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Publié par le 30 oct, 2014 dans Musique | commentaires

Tristes tropiques, ou De la possible disparition du Jardin Tiki

 

photo: Karine Cossette

photo: Karine Cossette

Vers la fin du mois d’août, le Tout-Montréal apprenait avec consternation que le magnat de l’appartement pour personnes retraitées Eddy Savoie contemplait l’idée d’acheter le Jardin Tiki pour le démolir afin de bâtir une énième Résidence Soleil. Que le quartier regorge déjà de ce type d’habitations, le milliardaire n’en a cure : le restaurant culte pourrait bien fermer ses portes bientôt, et déjà s’organisent sur Facebook divers événements de type « La Dernière Cène » à la sauce général Tao.

Pour rendre hommage à ce pilier de la restauration montréalaise, il me semble tout à fait à propos de faire un bref retour sur l’esthétique visuelle et musicale de ce courant majeur de la culture populaire nord-américaine.

photo: Karine Cossette

photo: Karine Cossette

Tiki Culture

Aux États-Unis, la fascination pour la culture des îles du Pacifique (lire ici « pour les femmes à la peau foncée légèrement vêtues ondulant du bassin ») remonte aussi loin qu’aux années 1920, mais c’est véritablement au début des années 1950, dans l’Amérique de l’après guerre, que s’est cristallisée l’esthétique Tiki telle qu’on la connaît. Boucliers et lances, jupettes de paille, têtes réduites, tout ce qui semble vaguement exotique et/ou tropical est susceptible d’être tikifié.

L’ambiance sonore Tiki se définit également à cette époque; la comédie musicale South Pacific (1949) de Rodgers & Hammerstein, tirée du roman Tales of the South Pacific de James A. Michener (qui s’est mérité le prix Pulitzer en 1948), contribue à attribuer à ces îles lointaines une aura de mobilier en rotin, de sexualité frivole et de technicolor.

En design, le Tiki devient le symbole par excellence de loisir et de voyage-sans-quitter-son-foyer. Chez nos voisins du Sud, le fait qu’Hawaii devienne le 50e état en 1959 contribue à ajouter une patine patriotique à cette esthétique déjà tant prisée. Exit le Pacifique sud; le Tiki s’épure et tend désormais à représenter des pièces choisies de la culture hawaïenne. Ainsi, il préserve son côté exotique tout en faisant la promotion d’un pur produit américain.

À partir des années 1950 et tout au long des années 1960, les restaurants à thématique Luau (célébration traditionnelle hawaïenne incluant festin et divertissement) prolifèrent à grande vitesse en Amérique du Nord; le Kon-Tiki du Sheraton de Montréal (démoli en 1981) demeure dans les souvenirs de plusieurs l’un des meilleurs bars Tiki qui furent.

Kon-Tiki

photo: Marie-Eve Lefebvre

C’est dans ce genre d’établissements que naît le style Exotica, caractérisé par l’usage d’instruments classiques dans des pièces dont les arrangements peuvent rappeller Hollywood, mais qui mêlent toutefois à l’ensemble des rythmes afro-cubains, du jazz et des mélodies traditionnelles océaniennes. L’Exotica est donc un genre d’ersatz tropical regroupant dans un grand fourre-tout qu’on pourrait appeler « les musiques des mers du Sud » des sonorités qui évoqueraient l’Océanie, l’Asie du Sud-Est, l’Afrique subsaharienne, le Moyen-Orient, l’Amazonie et les Andes.

Compositeur et musicien ayant collaboré avec Mel Tormé, Artie Shaw et Nat King Cole, Les Baxter est l’un des pères fondateurs du Jungle Exotica. Pourquoi Jungle? Simplement parce que Baxter s’inspirait de tout ce qui pouvait sembler sorti d’un paysage fantastique/exotique, comme par exemple Tarzan, des sirènes ou des sacrifices inca.

Figure la plus notoire du Tiki Exotica, Martin Denny a connu la gloire même s’il ne performait presque uniquement dans les hôtels et les restaurants de Waikiki. Souvent qualifiée de pagan pop (ou pop païenne), sa musique mêle güiro afro-caribéen, piano à pouces africain, tablas indiens et tutti quanti pour donner un genre de melting-pot sonore auquel il aimait incorporer des bruits de fond de cris d’oiseaux et autres bêtes mystérieuses.

Arthur Lyman vient compléter la triade des fondateurs du genre. Joueur aguerri de vibraphone et de marimba, il a débuté sa carrière dans l’orchestre de Martin Denny pour décider en 1957 de voler de ses propres ailes, se démarquant de son ancien maître par son style plus exubérant et son emphase sur diverses formes de percussions et de cris d’animaux de la jungle.

Bien sûr, certains artistes québécois ont eux aussi surfé sur la vague Tiki : un grand classique à la maison, Aloha – 22 chansons hawaïennes de Michel Louvain saura ravir les oreilles francophiles en quête de vibrato et de slide guitar.

Aloha

Tropical contemporain

Parce que chacun-e a le droit d’apprécier son Tiki comme il-elle l’entend, voici deux suggestions de musique à la sauce tropicale/estivale. Vous trouverez peut-être que je vais un peu loin en étendant ma définition de « tropical » à tout ce qui porte une chemise hawaïenne, mais je me dédouanerai en disant que l’esthétique Tiki est elle-même née d’une réappropriation culturelle vague et approximative. Que serait la culture populaire sans beaucoup de généralisation et de remâchage culturel pas du tout exact? Je vous le demande.

Le sud-africain d’origine et brooklynois d’adoption Jean-Philip Grobler, l’instigateur de St. Lucia, qualifie sa musique de « tropical-world pop ». En effet, on retrouve sur son premier album, When the Night, des influences synthpop et 80’s (solo de saxophone inclus), mais également des rythmes africains et quelque chose qui rappellerait beaucoup un coucher de soleil rose saumon sur une mer calme. Si vous aimez, sachez que St. Lucia sera à Montréal le 17 novembre prochain au théâtre Corona.

Originaire de Santiago, le groupe Astro donne dans un festif électro-rock tropical auquel sont parfois superposés des bruits ambiants de plage. Questionné en entrevue sur ses influences, le chanteur Andrés Nusser a déclaré: « We sing about animals, and about nature, and about gods, and about things I read in National Geographic, and about our friends ». Que demander de plus?

En conclusion, profitez bien du Jardin Tiki pendant qu’il en est encore temps. Et pour les plus activistes, vous pouvez toujours A) contacter  le restaurant pour leur manifester votre amour inconditionnel, ou encore B) écrire à Eddy Savoie et essayer de l’attendrir en lui faisant réaliser qu’il aura sur la conscience la disparition d’une imposante colonie de tortues à oreilles rouges s’il mène son projet à terme.

tortues

photo: Jardin Tiki

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Pour plus de détails sur le genre tiki et sur le patrimoine culturel kitsch du 20e siècle, on peut consulter en ligne Les commerces kitsch exotiques au Québec: Reconnaissance et sauvegarde d’un nouveau patrimoine de Roxanne Arsenault

À propos de Marie-Eve Lefebvre


En ordre chronologique, Marie-Eve Lefebvre a été religiologue, spécialiste de Bollywood, puis charpentière-menuisière avant de tâter le terrain du côté du journalisme et de l'animation radiophonique. Elle garde bon espoir de trouver un jour le fil conducteur de sa vie et poursuit désormais des études doctorales en communication.



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