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Publié par le 22 déc, 2014 dans Littérature | commentaires

Littérature japonaise: Appel du pied (2003), de Wataya Risa

Appel du pied - meilleur rés

C’est quelque part à la fin des années 1990. Nous sommes assis en indien, nos jambes nues sur le sol froid du gymnase, et nous attendons avec une attention nonchalante les instructions du prof d’éducation physique. Aussitôt qu’il commence à parler, et que nous devinons qu’il faudra former des équipes, et que celles-ci seront décidées un peu au hasard, chaque élève héritant d’un chiffre qui le redéfinira, lui, pour la prochaine heure de jeu, une fébrilité s’installe. Regards furtifs. Calculs rapides. Déplacements subtils, question de déjouer le sort de quelques décimètres. Surtout: inconfort devant la reconfiguration arbitraire de ce qui a été durement acquis, à savoir une place à soi, un rôle à jouer entre les murs de l’école secondaire.

C’est sur un moment semblable (et manifestement universel) que s’ouvre le second roman de Wataya Risa (1984 – ), lauréate du prix Akutagawa:

« Pendant une fraction de seconde, une force de calcul mental prodigieuse est mise en branle: arrivera-t-on à constituer un groupe de cinq avec juste ses amis les plus proches, ou faudra-t-il compléter avec les rebuts? Des regards partent à la pêche vers d’autres regards amis pour se compter. Les groupes se forment. Je sais d’avance quels fils vont se tresser, aussi bien que si je les tenais entre mes doigts. »

Ces scènes familières d’adolescence, la jeune écrivaine japonaise n’est évidemment pas la première à les croquer. Mais elle le fait avec une qualité d’observation et une intelligence qui m’ont fait dire, à plusieurs reprises pendant ma lecture, que « c’était exactement comme ça ». Dans Appel du pied (titre un peu obscur, je le concède. La traduction littérale tournerait autour de quelque chose comme « Le dos que j’ai envie de frapper du pied ». Tout aussi obscur, certes, mais dans le mystérieux/accrocheur de l’affaire), la lycéenne Hatsu doit composer avec un monde qui, dans son fourmillement incessant mais convenu, n’a que faire de ses hésitations. Avec pour seuls interlocuteurs une vieille amie qui papillonne dans de nouvelles sphères sociales et un camarade de classe obnubilé par Oli Chang, un mannequin à la mode, elle est à la traîne. Sa solitude est immense, son sentiment d’étrangeté aussi. En témoigne cette scène où, ballotée parmi les spectateurs enthousiastes d’un concert, elle tente en vain de suivre le rythme:

« J’essaie bien de faire comme les autres, de lever les bras et de les bouger en suivant la musique, mais il est clair que mes mouvements n’ont rien à voir avec les leurs. »

« Les autres », cette expression qui « se détache et brille dans le noir ». L’intérêt de ce roman repose beaucoup sur le contraste étonnant entre les lieux communs, galopants dans cet imaginaire adolescent, et l’inattendu. À cet égard, quelques expressions galvaudées (« ces gens qui font un métier de rêve ») se glissent dans la narration, entre guillemets, pour bien marquer la conscience de l’aliénation. C’est qu’elle se sent en décalage perpétuel, Hatsu. Un garçon l’invite dans sa chambre et elle se dit, influencée par sa copine Kinuyo, qu’il va la courtiser. Il lui demande plutôt de l’aider à traquer la fameuse Oli Chang. Plus loin, la même Kinuyo lui prête des sentiments pour son camarade de classe. Autre décalage: Hatsu est horrifiée par « le gouffre entre ces mots « être amoureuse » et ce [qu’elle vient] de ressentir pour Ninagawa », c’est-à-dire une envie irrépressible et inexplicable de le voir malheureux. Toujours, ce déséquilibre, cette impression de perdre pied, qui lui fait regretter le confort des années passées. Aussi répète-t-elle, à propos de sa vieille amie qui renoue parfois avec ses anciennes habitudes: « C’est comme ça que je l’aime. » Appel du pied évoque, sans trop se prendre au sérieux, la difficulté du passage entre l’enfance et l’âge adulte, la perte de repères de Hatsu, son refus obstiné de s’en créer de nouveaux, selon les codes qu’on veut lui enfoncer dans la gorge.

Elle m’a souvent fait penser à la Sarah de Chloé Robichaud, dans sa manière d’être complètement extérieure à elle-même, de ruer en toute tranquillité (relative) contre les modèles établis. De « préférer la course », de se laisser dépasser – parfois – par des émotions trop fortes pour être contenues. Car malgré son humour caustique, Hatsu se révèle assoiffée:

« Je veux que quelqu’un délie un à un tous les fils noirs qui se sont pris dans mon cœur comme on détache un à un les cheveux pris dans un peigne, et les jette à la corbeille. »

Elle n’est dupe de rien, même qu’elle se montre extrêmement critique envers ses pairs, mais elle est en quête. La présence récurrente de la « pétillante » Oli Chang, qui « pourrait avoir la bonne odeur d’un pain sortant du four », n’est d’ailleurs pas un hasard; elle incarne un fantasme qui ne peut que briser ses promesses. Et qui les brisera, justement.

Appel du pied n’échappe pas complètement aux stéréotypes, certes (on aurait envie d’écrire « forcément », vu le sujet), mais il s’en joue aussi. La marche vers un idéal est interrompue. Le garçon ne saisit pas l’intérêt qu’on lui porte, l’amie poursuit son échappée. La marche est interrompue, le « tintamarre ambiant » tombe un instant, et c’est tant mieux.

Wataya Risa. Appel du pied, Arles, Philippe Picquier, 2008, 176 p.



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