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Publié par le 8 jan, 2015 dans Arts visuels, Musique | commentaires

Terra Australis Fabulosa : morceaux choisis d’art queer australien

Twincest - I Got One (capture d'écran)

Twincest – I Got One (capture d’écran)

Il semble que l’année 2014 ait été celle du genre, ou du moins des discussions enflammées portant sur celui-ci. Débats sur l’éducation en France, reconnaissance d’un troisième genre en Allemagne et en Inde, on en a beaucoup entendu parler et c’est tant mieux. L’un des cas les plus médiatisés fut sans doute celui de Norrie May-Welbie, une personne australienne qui revendiquait depuis des années n’être ni homme, ni femme; au terme de quatre ans de bataille judiciaire, la Haute cour du pays a finalement reconnu la nécessité d’adopter un « genre neutre » pour les adultes, une première mondiale.

Pour célébrer la victoire de Norrie et l’éclatement de la binarité (et en espérant que le Québec ose emboîter le pas bientôt), je vous présente ce mois-ci quelques fabuleux coups de coeur glanés ici et là.

Twincest

Pour accompagner votre lecture, commençons avec Twincest, un duo originaire de Sydney qui donne dans une esthétique néo-burlesque-bling ouvertement inspirée de Nicki Minaj et dont les superpositions de voix peuvent parfois rappeler Gwen Stefani. Leur nom, qui vient de la contraction de twin et incest, désigne les rapports sexuels entre jumeaux. Comme leurs patronymes respectifs l’indiquent, Hayley Foster et Laura Noir ne sont pas de vraies jumelles, mais il semblerait que plusieurs soient dupes : elles se font constamment rappeler par Internet en général (et par les commentateurs Youtube en particulier) que le sexe entre frangines, c’est très très mal.

Lorsque questionnées par le magazine Beat, les membres de Twincest se sont qualifiées de « Sweaty jungle a$$ warrior queens ». Leur EP, Fuckotash, en témoigne plutôt bien. Lèvres carmin, chevelures de jais identiques, toupets divinement coupés et leggings à paillettes : il n’y a rien d’étonnant dans le fait que le duo soit fréquemment invité à faire lever les soirées queer de Sydney.

 

Christian Bumbarra Thompson

Né d’une mère de descendance britannique et d’un père Bidjara (un peuple aborigène de l’État du Queensland), la question identitaire est au cœur de la pratique artistique de Christian Bumbarra Thompson. Dans le cadre de divers projets photographiques surtout, mais également de performances, de sculptures et de vidéos, l’artiste explore un vaste éventail de personnages, aussi bien figuratifs qu’oniriques.

En 2010, Thompson est devenu l’un des deux premiers aborigènes australiens à être admis à l’Université d’Oxford, où il poursuit des études doctorales en art. Dans ses œuvres les plus récentes, il semble avoir pris une tangente résolument empreinte d’une conscience postcoloniale, comme en témoigne l’omniprésence de la symbolique traditionnelle aborigène – patterns, fleurs indigènes, coiffures, éléments de la faune – et des références éparses à la monarchie et aux signes de richesse associés aux empires coloniaux, comme les perles, les pierres précieuses, les couronnes, etc. À cela s’ajoutent de nombreuses références à une imagerie des années 1980 et 1990, tirée de la culture populaire qui a bercé son enfance.

Untitled #2, King Billy series, 2010. Crédit: gabriellepizzi.com.au

Untitled #2, ‘King Billy’ series, 2010. Crédit: gabriellepizzi.com.au

Black Gum-1, Australian Graffiti series, 2007. Crédit: gabriellepizzi.com.au

Black Gum-1, ‘Australian Graffiti’ series, 2007. Crédit: gabriellepizzi.com.au

Three Sisters, 'We Bury Our Own' series, 2012. Crédit: gabriellepizzi.com.au

Three Sisters, ‘We Bury Our Own’ series, 2012. Crédit: gabriellepizzi.com.au

 

Troy-Anthony Baylis

Troy-Anthony Baylis est aussi un artiste métisse, aux origines irlandaise et Jawoyn, un peuple habitant le Territoire du Nord. L’un des points focaux de Baylis est la question de l’insertion de l’art dans la nature, ainsi que la subséquente question à savoir à qui appartient l’œuvre lorsqu’elle n’a de sens que lorsqu’elle est in situ. Baylis ne se proclame pas propriétaire de ses œuvres : il les dépose dans la nature, qu’il utilise comme support tout en ne réclamant aucun droit sur celle-ci.

Pole 5, 6, 7, 8, 9 (2007). Crédit: redbubble.com

Pole 5, 6, 7, 8, 9 (2007). Crédit: redbubble.com

Installations for Tomorrow (hang on), 2011. Crédit: artroom5.com.au

Installations for Tomorrow (hang on), 2011. Crédit: artroom5.com.au

Baylis s’intéresse particulièrement à la manière dont le regard occidental a défini l’identité aborigène, et son travail tourne souvent autour de la recherche identitaire de race et de genre. Par exemple, l’artiste privilégie le tricot parce qu’il fait écho à l’interaction entre les colons et les différents peuples d’Australie : en effet, pendant la Première et la Seconde guerre mondiale, les femmes aborigènes avaient pour mandat de tricoter des vêtements chauds pour les soldats britanniques. La réappropriation de ce médium lui permet d’explorer les thèmes de la protection et du soin, mais également des dynamiques de pouvoir liées au genre et à l’appartenance ethnique.

Modesty Set 1 (pink and apple green), 2013. Crédit: theconversation.com

Modesty Set 1 (pink and apple green), 2013. Crédit: theconversation.com

 

Deborah Kelly

L’art de Deborah Kelly est politique, et sa pratique est principalement axée sur le corps et sur les différents stigmates qui peuvent altérer l’accès à l’égalité – le genre, la couleur de la peau, l’âge, etc. Elle est surtout connue à l’international en tant que co-auteure de la série Hey Hetero!, réalisée en collaboration avec la photographe Tina Fiveash et qui souligne, à la manière des publicités américaines des années 1950, les privilèges hétérosexuels. Elle est également co-fondatrice du collectif boat-people.org, qui fait des performances sur les thèmes de l’ethnicité, de l’identité nationale et des frontières.

A Whistling Woman and a Crowing Hen, 'Hair piece' series (2008-2010). Crédit: gbk.com.au

A Whistling Woman and a Crowing Hen, ‘Hair piece’ series (2008-2010). Crédit: gbk.com.au

L’identité de genre et la justice sociale portent l’œuvre de Kelly; les droits humains, et plus particulièrement la lutte pour la reconnaissance LGBTQ, a toujours été une préoccupation centrale pour l’artiste. Acting Up 2014 (in memory of the Floral Clock action, 1991) est un collage qui vise à rappeler une manifestation-performance organisée par le groupe artiviste Act Up au début des années 1990. Le groupe d’artistes, qui avait pour but d’attirer l’attention du gouvernement sur le problème que posait le VIH/sida, avait alors remplacé les 7000 plants constituant l’horloge fleurie située dans le parc Queen Victoria Gardens par des centaines de petites croix blanches.

Acting up 2014 (in memory of the Floral Clock action, 1991), 2014. Crédit: artblart.com

Acting up 2014 (in memory of the Floral Clock action, 1991), 2014. Crédit: artblart.com

Les fleurs occupent une place prédominante dans l’œuvre de Kelly. Dans ses collages récents, qu’il s’agisse d’œuvres picturales ou de vidéos, l’artiste les utilise pour symboliser aussi bien l’amour et la jeunesse que le passage du temps et la mort. Dans le cadre de la dernière Biennale de Sydney, Kelly a créé No Human Being Is Illegal (In All Our Glory), une série de 19 portraits grandeur nature réalisés dans le cadre d’ateliers artistiques collaboratifs qui se sont étalés sur six mois avant la biennale et qui ont également continué par la suite; ainsi, les portraits n’étaient jamais complètement achevés, et les visiteurs pouvaient constater l’évolution au fil des semaines. On peut voir un court film sur sa démarche ici.

No Human Being Is Illegal (In All Our Glory), 2014. Crédit: theconversation.com

No Human Being Is Illegal (In All Our Glory), 2014. Crédit: theconversation.com

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Pour conclure, je vous souhaite une année 2015 sous le signe de la différence. Et si vous vous sentez tristounet-te parce que les droits LGBTQ avancent à pas de tortue et au prix de chaudes luttes, je vous conseille pour rigoler un brin de revoir cette vidéo (tirée d’un happening anti-mariage gay et, aux dires de plusieurs, le meilleur plaidoyer pro-queer jamais vu) et de vous rappeler qu’en chacun-e de nous sommeille un être fabuleux. Même si on ne le sait pas encore.

À propos de Marie-Eve Lefebvre


En ordre chronologique, Marie-Eve Lefebvre a été religiologue, spécialiste de Bollywood, puis charpentière-menuisière avant de tâter le terrain du côté du journalisme et de l'animation radiophonique. Elle garde bon espoir de trouver un jour le fil conducteur de sa vie et poursuit désormais des études doctorales en communication.



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