Menu de pages
TwitterRssFacebook
Menu de catégories

Publié par le 27 nov, 2014 dans Arts visuels, Musique | commentaires

« La bouche ne dit pas tout ce que les yeux voient » : quatre artistes nigérianes

 

 

Temi Dollface_pata pata

« La bouche ne dit pas tout ce que les yeux voient. »

– Proverbe nigérian

Si vous n’y avez jamais mis les pieds, il y a fort à parier que les images qui vous viendront en tête en entendant parler du Nigéria soient liées au pétrole, au VIH, peut-être même à Fela Kuti ou à l’industrie de Nollywood. Très probablement aussi au groupe rebelle Boko Haram et à leur kidnapping de 257 adolescentes dans le Nord du pays en avril dernier. L’Occident a surtout eu vent de la nouvelle à cause du hashtag #BringBackOurGirls qui en a découlé et de la mobilisation aux États-Unis de plusieurs personnalités publiques, Michelle Obama en tête de liste.

Mais le Nigéria dont je vais traiter ici est à mille lieues de la terre désertique et de la misère qui sont généralement dépeintes dans ce type de nouvelles.

En écrivant sur l’Afrique du Sud il y a quelques mois, je constatais avec déception qu’il était extrêmement difficile de trouver des musiciennes qui jouaient un rôle autre que celui de faire-valoir de leurs pendants masculins. Pour cette chronique, j’ai donc décidé de mettre en lumière le travail d’artistes nigérianes innovatrices, inspirantes, et dont le travail repousse les limites imposées par les normes sociales liées au genre.


Musique

Temi Dollface

Crédit: www.natashalawes.com

Temi Dollface est originaire de Lagos; elle a grandi au Royaume-Uni, puis a choisi de retourner dans son pays d’origine pour y débuter sa carrière en grande pompe en 2013. Elle a fait sensation dans l’Afrique anglophone (et bien au-delà) avec sa propre version – complètement remaniée – de la célébrissime chanson « Pata pata » – originalement chantée par la sud-Africaine Miriam Makeba et reprise ad nauseam depuis (entre autres, pour les oreilles téméraires, par le très Belge Helmut Lotti).

Tel que souligné par le blogue Okayafrica, Temi Dollface détonne dans un univers pop largement dominé par les artistes masculins. Plus encore, le fait qu’elle mette de l’avant son besoin de vivre une sexualité épanouie et satisfaisante dans le vidéoclip a contribué à lui donner une niche particulière, puisque la musique pop, au Nigéria comme ailleurs, a généralement tendance à mettre de l’avant le plaisir masculin.

Temi Dollface fait dans le hip hop / électrofunk / Ariaria (un style musical rythmé dérivé des mélodies traditionnelles du peuple Igbo); elle nomme entre autres influences Fela Kuti, Stevie Wonder, Josephine Baker, David Bowie et Missy Elliot. Tout cela donne un son distinctif qu’elle nomme « Drama Soul », surtout à cause du ton théâtral qu’elle dit souhaiter insuffler à sa musique.

« Just Like That (Story) » est le premier extrait de SecondFirst, son premier EP à paraître; elle y chante dans un anglais infusé de slang local, mais également en pidgin et en langue igbo. Avis aux détracteurs de Beyoncé et/ou de l’excellent film Charlie’s Angels : elle y fait un clin d’œil à « Independent Women » de Destiny’s Child.


Photo

Le 26 novembre dernier se clôturait la cinquième édition de LagosPhoto, le plus grand festival de photographie d’Afrique. La mission de l’événement: offrir une riposte artistique à la photo « afro-pessimiste », un terme inventé par l’instigateur du festival, Azu Nwagbogu, pour désigner la tendance des médias occidentaux à représenter l’Afrique comme un ensemble monolithique, irrémédiablement misérable et en attente d’un sauveur (blanc, de préférence).

En choisissant pour thème Staging Reality: Documenting Fiction, les organisateurs du festival ont fait appel à des photographes dont la pratique remet en question le lien entre photo et vérité, et qui rend floue la limite entre documentaire et fiction.

Crédit: www.namsaleuba.com

Crédit: www.namsaleuba.com

Je vais tricher un brin et parler de la photographe suisso-guinéenne Namsa Leuba. Leuba fait surtout carrière en Europe, et son travail porte en majeure partie sur l’identité africaine telle que perçue par l’œil européen, ainsi que sur sa propre identité euro-africaine. Elle est entre autres l’auteure de la série Ya Kala Ben (2011), issue d’un travail de recherche effectué lors de ses études en art à Lausanne.

Elle reprend pour le festival la série Cocktail (2012) qu’elle avait conçue pour le compte du magazine français WAD. Ses photos, dont les sujets représentent des figures féminines archétypales qui se veulent au croisement du fantastique et du commercial, constituent un commentaire sur la représentation du corps féminin en Afrique contemporaine et sur la récupération culturelle à des fins mercantiles.

Crédit: www.namsaleuba.com/wad

Crédit: www.namsaleuba.com/wad

La nigériane Jenevieve Aken poursuit depuis quelques années une prolifique carrière de mannequin. Elle s’est découvert une passion en se plaçant derrière l’objectif et en photographiant des femmes lors de ses nombreux voyages, mais c’est avec ses autoportraits qu’elle a récemment obtenu la reconnaissance du milieu artistique ouest-africain.

Avec sa série The Masked Woman (2014), dans laquelle elle explore les représentations genrées dans la culture visuelle nigériane, elle dit vouloir provoquer une réflexion sur le statut central qu’occupe le regard masculin, sous-entendu dans la plupart des représentations féminines qu’on trouve dans la culture populaire. Le personnage qu’elle met en scène est, ce qu’elle appelle une « super femme-fatale », une femme célibataire et épanouie qui transgresse les attentes masculines et qui trouve son plaisir sexuel par elle-même.

Toutefois, le masque et les différentes postures du corps laissent sous-entendre une certaine solitude, un isolement, voire une stigmatisation des femmes qui choisissent un mode de vie qui diverge du traditionnel rôle de l’épouse-amante-mère de famille. Ultimement, le regard que porte Aken sur cette femme fatale – et sur elle-même, par la même occasion – fait ressortir la rigueur des attentes de la société nigériane vis-à-vis des femmes, sans toutefois victimiser ni objectifier son sujet.

Crédit: www.lagosphotofestival.com

Crédit: www.lagosphotofestival.com

Crédit: www.lagosphotofestival.com

Crédit: www.lagosphotofestival.com

Crédit: www.lagosphotofestival.com

Crédit: www.lagosphotofestival.com


Arts visuels

La sculpteure et vidéaste Adejoke Tugbiyele, qui a grandi entre le Nigéria et les États-Unis, fait de son corps et de sa sexualité les points centraux de sa pratique artistique. Lesbienne et militante des droits humains, elle est souvent invitée comme panéliste à des événements comme le sommet annuel de Women in the World, ou encore la Commission de la condition de la femme des Nations Unies.

Art et activisme vont de pair pour Tugbiyele. Le gouvernement nigérian a adopté en janvier dernier une nouvelle loi criminalisant les rapports entre personnes de même sexe; le fait d’entretenir une relation amoureuse homosexuelle se méritera désormais 14 ans de prison, alors que la personne qui sera accusée d’être membre d’une association liée de près ou de loin à la communauté LGBTI écopera d’une peine de 10 ans. L’artiste a donc dû fuir le Nigéria d’urgence en janvier dernier lors d’un séjour de recherche pour avoir osé dénoncer l’adoption de la loi à la télévision.

Peu importe le médium utilisé, les œuvres de Tugbiyele visent à explorer le corps, l’identité sexuelle et les institutions traditionnelles de pouvoir. AfroOdyssey IV: 100 Years Later (2014) est un court film expérimental produit une semaine avant que la loi ne soit passée, et dans lequel se superposent des scènes de la vie quotidienne nigériane et une performance de l’artiste à l’intérieur d’une église.

Si l’œuvre de Tugbiyele vous intéresse et que vous planifiez de voyager sous peu chez nos voisins du sud, sachez que et son exposition Election/Erection sera présentée à la galerie Aferro à Newark (New Jersey) jusqu’au 10 décembre prochain.

À propos de Marie-Eve Lefebvre


En ordre chronologique, Marie-Eve Lefebvre a été religiologue, spécialiste de Bollywood, puis charpentière-menuisière avant de tâter le terrain du côté du journalisme et de l'animation radiophonique. Elle garde bon espoir de trouver un jour le fil conducteur de sa vie et poursuit désormais des études doctorales en communication.



%d blogueurs aiment cette page :