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Publié par le 18 nov, 2014 dans Théâtre | commentaires

Tribus, à la Licorne : la surdité du cœur

Sourd de naissance, Billy tente de trouver sa place au sein d’une famille verbomotrice et légèrement névrosée. Telle est la prémisse de Tribus, de la Britannique Nina Raine, présentée à La Licorne jusqu’au 29 novembre. Cette excellente production de la compagnie Lab87 s’amuse avec les codes du langage, tout en provoquant une touchante réflexion sur le véritable sens du mot «famille».

La famille, le clan, la gang, la tribu : peu importe le nom que vous lui donnez… Nous faisons tous partie d’un écosystème qui nous forge et qui nous définit. Pour le meilleur, et parfois pour le pire.

Parlez-en à Billy. Âgé d’une vingtaine d’années, il est le plus jeune d’une famille de trois. Joli garçon, tranquille, gentil. Ah oui, et il est sourd de naissance. Pas de veine, il est le seul membre de sa famille à appartenir à cette «minorité linguistique». Ses parents ont toujours refusé qu’il apprenne le langage des signes, «puisque ce serait une forme de conformisme». Alors il a appris à lire sur les lèvres, pour essayer d’être comme tout le monde, pour faire partie de la gang. Mais en fait-il vraiment partie?

Un jour, Billy rencontre Sylvia. Jeune, jolie, gentille. Lentement mais sûrement, elle perd l’ouïe. Dans son cas, c’est héréditaire: ses deux parents sont sourds, sa sœur l’est devenue, c’est maintenant son tour.

Du jour au lendemain, Billy découvre une nouvelle famille, celle des sourds. Enfin, une vraie communauté! Des gens qui se soutiennent parce qu’ils se ressemblent. Billy s’y sent enfin compris. Mais Sylvia a un tout autre point de vue. Elle, elle veut en sortir, de cette communauté. Trop petite, repliée sur elle-même, ennuyeuse, tellement prévisible. C’est fou comme le gazon est toujours plus vert chez le voisin.

Voilà l’univers dans lequel nous plonge la dramaturge britannique Nina Raine dans sa pièce Tribes, créée à Londres en 2010 et présentée en version française à La Licorne par la compagnie Lab87.

Ce texte soulève des questions passionnantes: qu’est-ce que la famille, au fond? Comment garder son individualité à l’intérieur d’une communauté? Ce n’est certes pas la première fois que le théâtre s’intéresse à ces thématiques, mais l’incursion dans la communauté des sourds s’avère une approche rafraîchissante.

Étrangement, le spectateur s’identifie facilement aux personnages sourds (ça pourrait tous nous arriver), et la compassion est instantanée. On comprend le désir d’émancipation de Billy (excellent David Laurin) et on est ému par la perte d’autonomie et la frustration de Sylvia (touchante  Klervi Thienpont). (Chapeau à ces deux comédiens, qui font un travail exemplaire lors des passages en langage des signes. On n’y voit que du feu.)

Par ailleurs, cette irruption dans le monde des sourds est plus qu’une simple astuce théâtrale pour nous soutirer une larme. L’auteure se sert de cet environnement pour questionner, avec sérieux et humour, notre rapport au langage. Quelle est la meilleure façon de communiquer avec l’autre? Quelles sont les limites d’un langage? Les mots sont-ils les seuls vecteurs d’émotions? Et la musique dans tout ça?

Mise en scène

Avec un texte aussi riche, on pouvait espérer une mise en scène claire et sobre, pour ne pas perdre le spectateur en chemin. Frédéric Blanchette (Being at home with Claude) s’acquitte très bien de cette tâche. En disposant le public de part et d’autre de la scène centrale, le metteur en scène crée une proximité qui s’avère très efficace. De plus, les acteurs tournent inévitablement le dos au public, à un moment ou un autre de la pièce. Le spectateur se sent exclu… tout comme Billy, le personnage principal.

On comprend aussi la décision de Frédéric Blanchette de faire crier (ou du moins de faire surjouer) ces personnages «non-sourds» dans certaines scènes de la pièce. Cette méthode, quoique agaçante au début, met en évidence le silence des passages en langage des signes, qui ne sont que plus poignants.

On notera de la part de l’auteure Nina Raine une propension à vouloir souligner à gros traits le thème du langage, pourtant déjà bien évident. Tous les personnages secondaires y passent. Quelques exemples? Le père de Billy (Jacques L’Heureux, convaincant) est écrivain (bien sûr) et préfère apprendre le mandarin plutôt de s’intéresser au langage des signes. La sœur de Billy (Catherine Chabot) est chanteuse d’opéra, cet art qui transmet l’émotion même si on ne comprend pas les mots des interprètes. Ajoutez à cela un frère (Benoît Drouin-Germain, très bon) qui rédige une thèse sur la valeur du langage… Tous ces rappels ne sont pas nécessaires et brouillent le discours principal.

Mais ces irritants ne suffisent pas à gâcher la soirée, loin de là. Une autre belle étoile à ajouter au cahier de La Licorne.

TRIBUS, de Nina Raine. Une production de  LAB87 en codiffusion avec le Théâtre de La Manufacture. À La Licorne jusqu’au 29 novembre 2014.

Mise en scène : Frédéric Blanchette. Traduction : Jean-Simon Traversy

Avec Jacques L’Heureux, Monique Spaziani, Benoît Drouin-Germain, David Laurin, Klervi Thienpont et Catherine Chabot.

 

Petit extrait d’une répétition:

À propos de Katerine Verebely


Curieuse culturelle à temps plein.



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