos à aire ouverte

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Elle était bibliothécaire dans La cote 400. Elle était une croyante anonyme dans Journal d’un recommencement. La voici héroïne « bovarienne » avec les deux pieds dans le XXIe siècle. Ce sont des femmes modernes, complexes, subtiles que celles qui peuplent l’imaginaire et l’œuvre de Sophie Divry. Elle écrit des livres qui ne cessent de questionner l’ordre des choses, de regarder autour et de trouver des failles. L’humour n’est jamais loin, parfois cinglant, parfois jaune, il s’immisce au détour d’un chapitre et on sourit en coin pour ne pas pleurer. Dans La condition pavillonnaire, publié dans la collection Notabilia aux éditions Noir sur Blanc, Sophie Divry signe peut-être son livre le plus abouti, le plus dérangeant, dans une prose qu’elle n’a jamais aussi bien maîtrisée.

La collection

La condition pavillonnaire est le douzième titre à paraître au sein de cette jeune collection qui a fait son apparition en mai 2013. Derrière celle-ci, un visage bien connu, celui de Brigitte Bouchard, celle qui pilotait les Allusifs. On lui doit entre autre la publication des traductions de Horacio Castellanos Moya, Svetislav Bassara, quelques textes de Roberto Bolano. Dans le domaine québécois, on y retrouve les écrits de Pan Bouyacas, l’essentiel Jour des corneilles de Jean-François Beauchemin, et les romans de Sylvain Trudel. Des textes qui nous parviennent d’un peu partout, aux qualités littéraires indéniables, aux contours souvent insaisissables et aux univers éclatés. La facture visuelle est toujours léchée, à la fois simple et remplie de sens. Une collection qui appelle à la découverte, comme quelque chose de nécessaire. Tel est le terrain de jeu que Brigitte Bouchard s’est donné.

« D’une histoire commencée avant nous, et qui continuera tant qu’on pourra tenir des cadastres et des conversations, édifier des murs, creuser au bulldozer, cultiver un potager, élever des enfants, tant qu’on pourra payer du géomètre, de l’ingénieur, de l’ouvrier ; tant qu’il sera possible de se réunir chez un notaire pour imprimer un acte de vente en quatre exemplaires dans un bureau climatisé. D’une histoire qui se continuera après nous, tant qu’il y aura du couple pour y résider, s’aimer, nettoyer, bricoler, recevoir, vivre en somme ; tant qu’ils seront assez fertiles pour se reproduire, engendrant une famille de plusieurs membres et dans cette famille toi, la femme, M.A. » p.11

L’histoire

On y suit M-A, tantôt fillette rêveuse, tantôt adolescente révoltée, tantôt jeune mariée, rapidement veuve esseulée, avant de terminer vieille oubliée. Il y aura le choix des études, le départ en appartement, la solitude, les amis, les sorties, Philippe, le mariage, les maîtresses et la maladie. Toute l’histoire est là, sans y être vraiment. Car ce roman se joue dans l’écriture, dans la réflexion, dans les bruits ambiants, dans les libertés fantoches, dans les intérêts satellitaires, dans nos conditions pavillonnaires. Il y a dans ce livre une dissection en règle de ce qu’on pourrait appeler le mensonge du siècle, cette façon de croire à notre liberté alors qu’on reste plutôt assis à regarder le train passer, se disant que bientôt ce sera notre tour, se réconfortant de tout inclus comme un petit bout de paradis. Loin du feel good book, le roman de Divry dérange de par sa pertinence et ses questionnements sans détour.

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Les distances sont importantes dans ce livre. Que ce soit par la narration à la deuxième personne du singulier qui crée, dès le départ, une relation particulière entre l’héroïne et le lecteur. Ou encore la relation qui semble se tisser entre ce narrateur omniscient – qu’on imagine Divry – et son personnage, comme une certaine condescendance doublée pourtant d’un amour tangible entre les deux. Ces distances sont autant d’espaces où s’immiscer pour le lecteur, différents points d’observation pour voir cette vie qui défile. Il y a quelque chose de froid, de clinique, d’aseptisé, dans le traitement que Divry réserve à son personnage et à son histoire, mais cette froideur, qu’on pourrait considérer comme un certain recul, accentue ces distances, essentielles aux lecteurs pour trouver de quel côté prendre le bouquin. Tant la narration que la construction de l’histoire, chronologique, parviennent à rendre le lecteur réel témoin de cette vie, celle de M-A, sorte de mise en abyme efficace sur le rôle de spectateur qu’on joue nous-mêmes parfois dans nos propres existences. Si la force du bouquin est tantôt puisée dans la construction, tantôt dans l’histoire elle-même, il serait injuste de ne pas souligner la prose efficace et tendue de Divry. Et même si l’hyperréalisme inhérent à ce récit ne peut laisser place à de grandes envolées lyriques, l’auteure parvient à se jouer de cette concision pour créer un relief certain, une poésie certaine.

« Tu te réfugias dans tes enfants. Tu ne les avais jamais abandonnés. Même après tes plus grandes décharges orgasmiques, quand nue tu chevauchais Philippe, ton sexe dévorant le sien au rythme de ses insultes qui t’excitaient tant, ta peau qui se gonflait de sang, ta chair qui criait ; toi tout entière traversée par ce cri de triomphe ; même après ça tu avais continué à changer les piles de la tortue en plastique. » p.177

L’éléphant dans la pièce

Celui des inspirations, des similitudes. Ce livre se prête à la comparaison comme peu le font. D’abord avec Flaubert, bien sûr. On n’est ni dans le clin d’œil ni dans le pastiche. Dans la réécriture? Non plus. Quelque chose comme une inspiration, un point de départ. Comme si, malgré les 150 ans qui les séparent, la Emma de Flaubert et celle de Divry pouvent se comprendre, tout simplement. D’ailleurs, la citation ouvrant la deuxième partie du roman est claire. Tirée du classique de Flaubert, on y lit : « Au fond d’elle, cependant, elle attendait un événement. » L’essence des deux livres s’y retrouve, s’y marie. Certains y ont vu Les Choses de Perrec et je ne saurais les contredire. Divry dissèque cette vie en apportant une attention particulière à tout ce qui meuble l’existence, de façon matérielle ou non. Les scènes avec le réfrigérateur ne sont pas sans rappeler celles de Requiem for a Dream (Aronofsky, 2000) traumatisant autant la pauvre mère que le spectateur. Il y a aussi un petit quelque chose d’Ernaux dans cette façon d’écrire, à la fois foncièrement différente et si proche. Mais, je ne saurais dire. Les impressions de lecture ont parfois ce côté insaisissable.

Cette image sur la couverture représente parfaitement le bouquin: à la fois forte et ludique, et lourde de sens lorsque l’on termine notre lecture. Cette condition pavillonnaire, nous en sommes tous victimes à différents degrés, tout dépendant à quel point nous sommes sensibles à ce fameux pavillon que nous avons mis quelques années à ériger autour de nous. Quand on sort du bouquin, une certaine claustrophobie sociale et une douce asphyxie personnelle s’empare de nous. Parce que l’on prend conscience de l’étroitesse du bocal dans lequel on nage et de l’imperméabilité des murs qui nous entourent. Mais, ça passe. Rapidement, on décore les murs et on nettoie le bocal. Tout devient plus clair, on oublie. On se sent libre.

Sophie Divry, La condition pavillonnaire, Éditions Noir sur Blanc, collection Notabilia, 2014

À propos de Jeremy Laniel


Issu d’un parcours académique qui était tout sauf littéraire, il est libraire depuis maintenant cinq ans et ne cesse de s’amouracher avec le monde du livre. Il est présentement président du comité de sélection du Prix des libraires et vous pouvez le retrouvez sur les ondes de CIBL à l’émission Lectures et châtiments.



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