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Publié par le 23 oct, 2014 dans Littérature | commentaires

La critique d’une critique – Un regard qui te fracasse de Brigitte Haentjens

Brigitte Haentjens, metteure en scène française de naissance et franco-canadienne de coeur, a sorti, il y a quelques semaines, un essai à propos de son travail et de l’évolution de la place du théâtre au Canada français (Ontario et Québec, en particulier). Ce fut une expérience intéressante que de parcourir les méandres de la pensée de cette artiste au parcours tumultueux

Des mots qui te fracassent

À la lecture des premières pages de ces « propos sur le théâtre et la mise en scène », c’était comme parcourir les prémisses d’une biographie, avec un retour sur le parcours d’une femme de théâtre, qui malgré des airs révolutionnaires, était finalement rentrée dans le rang du théâtre mainstream et relativement, bourgeois. J’avoue que je n’avais pas envie d’aller plus loin que le chapitre 2. Mais bien mal m’en aurait pris.

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Crédit : Ivanoh Demers pour La Presse – Sébastien Ricard et Brigitte Haentjens travaillant sur la mise en scène de Koltès ; la pièce a été présentée dans un entrepôt industriel de St-Henri à Montréal.

Sous des couverts de récit biographique, c’est un véritable pamphlet culturel que nous livre Brigitte Haentjens. À travers son parcours, cette Française, qui a fui le joug paternel et les diktats d’une culture européenne prémâchée et castratrice des années 70, incarne cette catégorie de créateur/trices qui refuse les limites imposées par le capitalisme et la mondialisation. Elle, qui préfère se définir comme « insoumise », plutôt que « résistante », en simplement 15 chapitres et à peine 200 pages, met à nu les travers du théâtre institutionnalisé au Québec, au Canada français et plus encore, en France, mais également le carcan dans lequel se trouve la création dans son ensemble. C’est jouissif de lire ces constatations de la bouche d’une metteure en scène si fameuse, mais en même temps, on se demande si ce n’est pas (encore ?) un coup d’épée dans l’eau, de la part de quelqu’un qui, malgré sa notoriété, n’a pas réussi à changer la donne dans les salles telles que l’Espace Go ou le Théâtre du Nouveau-Monde. On se demande d’ailleurs comme elle qu’est-ce qui permettrait une révolution culturelle au Québec ? Au final, elle passe la balle aux jeunes, à nous la Relève. Toutefois, il y a dans ses réflexions autant d’espoir que de doute, face à cette jeunesse qui n’ose pas tant que ça prendre des risques. On se sent alors engagé dans une sorte de mission. Qui l’aime (ou pas) la suive !

Anne-Marie Cadieux dans "Molly Bloom", présentée à l'Espace Go.

Crédits :Caroline Laberge – Anne-Marie Cadieux dans Molly Bloom, présentée à l’Espace Go en 2014.

 

Un parcours circulaire de la combattante

De manière plus formelle, cet essai, à l’image de son processus créatif, se fait circulaire. C’est d’ailleurs ce qui m’a trompé un peu au début, en donnant l’impression d’un texte mal agencé. C’est au chapitre 9 « Le temps et l’espace » que la lumière se fait sur la structure de ce texte redondant. Est-ce voulu ? Est-ce un « tic » créatif qui illustre la « patte » de cette auteure ? Peu importe, car une fois cette clé en main, l’esprit revient sur ces chapitres que l’on peut trouver lourds à lire, mais qui d’un coup, prennent tout leur sens. On se rend alors compte que c’est dans l’esprit même de l’écrivaine que l’on se trouve, que c’est l’intime que l’on a touché et personnellement, j’ai éprouvé quelque culpabilité de m’être agacée à la lecture des chapitres précédents. Comme elle qui trouve à s’ennuyer à la réception d’un texte à mettre en scène, puis finalement, se laisse emporter par les mots, le rythme, l’âme de l’œuvre à monter qu’elle finit par s’approprier. À partir de ce neuvième chapitre, j’ai éprouvé une sorte de connivence et énormément de gratitude envers Brigitte Haentjens de s’être ainsi livrée, elle qui semble éprouver tant de timidité et de pudeur face à son public. En tant qu’artiste, j’ai reconnu dans ses mots certains qui pourraient être les miens, une sorte de catharsis littéraire en quelque sorte.

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Affiche de « Hamlet-Machine » de H. Müller, mise en scène par B. Haentjens.

 

Une fois, les préjugés tombés, le regard change. Les références continuelles à des auteurEs, telLEs que Faulkner, Brecht, Müller, Büchner ou, Kane, Woolf, Plath ou Calle, mais également à des interprètes récurrentEs dans ses mises en scène (Céline Bonnier, Marie Cadieux, par exemple) sont autant de pistes permettant de mieux la connaître, de voir ce et ceux qui ont nourri son œuvre.

Sans rentrer dans les détails, elle évoque souvent l’univers familial dans lequel elle a grandi et qui a fait d’elle une révolutionnaire : son père abusif et répressif, sa mère intrusive et culpabilisante.

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Crédits :  Nicolas Ruel  – « Ta douleur », une co-production Sibyllines et Théâtre de Quat’Sous.

On dirait un leitmotiv permanent, comme celui qui tourne dans la tête d’une personne qui veut se rappeler qu’elle doit exister par et pour elle-même. Sans faire de la psychanalyse de comptoir, ce livre me parait être l’histoire d’un regard familial qui l’a brisée et qui l’a obligée à se (re)construire avec de nouveaux repères, les auteurs, les interprètes et les pièces qui, ainsi, reviennent inlassablement dans chacun des chapitres. C’est émouvant et c’est éprouvant, en même temps.

 

L’écriture de l’autre, l’écriture de soi

Dans son processus créatif, Brigitte Haentjens distingue bien celui de metteure en scène, qu’elle exerce au théâtre et celui d’écrivaine, qu’elle livre via ses publications. Deux faces d’une même médaille, mais en même temps, qui ne peuvent s’associer dans une même œuvre. Elle nous fait part d’une pudeur (ou d’une fierté ?) face à ses propres mots qu’elle n’a mis en scène que dans Je ne sais plus qui je suis inspiré de son recueil de poèmes D’éclats de peine. Elle écrit qu’elle n’a « jamais eu l’audace de défendre ses textes sur la scène ».

Recueil de poèmes écrits par B. Haentjens.

Recueil de poèmes écrits par B. Haentjens.

On peut se demander si cela ne serait pas une manière de se garder « une chambre à soi », comme le prône une auteure qu’elle admire, Virginia Woolf, une manière de ne pas se trouver délestée trop brusquement de cette part de nous-même que sont nos mots, une manière d’avoir le temps de se distancer et ainsi, de se protéger face au regard incisif du spectateur, qu’elle aurait dû affronter soir après soir, elle qui assiste à chacune des représentations de ses pièces ? On constate que la notoriété et la reconnaissance des pairs, comme des spectateurs ne semblent pas protéger l’auteurE comme le/a metteurE en scène de ses propres insécurités. Dans le chapitre « Écrire » (11 [référence à Duras ?]), la fragilité de l’écrivain apparaît et semble ne jamais disparaître avant la fin de l’essai. Comme Duras ou Woolf, c’est un besoin, un appel, un vomissement pour se libérer. De qui ? De quoi ? Ce n’est pas clair, mais comme disait Duras, en la paraphrasant, l’écriture est une naissance et une mort qui ont lieu en même temps (« Écrire » M. Duras).

Scène de Ta Douleur, mis en scène par B. Haentjens en 2012.

Crédits : Nicolas Ruel – Scène de Ta Douleur, mis en scène par B. Haentjens en 2012.

 

Femme des années 68

Même si ma ligne de recherche ne se voulait pas féministe, il m’aurait été absolument impossible de passer à côté de ce fil conducteur qu’est la femme et que l’on trouve tout au long de cet ouvrage. L’auteure fait maintes fois référence aux prolétaires féminines, à sa condition de femme artiste, à sa mère soumise à son père, à la place des femmes en France et au Canada au fil des siècles. Le chapitre central, « Le modèle féminin » fait état de ses réflexions sur le Deuxième sexe (Beauvoir), son image et sa place dans sa vie. Comme de nombreuses auteures (auxquelles elle fait appel à plusieurs reprises dans le texte) de son époque, elle s’interroge sur le père, la mère, sa place dans un monde profondément patriarcal et hétéronormé. Cinquante ans plus tard, on retrouve sur ces pages les mêmes réflexions que Virginia Woolf : officiellement, « le sexe faible » n’a rien à faire dans l’espace public. On retrouve également des réflexions déjà évoquées par des sociologues du cinéma ou des théoriciennes féministes, telles que Nancy Huston, Laura Mulvey ou Judith Butler, selon lesquelles la femme, artistiquement parlant, n’existe qu’à travers le regard de l’homme. Ainsi, la mise en scène de la féminité (au cinéma comme au théâtre) ne serait que la projection d’un désir, d’un fantasme masculin.

Affiche de L'Opéra de Quat'Sous de Brecht mis en scène par B. Haentjens en 2012 (Production : Sibyllines).

Affiche de L’Opéra de Quat’Sous de Brecht mis en scène par B. Haentjens en 2012 (Production : Sibyllines).

La génération de Brigitte Haentjens a été la première à refuser, avec pertes et fracas, cet état de fait, se réappropriant la sexualité, tentant de briser les stéréotypes, avec plus ou moins de succès. La metteure en scène semble avoir repris le contrôle de ce regard par un long travail sur le mouvement. Son travail qui se veut profondément subversif (parfois malgré elle) brise les rôles préétablis en théâtre et réhabilite les corps féminins, mais également masculins, au moyen du mouvement et en travaillant des personnages multiformes, jusqu’à l’absurde, la destruction et le laid.

 

Au final…

Au final, c’est un livre surprenant et bouleversant (pas seulement au sens émotif du terme) que présente Brigitte Haentjens.

À la dernière ligne, tout a pris son sens. Cependant, il me semble que ce n’est pas un livre accessible à tous de par ses nombreuses références. C’est un livre de niche, qui offre une critique globale de ce qu’est l’art scénique aujourd’hui, grâce (ou à cause?) des événements d’hier, mais également qui pose les bonnes questions sur ce à quoi nous, jeune génération d’artistes, sommes confrontés et le chemin qu’il nous reste à parcourir. C’est un regard extérieur (elle est française), mais également intérieur (sa carrière s’est faite au Canada) qui met à plat les problèmes qui rongent la scène artistique montréalaise et franco-canadienne de manière plus large : les institutions qui brident la créativité, le rôle des médias et du gouvernement dans le maintien d’une pop-culture « décérébrante », une grogne générationnelle (dont le Printemps Érable fut une illustration) qui finit par se soumettre.

Préparation de Tout comme elle, dirigé par B. Haentjens en 2011, en association avec Sibyllinnes et réunissant 50 femmes sur scène.

Préparation de Tout comme elle, dirigé par B. Haentjens en 2011, en association avec Sibyllinnes et réunissant 50 femmes sur scène.

Sa critique est dure mais elle est nécessaire. Elle nous rappelle que l’Art n’est pas fait pour plaire si on veut qu’il change quelque chose, qu’il n’ait pas un but purement esthétique. Mais sommes-nous, comme les furent les moteurs de changements tels que Duras, Faulkner ou Woolf, capables aujourd’hui de sortir de notre zone de confort pour accéder aux changements tant désirés ? Comme vient de le faire Brigitte Haentjens, durant toute sa carrière, il va falloir faire un retour sur nous-mêmes, puis arrêter de réfléchir et enfin agir.

 

 

Pour plus d’informations sur le livre : http://www.editionsboreal.qc.ca/catalogue/livres/regard-qui-fracasse-2414.html



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