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Publié par le 7 nov, 2014 dans Arts visuels | commentaires

Multi-Tools de Mat Dubé : la détresse silencieuse des créatures muettes

Hintonburg. De Parkdale à Island Park, de Scott au Queensway. Le long de Wellington West s’alignent boutiques branchées, galeries d’art contemporain, buvettes indépendantes, restaurants, cafés et condos modernes. Le touriste ne s’aventure que très rarement « si loin »; Ottawa s’endort à vingt heures, de toute façon — c’est bien ce qu’on dit, n’est-ce pas? — et une fois qu’on a vu les édifices du Parlement et le canal Rideau, à quoi bon traverser le Chinatown pour voir ce qui se passe de l’autre côté des rails du O-Train?

Tout juste derrière le Marché Parkdale, sur Hamilton entre Spencer et Armstrong; un coin de rue tout en blanc; une agence de marketing numérique, une compagnie spécialisée dans la création d’œuvres d’art personnalisées à partir de l’ADN ou des empreintes digitales des clients, une microbrasserie qui a le vent dans les voiles, une salle de sports indépendante, et ce nouvel espace, le Railbender, qui se propose d’être à la fois une galerie d’art et un studio de tatouage. Plancher de béton, murs blancs, tuyaux rouges. Le temps d’un vernissage, une petite foule compacte s’entasse dans l’espace restreint animé par les discussions et les plus récentes œuvres de Mat Dubé. Multi-Tools, l’exposition qu’il y présente, sera sur les murs du Railbender jusqu’au 8 février 2015.

Mat Dubé est un artiste multidisciplinaire et indiscipliné. Diplômé du collège Algonquin en animation classique, il travaille aussi le bronze et l’argile, le plâtre et l’aquarelle. Ses travaux récents témoignent de ses intérêts multiples et de son incapacité à rester en place. En effet, Multi-Tools est une série d’œuvres sur papier, parfois sur carton, réalisées un peu partout dans le monde à travers le programme intensif de résidences d’artistes que Dubé s’est imposé dernièrement : depuis 2013, il a séjourné aux studios Elsewhere au Colorado, sur les îles de Toronto au Artscape Gibraltar Point, à la maison Listhus à Ólafsfjördur, en Islande, à l’Institut für Alles Mögliche de Berlin, et au studio Jiwar à Barcelone. L’artiste quittera Ottawa dans les prochains jours, si ce n’est déjà fait, pour les montagnes boisées de l’État de Washington, où il travaillera pour plusieurs mois.

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Les œuvres qui émergent de cette longue errance ont été travaillées suivant un procédé fort intéressant : l’artiste sculpte d’abord des visages minuscules, de petites têtes ou des mains en argile, représentant des hommes aux traits insolites ou des animaux que celui qui les regarde investit d’une impuissance tout anthropomorphique. Des personnages aux visages fatigués, aux yeux tristes, à qui l’on refuse la parole, d’une certaine manière, en présentant leurs bouches tombantes et closes. Dubé photographie ensuite les sculptures et imprime les images afin d’en réaliser un collage minimaliste sur du papier à aquarelle. À grands traits, il dessine ensuite des corps pour relier les mains et les visages; des corps nerveux, tracés rapidement, mais qui demeurent immobiles malgré les appareils qui leur sont parfois reliés. Puis Dubé ajoute de la couleur au dessin avec l’aquarelle : des blancs antiques, des beiges, quelques bruns ou jaunes très faibles, puis des rouges et des gris contrastant avec la monotonie de l’arrière-plan. Les œuvres ainsi créées transcendent les deux dimensions auxquelles elles sont confinées par un drôle d’effet optique; néanmoins, c’est un grave silence qu’elles imposent au spectateur.

"Chest X-Ray" - 16x12 in. - Watercolour,Acrylic,Pencil,Sculpture on Paper - Mat Dubé

« Chest X-Ray » – 16×12 in. – Watercolour,Acrylic,Pencil,Sculpture on Paper – Mat Dubé

"Conveyer Melt" - 16x12 in. - Watercolour,Acrylic,Pencil,Sculpture on Paper - Mat Dubé

« Conveyer Melt » – 16×12 in. – Watercolour,Acrylic,Pencil,Sculpture on Paper – Mat Dubé

Par cette série, Dubé cherche à dire quelque chose sur le rapport préoccupant que l’humain entretient avec la nature. La technologie représentée dans ses œuvres fait écho au traitement réservé aux animaux dans l’industrie agroalimentaire, dans le domaine des cosmétiques et dans la recherche scientifique, par exemple. Une vidéo réalisée par Dubé et projetée sur les murs de la galerie le suggère d’ailleurs plutôt bien : on peut y voir un singe articulé par des mécanismes nettement synthétiques, un singe qui ne bronche pas mais dont l’expression ne permet pas de s’y méprendre sur sa passivité et son aliénation, sur l’exploitation dont son statut d’animal le rend victime. Il y a donc derrière le dessin une certaine forme de prise de parole politique qui n’est toutefois ni grossière ni militante; on peut imaginer que Dubé se sert de l’art pour exprimer un pan de sa conscience sociale, en plus d’y investir sa créativité et son inventivité. N’imaginons toutefois pas que je considère le militantisme en art comme une forme de grossièreté; seulement, l’insistance morale donne parfois naissance à des œuvres mal équarries et ce n’est pas du tout le cas avec le travail de Mat Dubé, qui se contente d’évoquer en toute subtilité un propos politique et social qu’il revient au spectateur, au final, d’élaborer pour lui-même.

Multi-Tools est une exposition d’une inquiétante étrangeté. D’abord, on ne sait trop de quel médium relèvent les œuvres qui y sont présentées. Le brouillage entre 2D et 3D, entre sculpture et dessin, entre photo et aquarelle, donne lieu à une jouissive incompréhension de l’objet que l’on regarde : comment et de quoi est-il fait au juste, voilà la question que le spectateur se pose au moment de l’observer de plus près. L’Unheimlich résulte aussi de la composition des œuvres, du regard des personnages représentés, du calme dans lequel ils sont figés malgré la violence qui semble leur être imposée par ce qui demeure en dehors du cadre. Les pieuvres, les lapins, les singes et les hommes existent dans le même univers épuré et incomplet que Dubé donne à voir, mais rien n’est expliqué même si les titres des œuvres servent de métaphores-tremplins à leur interprétation. Si les champs lexicaux de la médecine, de l’industrie et du monde des affaires sont très présents dans les intitulés, il n’en demeure pas moins que l’œuvre est ouverte, qu’on a affaire à une opera visiva aperta respectueuse de son public — qu’elle plonge tout de même dans un profond malaise existentiel.

La série Multi-Tools met de l’avant une proposition artistique plutôt que l’artiste lui-même; en insistant sur le procédé de création et non sur le « message », l’artiste s’efface un peu au profit de ses œuvres, qui pourront s’exprimer d’elles-mêmes. Mat Dubé est un artiste discret, et son travail l’est tout autant — nuancées, ses œuvres ne s’imposent pas en ouvrant toutes grandes les portes; elles entrent, timides, un peu sur la pointe des pieds. Néanmoins, si l’exposition parle tout bas, elle dit quand même beaucoup de choses et semble tout à fait appropriée dans cet espace créatif et libre qu’est le studio Railbender.

"Mobile" - 16x12 in. - Watercolour,Acrylic,Pencil,Sculpture on Paper - Mat Dubé

« Mobile » – 16×12 in. – Watercolour,Acrylic,Pencil,Sculpture on Paper – Mat Dubé

"Stomach Squid" - 16x12 in. - Watercolour,Acrylic,Pencil,Sculpture on Paper - Mat Dubé

« Stomach Squid » – 16×12 in. – Watercolour,Acrylic,Pencil,Sculpture on Paper – Mat Dubé

À propos de Pierre-Luc Landry


Pierre-Luc Landry a soutenu en 2013 une thèse de doctorat en création et en études littéraires à l’Université Laval. Il est membre fondateur de la revue numérique de création et de réflexion Le Crachoir de Flaubert et a fait partie de l’équipe de l’observatoire de la littérature contemporaine Salon double pendant cinq ans. Son premier roman, L’équation du temps, a été publié en 2013 aux Éditions Druide, à Montréal, et a été finaliste au Prix des lecteurs de Radio-Canada en 2014. Il est professeur à temps partiel et chercheur postdoctoral au Département de français de l'Université d'Ottawa et enseigne également au Collège militaire royal du Canada à Kingston.



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