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Publié par le 3 déc, 2014 dans Arts visuels, Entrevues | commentaires

Sophie Lapalu : la voix de l’invisible

Acrobaties avec chou, chants polyphoniques et polyglottes, 5 avril 2014 au MAC/VAL, "Interludes Esther Ferrer"  (c) Cédric Fenet

Ava Carrère et Sophie Lapalu Acrobaties avec chou, chants polyphoniques et polyglottes, 5 avril 2014 au MAC/VAL, « Interludes Esther Ferrer »
(c) Cédric Fenet

Sophie Lapalu a élu domicile pour deux mois à Montréal. Jeune commissaire et chercheuse française, elle est actuellement en résidence à la Fonderie Darling, centre d’arts visuels connu pour accueillir des artistes et professionnels du monde entier. Elle y poursuit ses recherches qui donnent une voix aux œuvres invisibles.

Arts visuels, arts invisibles

Dans le champ des arts visuels, les œuvres invisibles peuvent sembler quelque peu paradoxales. Pourtant, les musées, centres d’exposition et galeries ouvrent régulièrement leurs portes à ces projets qui ne laissent pas de traces visibles permanentes. Sophie Lapalu s’intéresse à ces artistes qui officient sans cadre traditionnel et créent des « actions furtives », sous la forme de gestes insignifiants, d’œuvres présentées dans la rue ou encore sans spectateur. En charge de la programmation de La Vitrine (lieu d’exposition de l’École nationale supérieure d’art de Paris-Cergy, renommée aujourd’hui YGREC) en 2011-2012, elle n’accroche pas d’œuvre sur les murs. Se demandant « comment rendre visible l’invisible », elle se tourne davantage vers des performances, des conférences ou des interventions artistiques parfois anonymes, qui s’infiltrent dans l’entre-deux entre l’art et le quotidien et brouillent les frontières entre l’espace dédié à l’art et l’espace public.

Une alternative à la documentation

Face à ces œuvres immatérielles que le temps efface ou oublie, la commissaire cherche une alternative pour créer une mémoire sans utiliser l’archive habituelle où la photographie, la vidéo ou l’enregistrement sonore documente l’œuvre éphémère et prend sa place dans l’exposition. Favorisant l’événement plutôt que l’exposition, elle met en avant l’expérience sensible du visiteur et défend l’« importance du vivant » présente dans les performances, conférences ou autres événements. Sophie Lapalu agit à l’encontre de ces archives qui limitent l’œuvre en la retranchant derrière des formes classiques de documentation. Pour le programme de La Vitrine, elle a utilisé comme matière première 600 heures de conversations enregistrées entre Jeffrey Perkins, chauffeur de taxi à New York, artiste malgré lui et artiste Fluxus proclamé par Nam June Paik, et les clients du taxi. Ces conversations ont servi de levier pour les étudiants de l’école qui ont interprété ces conversations sous forme de film, de concert et rendu ainsi publiques ces archives privées.

Mémoire orale

Face à l’immatériel, Sophie Lapalu choisit d’utiliser l’oralité comme mode opératoire, afin d’« essayer de ne pas passer par la représentation ». Son parcours est fait d’invitations lancées aux artistes à dire, raconter, énoncer. Elle présente les « speaker corner » de Cécile Ahond où l’artiste se crée un espace de parole dans la rue, organise un karaoké orchestré par l’artiste Ava Carrère pour documenter l’exposition en chanson, ou devient elle-même une voix en faisant le récit d’œuvres furtives historiques lors de performances à la Nuit Blanche de Paris en 2013. Le récit oral est pour la commissaire une expérience toujours particulière, une expérience qui circule et qui fera du spectateur-auditeur un passeur, en faisant à son tour le récit de ce qu’il a entendu.

Une voix pour rendre visible

Sophie Lapalu donne voix à cet art au « faible coefficient de visibilité artistique », selon l’expression empruntée à Stephen Wright. Mêlant le geste à la parole, elle crée en juillet 2014 à l’invitation du MAC/VAL une série d’événements qu’elle utilisera comme une tribune où les artistes viennent raconter leur performance et devenir ainsi la documentation de leur propre œuvre en témoignant de « l’histoire de performances invisibles, discrètes ou héroïques mais surtout sans public à proprement parler »[1]. En travaillant dans les zones immatérielles de l’art, Sophie Lapalu évolue sur un terrain souvent glissant, fuyant. La part de création gardée secrète ou invisible par les artistes n’est pas livrée sans embuches ou résistance. Initiatrice de nombreux projets, elle a fait face à la limite de ces œuvres qui ne peuvent se raconter complètement ou de ces artistes qui ne veulent pas être confrontés au public, à l’image de l’artiste Florence Jung connue pour laisser planer le doute sur son existence réelle. Les œuvres racontées sont ainsi une plongée dans le doute et l’instabilité, mais qui permet de découvrir « un art qui décale notre perception » défendu haut et fort par Sophie Lapalu.

Site web personnel de l’artiste

[1] Source

À propos de Claire Moeder


Claire Moeder est commissaire, auteure et critique d’art. Ses articles, chroniques d’expositions et ses recherches sont autant de moyens de s’interroger sur ce qui fait toute la singularité et la richesse d’une exposition. Son goût pour les mots, combiné à un goût pour les longues déambulations dans les musées, l’ont menée à écrire sur cet espace complexe qui accueille les œuvres et influence l’expérience du visiteur. Chroniqueuse d’exposition depuis 2010 diffusée en ligne sur ratsdeville, depuis 2014 sur mmeh et à la radio (Quartier Général, CIBL), elle compte également plusieurs articles publiés dans des revues québécoises (Esse, Ciel Variable, Zone Occupée) et françaises (Marges). Elle a contribué au catalogue d’exposition du Mois de la Photo à Montréal (2009) et à la première monographie de Christian Marclay dédiée à son œuvre photographique (2009).



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