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Publié par le 23 jan, 2015 dans Arts visuels | commentaires

Berlin Now – Chroniques culturelles de Londres – un détour par Berlin

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2. Boros Collection

En deuxième partie de cette chronique culturelle, nous allons faire un léger détour par Berlin pour vous parler d’un lieu spécialement approprié au sujet général soulevé lors du précédent article, c’est-à-dire, un endroit possédant une charge historique importante tout en étant utilisé en tant qu’agent culturel actif de la ville.

 

Il s’agit d’un lieu connu sous le nom de Bunker Berlin, abritant maintenant la collection d’art contemporain privée des Boros. Cet ancien bunker de la Deuxième Guerre mondiale, après maintes utilisations des plus diversifiées, a été finalement reconverti en centre de diffusion d’art par Christian Boros et sa femme Karen. Amateurs d’art actuel, ils utilisent le bunker pour rendre accessible une partie de leur collection personnelle de plus de 700 œuvres. Le colossal bunker permet d’exposer, entre autres, des éléments de grandes dimensions ou nécessitant une installation spatiale particulière. La visite guidée de la collection a un caractère exceptionnel; on se sent un peu comme un invité dans cet endroit iconique de Berlin.

 

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Christian et Karen Boros définissent ainsi leur engagement par rapport à l’accessibilité à l’art :

« L’art est fait pour être vu. On ne devrait pas pouvoir le faire disparaître dans des boîtes et des entrepôts; il doit être exposé. Collectionner entraîne donc certaines obligations*. »

Un peu d’histoire

L’édifice original du Bunker Berlin (Reichsbahnbunker) fut construit en 1943 par Karl Bonatz sous la direction de Albert Speer dans le but d’abriter une partie de la population en cas de bombardement aérien. À l’instar de l’architecture nazie de l’époque, l’édifice projette une image de grandeur et une volonté de pérennité du patrimoine bâti. Le Bunker Berlin témoigne également de l’importance du bâtiment public dans la planification urbaine du 3e Reich. La forme du bunker est intrinsèquement liée à sa fonction, lui conférant un aspect imposant et austère, mais il possède aussi certains éléments ornementaux qui en font un édifice remarquable: la frise au dessus du bâtiment, les rampes en bois de chêne (symbole national allemand), une structure en quart symétrique très épurée, etc. Le bunker faisait partie du plan de réaménagement urbain de Berlin conçu par Adolph Hitler et Albert Speer sous le nom de Germania ; il était donc voué à une utilisation post guerre. Suite aux bombardements par les troupes alliées et à la chute du gouvernement nazi, beaucoup des bâtiments construits à l’époque furent détruits (ou leurs projets de construction avortés); il subsiste en conséquence très peu de témoignages de la mégalomanie architecturale hitlérienne.

Le Bunker Berlin a subséquemment été utilisé par l’armée rouge comme centre de détention puis comme entrepôt de fruits et légumes à l’époque de Berlin Est. Récupéré par le gouvernement à la réunification, il demeure sans affectation spécifique et sert, entre autres, de lieux de rassemblement pour des partys technos et des événements de la scène sado masochiste Berlinoise jusqu’à ce que…

En 2003 les Boros rachètent l’édifice et confient à l’architecte Jens Casper le soin de transformer le gigantesque bunker de 3000 m2 en espace d’exposition; le mandat inclut l’aménagement d’un penthouse moderne sur le toit de l’immeuble qui leur servira de résidence. L’adaptation intérieure du bunker consiste principalement à ouvrir certaines pièces afin de créer une meilleure interaction entre les œuvres et donner du recul au spectateur – 120 petites pièces deviennent ainsi 80 galeries inter communicantes. On profite des caractéristiques naturelles d’isolation (thermique, lumineuse, sonore) de ce lieu qui, à la fois favorise la conservation des œuvres d’art, et donne au visiteur un sentiment propice à l’expérience immersive. De nombreuses traces des utilisations antérieures du Bunker Berlin y sont préservées comme des trous de balles et des explosifs sur les murs extérieurs. À l’intérieur, les traces des premières divisions visibles dans la tonalité de la peinture, des lignes phosphorescentes visant à faciliter l’évacuation en cas de coupure de courant, et même les marques de coffrages du béton, s’inscrivent dans la mémoire des murs. Le travail de l’architecte lui vaut de nombreux prix internationaux mais, de manière plus importante, le projet agit en tant qu’élément de conservation du patrimoine de Berlin et facilite son accessibilité publique. Le bâtiment en soi devient la première œuvre d’art à y contempler.

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Boros exprime ses intentions en rapport au bâtiment :

« J’ai voulu transformer ce spectre en espace de liberté mentale pour l’art. C’est toujours mieux de se confronter avec le passé plutôt que l’ignorer. Les vieilles générations de Berlinois essaient toujours d’éviter le bunker, mais moi, j’appartiens à la nouvelle génération, celle qui connaît le passé allemand et sait comment s’en accommoder. »

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Voici une particularité apparente qui montre bien la structure initiale massive du bâtiment, dans la cage d’escalier menant au penthouse sur le toit, on peut constater de l’épaisseur de béton armé qui a dû être percé pour avoir l’accès au toit.

La collection

Est très diversifiée et comporte des éléments des années 90 (dont les photographies de Wolfgang Tillmans – très à l’avant garde à l’époque) jusqu’à nos jours, incluant peintures, dessins, photographies, sculptures, installations diverses, parfois motorisées ou sonores. Elle est exposée en plusieurs parties au Bunker Berlin sur un cycle de 4 ans. La deuxième partie de leur collection est en cour depuis 2012, présentant des pièces des artistes internationaux suivants : Ai Weiwei, Awst & Walther, Dirk Bell, Cosima von Bonin, Marieta Chirulescu, Thea Djordjadze, Olafur Eliasson, Alicja Kwade, Klara Lidén, Florian Meisenberg, Roman Ondák, Stephen G. Rhodes, Thomas Ruff, Michael Sailstorfer, Tomás Saraceno, Thomas Scheibitz, Wolfgang Tillmans, Rirkrit Tiravanija, Danh Vo, Cerith Wyn Evans et Thomas Zipp. La plupart des œuvres ont été choisies parce qu’elles ont été créées à Berlin et sélectionnées selon l’engouement des collectionneurs. À noter que Christian Boros est un publiciste reconnu et Karen Boros est historienne de l’art.

Parmi cette myriade d’artistes, en voici quelques-uns qui ont davantage retenu mon attention:

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Les photographies Sternes de Thomas Ruff (1990-1992), captées de l’Observatoire européen austral au Chili, semblent particulièrement bien intégrées à la texture du bunker, comme des fenêtres ouvertes sur l’espace.

 

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Parallelwelt  (2012) une installation toute simple de Alicja Kwade, joue avec la perspective et la matérialité d’une manière gracieuse.

 

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La Pop corn Machine (2009) de Michael Sailstorfer, explore les concepts de quotidien et de temps, par cette installation motorisée activée par un détecteur de mouvement emplissant depuis deux ans la petite pièce de maïs soufflé et la galerie de son odeur caractéristique.

 

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We the People (2010-2012) par l’artiste d’origine vietnamienne né au Danemark et résidant à Berlin, Danh Vo, un des 300 morceaux d’une reconstitution taille réelle de la Statue de la Liberté en cuivre, qui ont été répartis à travers le monde. On voit ici une partie de la toge de la fameuse statue.

 

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Tree (2009) – un arbre gigantesque construit à partir de différents morceaux trouvés, par l’artiste dissident chinois Ai Weiwei, semble vouloir s’échapper de la pièce qui le contient.

 

Les artistes sont invités à venir installer leurs œuvres à la galerie et la plupart viennent eux même superviser ou effectuer l’aménagement de leur espace. Par ailleurs, une seule œuvre de cette deuxième partie a été conçue in situ. Il s’agit de la pièce The Line of Fire par Awst & Walther, une flèche de bronze fichée dans le mur qui semble avoir été tirée à travers un trou (pré existant) qui traverse un mur de béton massif vers l’extérieur.

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Le couple d’artistes aurait eût l’inspiration sur place pour créer cette nouvelle pièce lors de leur visite de l’espace. C’est probablement la pièce la plus riche sémantiquement de l’exposition, car elle fait référence non seulement à une particularité physique du lieu, mais aussi à sa charge historique. Il serait très intéressant de voir, lors des expositions suivantes, davantage de créations comprenant une référence directe ou indirecte au lieu.

Si vous passez par Berlin, ne manquez pas de visiter cet endroit hors du commun, mais attention, il faut prendre rendez-vous plusieurs semaines à l’avance sur internet pour avoir accès à la collection.

Site web officiel

*« Art is created to be noticed. It should not be allowed to disappear into boxes and storerooms; it should be put on display. Collecting brings with it certain obligations. »



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