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Publié par le 8 déc, 2014 dans Littérature | commentaires

Oublier la guerre à la télévision

 

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« j’ai depuis longtemps / pris l’habitude de vivre / avec des souvenirs empruntés », écrit Samuel Mercier dans le poème liminaire ouvrant Les années de guerre, recueil publié à l’Hexagone sous la direction de Charles Dionne et de Fabrice Masson-Goulet (les gars derrière Poème sale). Trois vers programmatiques, d’une certaine manière, qui annoncent le projet du livre, construit autour de deux pôles de souvenirs qui semblent radicalement opposés, mais qui se rejoignent tout de même dans le poème : d’une part, la réminiscence d’une adolescence à Rivière-du-Loup et, d’autre part, celle des images de la guerre projetées à la télévision après les attentats du 11 septembre 2001.

« deux tours tombent / et nous savons ce qu’il nous reste à faire »

Ce qu’il reste à faire, c’est se laisser couler vers la peur atavique réveillée par l’opération Enduring Freedom — « conflict ongoing », affirme Wikipédia — au cours de laquelle le « narrateur » des poèmes raconte la fabrication d’une mémoire collective par rapport à une guerre désincarnée et lointaine qui se déroule principalement sur écrans cathodiques, puis plats. « la guerre avait commencé / et nous la suivions / sur les écrans verts », écrit-il alors qu’il regarde Kandahar et Bagdad et qu’il sent l’ennemi approcher, l’ennemi qu’il ne peut toutefois pas nommer même si « la peur est partout la peur est partout ».

Et Rivière-du-Loup se télescope à Kandahar; la ville de la jeunesse se confond dès lors à la ville imaginée à partir des images de propagande. Dans le même mouvement, « les souvenirs fondent / comme le désodorisant / des urinoirs ». Les « post-souvenirs » de la Deuxième Guerre mondiale côtoient sans problème l’émeute de Victoriaville du 4 mai 2012; « à la télé encore allumée / les chars roulent sur Sebastopol » tandis que Samuel Mercier achève ses Années de guerre par une étrange « Suite pour Bomber Harris » dont on ne sait trop si elle est ironique — même si le contraire serait fort étonnant.

« le monde brûle / et je ferme les yeux / jusqu’à m’en faire des gerçures » : éteindre les lumières ne fait pas disparaître l’horreur, mais pour Samuel Mercier, on l’a dit, la guerre a depuis longtemps été déclarée; les victimes sont nombreuses et on commémore leur disparition dans le recueillement le plus absurde. Les morts « sont là pourtant quelque part / à sécher devant la programmation d’après-midi ». Toutefois, « Rome brûle depuis des millénaires » et entre le Viêt Nam et le centre commercial de Rivière-du-Loup, il y a « la porno brouillée » et Saint-Denys Garneau et la télédiffusion de la Hockey Night in Canada et une rangée de McDonald et de Tim Horton et de Walmart alignés comme des bungalows de banlieue. « tu iras jusqu’au bout / sans jamais sentir / le vide », dit le poème; reste que « l’oubli enterre tout de même la mort ». La poésie devient alors un manifeste ou, plus intimement, une manière de résister. Résister dans la douceur d’une langue prudente et sagace qui sait que la seule issue se trouve dans cette suppression des souvenirs allant à l’encontre du mouvement que l’on voudrait naïvement prêter à l’histoire de l’humanité :

« même si rien ne rime à rien

ni la parole ni les bombes

 

pour toi Bomber Harris

malgré les rats et les mouches

malgré la mort et les petits vieux

 

il faudra oublier

 

jusqu’à la portée des nombres »

 

Certains des poèmes du recueil sont parus dans une version préliminaire sur le site Poème sale en 2013. La mission de cette plateforme numérique est de diffuser une poésie libre, sans limites, étrangère à la « page trop rigide ». Que signifie alors le passage au « papier officiel », surtout à celui de l’Hexagone? L’avenir nous le dira peut-être. Pour l’instant, on ne peut que spéculer. En effet, le péritexte éditorial est très discret et se contente de mentionner l’existence préalable de certains poèmes, de nommer les directeurs littéraires sur la page bien garnie des crédits du livre. Le site web de la maison d’édition ne dit rien lui non plus, ne suggère même pas de mettre un visage sur le nom de l’auteur. Les littéraires connaissent évidemment Samuel Mercier en tant que rédacteur en chef du magazine Spirale; on peut imaginer néanmoins que certains lecteurs du recueil ne connaissent pas son auteur et la toute petite biographie qui se trouve en quatrième de couverture ne leur en apprendra pas beaucoup. Une telle discrétion est rare, à l’heure où les auteurs sont de plus en plus médiatisés, bien mis, valorisés par des photos coquettes et glamour qui les apparentent de plus en plus aux vedettes de la télé. Ici, pas de cela; on laisse le langage parler pour lui-même et le livre, tout blanc si ce n’est de l’avion au bleu délavé qui orne la couverture, propose de dépolluer la poésie des artifices qui l’accompagnent de plus en plus. Peut-être assiste-t-on, en négatif cette fois — parce qu’en noir sur blanc plutôt qu’en blanc sur noir —, au même mouvement qui préside à l’aventure de Poème sale? Un mouvement de libération du langage poétique qui, puisqu’il serait déjà mort, se permettrait d’exister autrement qu’à travers ses motifs canoniques? Il faudra bien sûr revenir sur ces hypothèses après quelques livres publiés. Reste que Les années de guerre se suffit à lui-même et propose, de manière subtile, une expérience poétique intègre et complexe à la fois.

 

Samuel Mercier, Les années de guerre, Montréal, l’Hexagone, 2014.

À propos de Pierre-Luc Landry


Pierre-Luc Landry a soutenu en 2013 une thèse de doctorat en création et en études littéraires à l’Université Laval. Il est membre fondateur de la revue numérique de création et de réflexion Le Crachoir de Flaubert et a fait partie de l’équipe de l’observatoire de la littérature contemporaine Salon double pendant cinq ans. Son premier roman, L’équation du temps, a été publié en 2013 aux Éditions Druide, à Montréal, et a été finaliste au Prix des lecteurs de Radio-Canada en 2014. Il est professeur à temps partiel et chercheur postdoctoral au Département de français de l'Université d'Ottawa et enseigne également au Collège militaire royal du Canada à Kingston.



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