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Publié par le 7 jan, 2015 dans Varia | commentaires

ÉDITO: Les marges existantes

jesusischarlie

 “La liberté de presse ne s’use que quand on ne s’en sert pas.”
Devise du Canard Enchaîné

J’étais absent. Tout au long de cette journée de travail, je n’y étais pas vraiment. Mes doigts frappaient le clavier, les courriels étaient envoyés, la paperasse se classait, mais ce n’était qu’une présence physique, utilitaire. Dans ma tête, j’étais ailleurs. À chaque instant, je parcourais les fils vides des réseaux sociaux remplis jusqu’à plus soif de données factuelles : nombre de morts, nombre d’assaillants, entretiens avec famille et amis, photos des événements, énumération des hommages, etc. J’étais sonné. Les événements me sont rentrés dedans comme jamais je ne l’aurais imaginé. Comme si les détonations m’avaient réveillé, comme si l’odeur des balles, du sang chaud et de l’encre me suivait partout où j’allais, comme si j’étais à la fois victime et bourreau.

Dire que ce qui s’est passé aujourd’hui est important, que cela fera marque, est un euphémisme. L’époque dans laquelle nous vivons en est une bien particulière. Lorsque des événements de ce genre se déroulent, le flux d’information et d’opinion qui nous inonde est colossal. À travers cette marée de retour sur les événements et de traque en temps réel, on cherche un fil d’Ariane, on veut se faire une tête, mais tout nous semble formaté, factuel, évident.

J’ai eu la chance d’être à l’écoute ce matin lorsque Jean-François Nadeau du Devoir était au micro de Marie-France Bazzo. Pour lui, Stéphane Charbonnier (Charb) était un ami. Les certitudes qui l’habitaient lors de son passage m’ont ébranlé, m’ont nourrit. Je ne parviens pas encore à m’expliquer comment, quelques heures seulement après avoir appris le décès d’un collègue, d’un ami, dans les circonstances que l’ont connaît, comment le nez collé sur ce deuil si récent et sur ces événements si énormes, comment Nadeau a pu parvenir à une réflexion si lucide sur les faits. Du coup, il venait de me procurer à la fois la clé, mais aussi le boulet que j’allais porter pour la journée et qui sait, pour combien de temps encore.

“Je suis pas bien certain que Charb lui-même serait très heureux d’entendre ce matin dire “Oui c’est une attaque contre la presse”. […] Plutôt l’impression qu’il dirait que c’est une attaque contre une façon différente de pensée. On assiste ce matin, avec cet attentat contre Charlie Hebdo, à la façon la plus primaire de faire taire la parole publique, alors qu’on sait, de par le monde, qu’il y a des moyens beaucoup plus efficaces encore que celui-là pour faire taire la parole publique. On a qu’à laisser faire une espèce système flottant de concentration de plus en plus grande et lorsque tout le monde dit la même chose plus personne ne dit de choses différentes. ”

Jean-François Nadeau

Aller aux barricades pour la liberté de presse, oui, mais quelle liberté de presse. Cette presse qui est en décrépitude, ces salles de presse qu’on saigne à blanc pour répondre au diktat des bilans financiers, ces journalistes qu’on utilise à toutes les sauces, ces emplois qui deviennent tout à coup des stages non rémunérés ? Pour cette ère digitale où l’accès à l’information est à la fois immense et vide? Pour cette crise des médias qui ne cesse de dégraisser les institutions aux passés glorieux pour répondre à la demande? Pour cette information que l’on réclame gratuite sur nos tablettes dernier cri, au visuel léché et au contenu creux? Pour cette infobésité dont nous sommes tous des victimes potentielles? Comme si ceux à qui l’on demandait d’être garant de l’information que l’on consomme devaient le faire de façon pro bono ou par une certaine profession de foi, car l’époque et les mœurs changent, dit-on.

“Moi ce qui va m’ennuyer ce sera d’entendre toutes les pleureuses qui confortent l’espèce d’uniformité des idées à l’heure actuelle, tout d’un coup se plaindre contre ça.”

Jean-François Nadeau

Les temps changent. Jamais le monde n’a été à la fois si accessible et tant insaisissable. On ne s’informe plus, on consomme de l’information. Alors qu’on éduque trop souvent dans l’optique de créer de technocrates utilitaires aux dépens de citoyens informés, jamais la nécessité d’un regard critique et d’une élévation en bonne et due forme ne fut si cruciale. Cette espèce de système flottant de concentration, dont Nadeau parle, opère de façon latente nous gavant tous d’une sorte de sentiment de compréhension dont le manque d’opposition et de nuances est criant. Ce besoin d’instantanéité et de gratuité dont nous faisons preuve inconsciemment dans notre façon de s’informer est un cul-de-sac dans lequel nous nous sommes engouffrés.

“Les gens savent ce qu’ils pensent. Ils ont des idées très claires. Ils ont juste besoin que quelqu’un revêtu d’autorité confirme un jugement, même si cette autorité est celle mensongère des journaux.”

Juan Manuel Vasquez, Les réputations

Ces événements ont voulu faire taire la marge, faire taire une vision du monde, une façon de s’exprimer, un axe de pensée. L’échec sera latent, nous en sommes conscients. Plutôt que de les taire, nous les glorifierons. Mais l’acte restera, et il faudra le garder. L’arborer comme une marque faite au fer rouge sur nos poitrines. Et lorsqu’on se regardera dans le miroir, il faudra se rappeler de ses marges existantes, il faudra cesser de consommer de l’information, mais plutôt la fréquenter, la questionner, la discuter, la partager, la réfléchir. Il faudra mettre l’épaule à la roue, changer le paradigme en place, et ne pas craindre les défis qui se pointeront à l’horizon.

Même ce texte que vous avez sous les yeux répond aux critiques érigées par ce dernier. Partisan de la réflexion avant l’opinion, d’un média qui prend son temps plutôt que de réagir, me voici en train d’écrire à brûle-pourpoint des réactions. Il est dur de ne pas être de son temps. Robert Musil écrivait: “Les plus grandes vilenies d’aujourd’hui ne viennent pas de ce qu’on fait, mais de ce qu’on laisse faire. Elles se développent dans le vide.”

Les casseroles sont retournées sur le feu. Hier, nous étions des amis de Radio-Canada. Aujourd’hui, nous sommes Charlie. Mais demain, mais demain.

À propos de Jeremy Laniel


Issu d’un parcours académique qui était tout sauf littéraire, il est libraire depuis maintenant cinq ans et ne cesse de s’amouracher avec le monde du livre. Il est présentement président du comité de sélection du Prix des libraires et vous pouvez le retrouvez sur les ondes de CIBL à l’émission Lectures et châtiments.



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