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Publié par le 28 nov, 2014 dans Bande dessinée, Littérature | commentaires

La Famille Carter : la légende américaine traduite

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Je ne suis pas un lecteur de biographie, mais il m’est arrivé à quelques occasions, dans mes frénésies de lecture bédéphile, de tomber sur quelques récits appartenant à ce genre, comme l’instructive BD de Maximilien Leroy et Michel Onfray sur Nietzsche ou l’excellent From Hell d’Alan Moore. Dans ces cas, ce n’est pas tellement la vérité référentielle qui se cache derrière qui m’a intéressé, mais plutôt cette mise en récit d’une philosophie (celle de Nietzsche) ou l’adaptation d’une histoire réelle (et mythique) à la poétique fabulatrice d’un grand auteur (From Hell).

C’est un tout autre élan qui m’a poussé à m’enquérir de cette BD des Éditions de la Pastèque qu’est La Famille Carter : Don’t Forget this Song. En cherchant pour une nouveauté à me mettre sous la dent, je suis tombé sur des visages familiers: ceux des membres du groupe connu sous le nom de Carter Family qui, tous les textes de référence s’entendent pour le dire, aurait, en moins de vingt ans d’existence (1927-1944), inspiré des générations de chanteurs country et folk surtout en Amérique du Nord. Le travail de A.P. Carter en particulier, a été celui d’un folkloriste, car il a su dans ses recherches amasser un répertoire que les Carter ont immortalisé dans leurs chansons.

C’est pratiquement un coming out (de moins en moins quand même) de nos jours au Québec de dire que l’on est amateur de country ou de musique traditionnelle américaine surtout quand ce n’est pas pour en faire une consommation ironique (voir là-dessus l’excellent article de Catherine Lefrançois ). C’est en amateur de country et de la famille Carter que j’ai lu la traduction québécoise un peu (complètement?) négligée de la critique[1] de ce roman graphique. Évidemment, ce type d’œuvre formule un type de lecteur assez précis : une biographie de ce groupe complètement oublié de notre iconographie musicale québécoise (à moins de faire partie de ce cercle autosuffisant qu’est le monde très vaste du country et encore…) a tendance à attirer des amateurs de country et de folk. Bien sûr, il y a aussi les curieux (c’est une chance qu’il y en ait) et la valeur historique d’une biographie des Carter n’est pas sans intérêt pour le néophyte.

Carter Family, l’originale

Ralph Peer écoute pour la première fois la Famille Carter

p.50: Ralph Peer écoute pour la première fois la Famille Carter.

Au début du vingtième siècle, imaginez un grand jeune homme rêveur et passionné de musique qui a peine à faire de l’argent pour supporter sa famille quand les temps sont durs. Alvin Pleasant Carter vend des arbres fruitiers de porte en porte dans sa Virginie natale. Son amour pour les « vieilles chansons » de ses ancêtres le pousse à s’arrêter de temps en temps pour écouter, au travers d’une fenêtre ouverte, celles qui agrandiront son répertoire. Il entend alors pour la première fois la voix de Sara Dougherty. La famille Dougherty n’achète pas d’arbre fruitier au jeune homme, mais après plus d’un an à la fréquenter, le futur « patriarche » de la famille Carter marie celle qui sera quelques années plus tard, la voix du trio. Quand le couple entend pour la première fois Maybelle Addington à la guitare (cousine de Sara et futur épouse du Frère d’A.P.) se forme ce qui sera plus tard la Carter Family.

Le roman graphique de Young et Lasky se développe sous ces deux aspects majeurs de la carrière de la « première famille du country » : la famille et la musique. La plupart des topoï de la biographie musicale y passent : les contrats avec la maison de disque, les difficultés monétaires, les concerts et les problèmes familiaux liés à la vie professionnelle. On y retrouve aussi des aspects moins communs comme les pèlerinages d’A.P. à la recherche de nouvelles chansons pour le groupe. Malgré qu’on y reprenne les thèmes éternels de la biographie de musicien, on est quand même loin de tout ce à quoi les documentaires sur les rock stars de Musimax nous ont habitués : pas de chute dans la drogue et/où l’alcool, pas d’arnaque, pas de meurtre ou de stalkers. Au contraire, Young et Lasky ont rendu une œuvre très sobre autant dans le dessin que dans le traitement du sujet. Le dessin minimaliste que le dessinateur (Lasky) a voulu faire le plus semblable possible aux comics qui paraissaient dans les journaux de l’époque des Carter (même quelques allusions au Yellow Kid si je ne m’abuse?) reste toujours assez fidèle à un réalisme que certains ont rapproché de celui d’un certain Robert Crumb, mais adouci au maximum, sans profusion de traits ni trop de détails physionomiques. Sans les couleurs souvent vives et bien effectuées dans le but de donner au travail artistique une allure ancienne, le prosaïsme du trait aurait de quoi ennuyer un lecteur facilement distrait.

MMEH Carter

Le scénario est construit par un enchaînement chronologique d’événements qui n’ont pas toujours un lien serré entre eux. Ces courts chapitres font souvent figure d’anecdotes et certaines pistes narratives qui y sont ouvertes n’y sont malheureusement jamais fermées. Par exemple, A.P. est est brouillé assez sérieusement avec Sara Carter dans un chapitre alors que dans le suivant, ils semblent réconciliés sans que nous puissions savoir pourquoi.  Évidemment, la nature biographique de l’œuvre oblige à prendre des raccourcis et à synthétiser. Le fait qu’aucun membre du groupe n’ait laissé d’écrits et/ou de documents permettant de pénétrer dans leur psyché intime laisse les auteurs de l’œuvre avec pour seule documentation valable dans ce cas; les faits objectifs, les anecdotes et les légendes qui circulent autour du groupe. Je ne veux pas dire ici que l’œuvre manque de références; la liste exhaustive de documents consultés par les auteurs est d’ailleurs plutôt impressionnante. Sur leur blogue, qu’ils tiennent depuis le début de leur projet en 2008, Young et Lasky expliquent avoir coupé quelques chapitres par manque d’espace.  La profusion de ceux-ci a pu jouer un rôle négatif sur la cohésion du récit.

N’enlevons pas tout à cette structure. Elle permet un autre aspect agréable dans cette bande dessinée et l’évolution des technologies est montrée avec soin: des machines d’enregistrement primaire de la compagnie Brunswick en passant par ceux de RCA Victor jusqu’à l’impressionnante station de radio XERA dans lequel la famille Carter a eu sa propre émission entre 1938 et 1944. La plupart des chapitres explorent des éléments de la vie quotidienne de l’époque ce qui ajoute au récit une plus-value historique non-négligeable.

C’est bel et bien un travail réaliste auquel se sont adonnés Young et Lasky, à ce niveau, par contre  les personnages étaient assez peu développés de sorte que chacun a une personnalité assez figée tout au long du récit. Ces derniers paraissent donc parfois un peu simplets alors que le tragique supposé de l’histoire aurait dû laisser le lecteur plus marqué. Au lieu de nous faire comprendre le sentiment des personnages par le dessin ou par des paroles plus imagés, les personnages les énoncent souvent de façon très prosaïque. « On veut le savoir, on veut le voir », disait l’autre.

La traduction de La Pastèque

On peut se demander ce qui a motivé les éditions de La Pastèque à effectuer cette traduction française d’une œuvre, comme le dit lui-même Frank Young dans la préface, si inhérente à la culture américaine[3]. On aura qu’à retourner à l’article de Catherine Lefrançois ou simplement à ouvrir nos yeux pour comprendre l’influence de la musique traditionnelle américaine sur la musique québécoise pour s’en convaincre à nouveau. Pour plusieurs, cette question n’est même plus un enjeu, même si on peut se douter que l’importance culturelle de ce groupe légendaire est beaucoup plus forte aux États-Unis qu’ici. Mais là n’est pas nécessairement le point que je voulais aborder quant à la traduction en français de Carter Family.

Je n’ai pas lu la version originale au complet, mais comme plusieurs critiques l’ont noté et comme j’ai pu le remarquer moi-même en visualisant quelques pages, la version américaine est écrite en grande partie dans un dialecte appalachien du début du 20e siècle. Ce n’est pas partout déstabilisant, mais certains passages sont assez exotiques surtout dans leur transcription écrite. La traduction québécoise, si elle fait parfois l’usage d’un langage populaire qui tombe à l’occasion dans des formulations assez typiquement québécoises, ne va jamais vers le joual et frôle même un français international. Vaut mieux cela que de transporter par le langage cette histoire américaine dans un village de chez nous ou pire dans un hameau français. Toutefois il n’y a pas de doute que l’œuvre, dans sa traduction française, perd de son inscription dans le temps et dans l’espace américain du début du 20ème siècle.

Il ne faudrait pas croire que la lecture de cette BD est tout à fait vaine et ennuyante, elle comporte une foule d’anecdotes fascinantes sur une histoire qui s’inscrit dans la genèse de l’institut musical contemporain et nous tresse, à travers des dessins simples mais maîtrisés, le portrait d’une époque où la musique n’entretenait pas encore un rapport vertical avec le public.

Pour écouter la Famille Carter et les musiciens qui ont aussi fait cette époque.

[1] Si la version originale a grandement été critique dans la presse américaine, la traduction québécoise est passée sous le radar.

[2] Le blogue de Young & Lasky

[3] «  La bande dessinée, aussi américaine que la Famille Carter, semblait le véhicule idéal pour raconter cette histoire. »



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