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Publié par le 18 jan, 2015 dans Arts visuels | commentaires

Maman(s) de Myriam Jacob-Allard : tout l’amour du monde, et un grand chagrin

Quelquefois, je l’emmène avec moi

Quand je chante pas loin de chez moi

Elle me dit souvent c’est ennuyant

On ne voit que des champs, des rivières, des forêts

 

— Marie King, Maman ne t’en fais pas (1978)

 

L’exposition Maman(s) de l’artiste visuelle Myriam Jacob-Allard a été présentée chez Skol en 2014 et est à l’affiche au Centre d’exposition L’Imagier d’Aylmer — à Gatineau —, du 16 janvier au 8 mars 2015. Elle se déplacera ensuite au lieu d’art actuel l’Écart, à Rouyn-Noranda. L’exposition, composée d’une vidéo, d’une installation et d’une série de captations de courtes performances, permet à l’artiste d’explorer à la fois les relations mère-fille, avec leurs mythes et leurs réalités, et la sous-culture country et western du Québec d’hier à aujourd’hui.

Puisant à même les tropes du country, Myriam Jacob-Allard explore ce qu’elle nomme « la notion d’idéalisation de “la Bonne Mère“ dans un contexte québécois. » Cette recherche se fait au-delà de la récupération à laquelle on assiste en ce moment dans la culture populaire. En effet, en allant plus loin et plus profondément que le revival actuel du country et du western, Jacob-Allard fouille à l’origine de la création de certains motifs. C’est-à-dire qu’elle démonte, par son travail, l’image de la mère parfaite véhiculée par la chanson country en la confrontant à la perception que des filles et des femmes ont de leur propre mère « au quotidien ».

La vidéo Maman ne t’en fais pas ouvre l’exposition. Jacob-Allard reprend devant la caméra la pièce de Marie King, assez populaire à la fin des années 1970, dans laquelle une chanteuse country et sa fille discutent du métier de la maman, qui se sent coupable d’abandonner ses enfants lorsqu’elle part en tournée — surtout la petite Carole pour laquelle elle s’en « fait tant ». Impassible, l’artiste chante sans grande émotion, sans bouger, une guitare sur les cuisses alors qu’elle n’en joue même pas. L’interprétation est dépouillée, lente et mélancolique, et la mélodie, très répétitive, agit comme une sorte d’agent hypnotique qui plonge le spectateur dans une étrange introspection. Il y a en effet quelque chose qui incite à la contemplation dans cette pièce qui pourrait pourtant devenir insupportable, notamment lorsque l’artiste imite la voix nasillarde et haut perchée de Carole King, la fille de Marie. Néanmoins, l’accent parfois grasseyant que prend Jacob-Allard, le dépouillement de la vidéo, le visage rechigné et sombre de l’artiste, les effets de lumière presque hagiographiques; tous ces éléments se conjuguent pour inviter le spectateur à s’attarder jusqu’à ce qu’il n’en soit plus capable.


Toute seule, la vidéo n’est peut-être pas aussi puissante, mais le devient accompagnée par l’installation Maman(s), véritable clou de l’exposition. Ce « morceau » occupe la grande majorité de l’espace d’exposition et s’étire sur six pans de mur, créant ainsi une zone de contact privilégié pour le spectateur qui déambule au cœur de l’installation.

Capture d’écran 2015-01-17 à 21.39.35

Jacob-Allard rassemble là des dizaines d’affiches lumineuses réalisées par autant de femmes et de filles qu’elle a rencontrées dans différents lieux, résidences pour personnes âgées, bars et festivals country et western, etc. Les « artistes-D.I.Y. » sont toutes adeptes de la sous-culture country/western et Jacob-Allard s’est entretenue avec elles avant de demander à chacune de fabriquer une affiche lumineuse, inspirée de celles que les artistes transportent avec eux en tournée pour annoncer leurs spectacles. Sur ces affiches, les femmes et les jeunes filles ont inscrit un mot ou une phrase qui illustre, selon elles, les imperfections de leurs mères. Le résultat est impressionnant : plus de cinquante affiches lumineuses de différentes tailles clignotent dans un même espace à un rythme qui leur est propre, en plusieurs couleurs, et annoncent une série de défauts ou de failles dans le caractère de celles qui, dans la chanson country, sont des « Bonnes Mères », des mamans parfaites. Tandis que Jacob-Allard chante Maman ne t’en fais pas, l’œil se perd dans ce strip lumineux qui évoque une sorte de Nashville imaginaire peuplé par des sentiments doux-amers.

L’agencement des affiches lumineuses est fort à propos. On commence en effet par celles, on le devine, réalisées par de petites filles, des enfants mignonnes qui disent de leur mère qu’elle « fait trop le ménage » ou que « sa lasagne n’est pas bonne ». Les défauts sont innocents, dans la mesure où « elle chante mal » revient plus d’une fois, dans la mesure aussi où l’affiche scandant « elle me chicane pour rien » côtoie les prévisibles « ma mère est sévère » et « pogne les nerfs pour rien ». Toutefois, on avance dans la pièce comme on avance dans la vie et le mur suivant fait clignoter devant le spectateur des messages plus méchants, parfois, sinon des révélations plus délicates. Néanmoins, on n’échappe pas aux affirmations tragiques d’adolescentes qui pensent que leur mère « dramatise tout » ou « panique pour rien », bref qu’elle « est extrémiste ». Ici, on éclate de rire.

Des messages plus pragmatiques occupent le mur du centre, où on peut lire les défauts suivants, dans le désordre :

Elle veut trop bien faire

Défaitiste

Elle est timide

Elle est gafeuse [sic]

Pas de pédagogie

Ma mère ne m’a jamais dit qu’elle m’aimait

Elle était absente

Elle est trop sensible

Elle n’était pas assez égoïste

Le sens devient équivoque en raison de l’hétérogénéité de l’ensemble. Les affiches ne clignotent pas à la même vitesse, certains messages sont plus difficiles à lire à cause de la calligraphie ou de l’orthographe, ou encore parce qu’ils s’allument et s’éteignent beaucoup trop rapidement. Il faut s’attarder. On entend toujours, comme en filigrane, la chanson de Marie King, lyrique, à la limite gémissante; « Ma mère ne m’a jamais dit qu’elle m’aimait »; « Elle était absente », « défaitiste »… Le « mythe country » de la Bonne Mère ne résiste pas à ces révélations, même si elles en côtoient des plus conciliantes, des plus tolérantes.

La dernière partie de l’installation est celle qui fait le plus mal. Parce qu’elle est magnifique — il faut le dire. En effet, on devine que les affiches du dernier pan de mur ont été réalisées dans des résidences pour personnes âgées par des femmes qui, au crépuscule, se rappellent leurs mères dans un mélange de tristesse, de joie, de nostalgie heureuse et de nostalgie mélancolique. Il vaut la peine de s’attarder à quelques exemples :

Elle n’a pas su tenir tête à mon père

Ne savait pas dire non

Haïssable

Si peu de temps dans ma vie…

Ma mère était très fermée…

Ma mère était trop tolérante

Elle était soumise…

Ma mère était insécure

Elle est trop bonne

Elle se laisse marcher sur les pieds…

Elle était trop effacée

C’est le portrait impressionniste d’une génération de femmes qu’il est donné à lire sur ce mur, un portrait encore une fois doux-amer où les « grandes filles » (dont plusieurs sont sans doute mères et grand-mères à leur tour) prennent le temps de réfléchir à la vie de leurs mères, aux obstacles rencontrés par celles-ci, aux choses qui aujourd’hui ont changé mais qui à l’époque étaient le lot de pratiquement toutes les femmes, soumises à leurs maris, obéissantes, dont on avait d’avance décidé du destin. On sent bien entendu tout l’amour du monde dans ces affiches lumineuses, mais on y lit également un grand chagrin; il n’est pas difficile d’imaginer les femmes qui ont écrit ces messages se remémorer leur vie de jeunes filles et juger bien autrement leurs mères, plus « doucement » qu’elles ne l’avaient fait à l’époque. On lit alors les messages de femmes blessées parce que leurs mères ne sont plus là, déçues parce qu’elles ne se sont pas « tout dit », peinées parce qu’elles auraient voulu leur relation autrement, etc. Ces affiches sont un magnifique écho aux premières, où le quotidien et le trivial l’emportaient, tandis qu’ici nous sommes dans le nœud de la relation mère-fille, là où la fille aime sa mère mais la désapprouve à la fois, là où la fille voudrait protéger sa mère de tout ce face à quoi elle ne sait pas se défendre.

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L’exposition se termine dans la petite galerie par une série de vidéos jouant les unes après les autres et qui agissent comme une manière de journal exploratoire des sujets abordés dans Maman(s), sujets qui habitent le travail l’artiste depuis quelques années déjà : la mère, la famille, le country, la musique, l’imagerie populaire véhiculée par le folklore québécois. Si ces vidéos ne sont pas essentielles au propos de l’exposition, elles n’en sont pas moins intéressantes puisqu’elles incitent à poursuivre la réflexion, à s’attarder un moment, avant de retourner dans la grande salle où les affiches clignotent encore et où Jacob-Allard n’a (jamais) fini de chanter Maman ne t’en fais pas.

Maman(s), somme toute, est une exposition fort prenante, qui met en valeur la qualité du travail de Myriam Jacob-Allard, et qui présente la relation mère-fille et la musique country d’une manière honnête, avisée et poignante.

À propos de Pierre-Luc Landry


Pierre-Luc Landry a soutenu en 2013 une thèse de doctorat en création et en études littéraires à l’Université Laval. Il est membre fondateur de la revue numérique de création et de réflexion Le Crachoir de Flaubert et a fait partie de l’équipe de l’observatoire de la littérature contemporaine Salon double pendant cinq ans. Son premier roman, L’équation du temps, a été publié en 2013 aux Éditions Druide, à Montréal, et a été finaliste au Prix des lecteurs de Radio-Canada en 2014. Il est professeur à temps partiel et chercheur postdoctoral au Département de français de l'Université d'Ottawa et enseigne également au Collège militaire royal du Canada à Kingston.



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