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Publié par le 9 nov, 2014 dans Arts visuels, Danse, Littérature, Théâtre | commentaires

Festival actOral/Gisèle Vienne : Contes des ténèbres et du clair-obscur.

Photo : Mathilde Darel. Kindertotenlieder. Conception : Gisèle Vienne. Avec : Jonathan Capdevielle, Margrét Sara Gudjónsdóttir, Guillaume Marie, Anja Röttgerkamp et Jonathan Schatz. Textes et dramaturgie : Dennis Cooper. Musique originale live : KTL (Stephen O’Malley & Peter Rehberg) et “The Sinking Belle (Dead Sheep)”par Sunn O))) & Boris (monté par KTL). Conception robots : Alexandre Vienne. Lumière : Patrick Riou. Création poupées : Raphaël Rubbens, Dorothéa Vienne-Pollak, Gisèle Vienne, assistés de Manuel Majastre. Création masques en bois : Max Kössler

Photo : Mathilde Darel. Kindertotenlieder. Conception : Gisèle Vienne. Avec : Jonathan Capdevielle, Margrét Sara Gudjónsdóttir, Guillaume Marie, Anja Röttgerkamp et Jonathan Schatz. Textes et dramaturgie : Dennis Cooper. Musique originale live : KTL (Stephen O’Malley & Peter Rehberg) et “The Sinking Belle (Dead Sheep)”par Sunn O))) & Boris (monté par KTL). Conception robots : Alexandre Vienne. Lumière : Patrick Riou. Création poupées : Raphaël Rubbens, Dorothéa Vienne-Pollak, Gisèle Vienne, assistés de Manuel Majastre. Création masques en bois : Max Kössler

Pour la première fois cette année, le Festival actOral (festival international des arts et des écritures contemporaines de son petit nom) a pris la forme d’un échange Marseille-Montréal. Des artistes d’ici sont allés performer en France, tandis qu’on a pu voir à l’Usine C des œuvres en provenance d’Europe. Une première montréalaise foisonnante et passionnante, avec les jeux de rideaux et saluts innervés par l’esprit du butô de Latifa Laâbissi en vestale barbue sublime et grotesque, à la nudité poignante dans Adieu et Merci, inspiré du solo éponyme de Mary Wigman ; les 524 questions d’Annie Zadek mises en scène par Hubert Colas dans le sobre Nécessaire et urgent, marqué par le travail d’état et la corporéité sensibles de Bénédicte Le Lamer ; la déroutante leçon kinesthésique et philo-géométrique de Noé Soulier dans Mouvement sur Mouvement ; le merveilleusement cinématographique Pourquoi Ève vient-elle chez Adam ce soir? d’Anja Tillberg donnant à voir avec poésie un personnage agoraphobe et fantaisiste dans son cabinet de curiosités séparé du public par des verres sans tain. Mon point d’orgue : Kindertotenlieder de la marionnettiste/metteure en scène/chorégraphe française Gisèle Vienne.

Gisèle Vienne : Poupées et cadavres exquis

Dans son Kindertotenlieder créé en 2007, Gisèle Vienne, accompagnée comme toujours par l’écrivain Dennis Cooper, met en scène de peu avouables émotions, pulsions et fantasmes liés à la mort. Le nom de la pièce signifie d’ailleurs en allemand « chant des enfants morts ». D’une beauté trouble, cette création romantico-gothique cousue main entremêle musique, littérature, performance, arts visuels et danse.

Photo : Mathilde Darel. Kindertotenlieder de Gisèle Vienne.

Photo : Mathilde Darel. Kindertotenlieder de Gisèle Vienne.

Un concert de drone pour un enterrement

Lorsqu’on entre dans le théâtre de l’Usine C, un tableau saisissant et silencieux nous attend sur le plateau : Dans un paysage rural et enneigé, une douzaine de personnes sont figées. Entre autres, un groupe de musiciens et un cercueil se trouvent sur scène. Pantalons de cuirs, jeans et sweats à capuche noirs, l’esthétique est clairement du côté du rock gothique.

Photo : Mathilde Darel. Kindertotenlieder de Gisèle Vienne.

Photo : Mathilde Darel. Kindertotenlieder de Gisèle Vienne.

Au bout de quelques minutes, un jeune affublé d’un masque et de gants monstrueux émerge du cercueil. On comprendra peu à peu qu’il s’agit du fantôme d’un mort et qu’on assiste à un concert organisé à l’occasion de son enterrement. Fondé à l’occasion de la création, le groupe KLT joue son drone doom onirique et sombre (un genre qu’ils auraient inventé, consistant en de longs morceaux de guitares et de basses graves soumises à distorsion, avec peu de variations harmoniques). Un autre ado est agité de sortes de soubresauts qu’on associe au malaise, à la maladie. Lui s’appelle Jonathan, c’est le meurtrier. Il s’engagera plus tard dans un dialogue avec le mort. Paroles d’une violence inouïe, entre autres sexuelle, écrites par Dennis Cooper. I’m the coldest piece of shit in human history but your rotting, stinking corpse is so hot in theory I think it’ll melt me.

Poupées damnées, créatures mythiques et corps frémissants

Des personnes plus petites que les autres protagonistes sont parsemées à travers le plateau, dans différentes positions. Une ou deux commenceront à se mouvoir, gestes robotiques et segmentés. Ce sont des poupées plus vraies que nature (à un moment, j’en ai dénombré une douzaine). Diplômée de l’Institut international de la marionnette de Charleville-Mézières en France, Gisèle Vienne fabrique des poupées adolescentes, qu’elle habille en collégiennes et qu’elle maquille soigneusement. Deux se mettront à parler, ne faisant pas non plus dans la dentelle (l’une est suicidaire et l’autre a des pulsions de meurtre).

Les gestes minimalistes et saccadés réalisés par les interprètes ressemblent par moments à ceux des poupées. N’était la taille de celles-ci, on pourrait facilement confondre les humains et les objets. Bien qu’écrits, les fascinants mouvements des performeurs s’apparentent davantage à des états de corps qu’à une gestuelle élaborée. C’est le cas de la jeune femme en pantalon de cuir – la chanteuse du groupe ?  – qui commencera à bouger très lentement devant un micro. Les frémissements et les convulsions qui la parcourent semblent jaillir du plus profond d’elle-même. Poésie hypnotisante d’une esthétique gestuelle de l’infiniment petit et du fragmenté.

Photo : Mathilde Darel. Kindertotenlieder de Gisèle Vienne.

Photo : Mathilde Darel. Kindertotenlieder de Gisèle Vienne.

Contribuent aussi à l’atmosphère fantasmagorique des créatures masquées à fourrure qui déboulent dans le paysage enneigé. Ce sont des Perchten, personnages de la mythologie autrichienne, qui apparaissent au mois de janvier pour s’emparer des mauvaises âmes. Mais ces Perchten enlèveront leurs masques, redevenant de simples invités à l’enterrement-concert, comme un rappel de la prégnance du néant et de la noirceur.

La scène comme exutoire

Dans Kindertotenlieder, la scène sert d’exutoire à des émotions négatives associées à la mort : peur, terreur, culpabilité, chagrin, désespoir, apathie, indifférence. Les interprètes donnent vie par leurs paroles et leurs gestes à des pulsions de l’ordre du viol ou du meurtre. Tout est sombre et dérangeant dans cette pièce d’une grande sophistication plastique. Pour Gisèle Vienne, notre époque est « conservatrice, et dangereuse en ce qu’elle fait porter le jugement moral sur l’imaginaire, et pas seulement sur les actes »*. Les arts de la scène permettent, selon la créatrice, de libérer les fantasmes humains dans ce qu’ils ont de plus glauque et ténébreux.

Photo : Mathilde Darel. Kindertotenlieder de Gisèle Vienne.

Photo : Mathilde Darel. Kindertotenlieder de Gisèle Vienne.

Kindertotenlieder s’efforce de prendre en charge la noirceur, regimbant devant la domestication de l’imaginaire. L’univers de Gisèle Vienne est marqué entre autres écrivains sulfureux par les écrits de George Bataille : « L’image de la corruption et de l’anéantissement nous fascine, elle nous décompose et nous transit. Elle seule nous projette dans un monde plus violent, dont la tragédie est la mesure, où le silence et le froid nous gagnent, mais alors nous saisit une sorte de griserie, d’exaltation, de triomphe, dont la violence et la poésie peuvent donner l’idée ».**

Le fait que le texte fait partie de la trame sonore et qu’il n’est pas prononcé par les performeurs contribue à l’irréalité de la pièce, au sentiment de rêve – ou cauchemar, c’est selon – éveillé. On a l’impression d’être au cinéma, un cinéma dangereusement incarné. Comme le dit le personnage masculin dans Pourquoi Ève vient-elle chez Adam ce soir? d’Anja Tillberg, certains films sont comme des rêves qu’on n’est pas sûr d’avoir faits.  Le brillant et fascinant Kindertotenlieder est une pièce de la texture cotonneuse des songes, qu’on espère bien appartenir à la république des rêves***. Mais à condition d’accepter d’entrer dans l’univers, tordu s’il en est, de Gisèle Vienne et de Dennis Cooper. La beauté sera convulsive ou ne sera pas.

*Avant-garde, et française, Fabienne Darge, Libération du 7 juillet 2010.

** Georges Bataille, L’Expérience Intérieure.

***Emprunté de Bruno Schulz.

À propos de Nayla Naoufal


Nayla est stagiaire postdoctorale à l'Université Laval, où ses travaux s'inscrivent au croisement de l'éducation relative à l'environnement, de l'éducation interculturelle et de l'éducation à la paix. Dans son autre vie, elle est critique de danse et collabore à Ma mère était hipster et au Devoir. Fondatrice du blogue Dance from the mat et vagabonde intellectuelle assumée, elle affectionne les librairies, les bibliothèques et les salles obscures.



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