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Publié par le 15 nov, 2014 dans Littérature | commentaires

Littérature japonaise: regard sur Le fusil de chasse (1949) de Yasushi Inoué

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Moi qui n’avais jamais été très attirée par la littérature japonaise, j’ai été la première surprise de m’être laissée gagner par l’argumentaire – convaincant, il faut le dire – de ma libraire. Elle ne s’adressait même pas à moi, pourtant j’avais les oreilles bien ouvertes et le geste suspendu, comme arrêtée dans mon élan de feuilletage frénétique (je suis toujours fébrile dans une librairie, un peu comme au théâtre : émue devant les possibilités, et émue devant l’acte commun d’être là. Sûrement que ça se soigne, mais j’espère que non). J’avais le geste suspendu, donc, jusqu’à ce que le rayon de la littérature asiatique se libère – c’est un tout petit local – et que je puisse m’y précipiter pour cueillir, à mon tour, les conseils de ma libraire. Ce jour-là, je suis repartie avec Le fusil de chasse, de Yasushi Inoué, et l’idée de m’immerger, à travers les livres, dans cette culture lointaine, dont seule une poignée d’auteurs nous parviennent. Il devait y avoir plus. Il y a, de fait, beaucoup plus.

C’est à un exercice de défrichage que je me livrerai ici. Je ne proposerai pas de critiques en bonne et due forme, puisque je suis une novice en termes de littérature japonaise et que mes référents sont pour l’instant bien maigres. Juste des impressions, des frôlements, des points d’interrogation, pour en esquisser modestement les contours. Et parce que tout ça bouge et évolue, je ferai une place à la nouvelle génération d’auteurs, sans pour autant bouder Mishima ou Murakami (enfin, on verra).

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Du bref enseignement de la littérature japonaise à l’université, il m’est resté un lyrisme, une proximité avec la nature et un romantisme qui, je le craignais, ne trouveraient pas plus écho en moi aujourd’hui qu’à l’époque. J’ai en effet dû m’y reprendre à deux fois avec Yasushi Inoué (1907-1991), cet écrivain tardif qu’on a dit d’une rare intensité au travail, pour en apprécier toutes les nuances et la gravité. Maintenant que c’est fait, je ne m’en sors plus. Sa précision, d’autant plus impressionnante qu’elle existe dans la brièveté, me fascine.

Il semble qu’Inoué ait eu beaucoup à dire sur les apparences, dont la lente déconstruction s’amorce dès les premières pages du Fusil de chasse (1949, récipiendaire du prix Akutagawa, le Goncourt japonais). Un poème publié dans une revue destinée aux chasseurs; un homme, Josuke, que tout éloigne des mots, touché par la sensibilité et la perspicacité du poète; un fusil, beaucoup plus qu’un fusil, un poids sur l’épaule, une empreinte dans la chair. Et, comme pour achever la mise à nu, trois lettres intimes transférées à l’auteur des vers, trois lettres signées par la nièce (Shoko), l’épouse (Midori) et l’amante (Saïko) de Josuke, qui constituent le noyau même de la nouvelle.

Dès lors, l’identité de l’homme, au lieu de se clarifier, se dérobe et se complexifie sous la plume de ces trois femmes, qui passent elles-mêmes de simples noms, n’existant platement que dans la filiation, à des personnages 3D. Centrale, la relation adultère entre Saïko et Josuke fait figure de prétexte pour amener les femmes à se révéler, à se défaire progressivement des couches successives de mensonges qu’elles ont portées toute leur vie, parfois sans même le savoir. Ainsi la jeune Shoko admet-elle avoir découvert, en lisant le journal intime qu’elle devait brûler, une version inédite de sa mère – « pécheresse », brûlante, mais aussi suicidaire. « Je ne peux plus jouer à l’enfant à votre égard avec la même candeur », déclare-t-elle à Josuke. Chaque lettre est, de fait, comme une mue : la révélation de cet amour interdit entraîne le carambolage de toutes les autres tromperies, fait tomber les écailles. Partout s’immiscent les notions de représentation, de jeu terrible, de faire-semblant, jusqu’à ce qu’enfin, les personnages mettent à mort – littéralement dans le cas de Saïko – la comédie, se réapproprient, du bout des doigts, une certaine vérité grâce au langage. La lettre de Midori est particulièrement révélatrice de cette prise de pouvoir par les mots: « Quand ton regard tombait sur moi, c’était toujours celui d’un homme qui examine une porcelaine, n’est-il pas vrai? Il me fallait donc rester froide et dure, me tenir tranquille dans un coin… » Avec une arrogance à peine réprimée, elle poursuit, filant la métaphore : « Je te conseille, pour passer le temps à venir, de construire un four à cuire les coupes de porcelaine; quant à moi, je cultiverai des fleurs. » Toutes les trois choisissent de ne pas succomber à la « froideur piquante de l’eau », de sortir de la torpeur. Dégageant une force sourde, ces lettres sont des actes de rébellion silencieux et inévitables, des au revoir qui claquent devant l’impossibilité de continuer à vivre comme si de rien n’était.

Beaucoup plus qu’un texte sur l’amour ou sur « la version éternelle du couple maudit », comme l’annonce avec un brin de fatalisme la quatrième de couverture, Le fusil de chasse sillonne les dédales de l’âme humaine et prend les allures d’un véritable palais des miroirs. Et si on ne connaissait de ceux qui nous entourent, de nos proches, que les plats rivages? Il explore brillamment ce constat postmoderne (disons plutôt : intemporel) auquel on revient souvent : la présence d’une faille, la possibilité d’être autre chose, d’être mille choses. La possibilité, aussi, de faire table rase – en témoigne cette scène saisissante où Josuke pointe son fusil de chasse (non chargé, mais tout de même) dans le dos de sa femme, qui ne perd rien de son manège, le regard vissé sur son reflet. Et qui ferme les yeux, acceptant la suite des événements, quels qu’ils soient.



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