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Publié par le 21 oct, 2014 dans Arts visuels | commentaires

Le fanzine est un livre d’artiste

« Le livre d’artiste n’est pas un livre d’art.
Le livre d’artiste n’est pas un livre sur l’art.
Le livre d’artiste est une oeuvre d’art. »
– Guy Schraenen

Mettre en exergue une citation sur le livre d’artiste alors que je m’apprête à parler du Fanzines! Festival de Paris que j’ai visité ce week-end peut porter à confusion. Mais la confusion n’est jamais loin dès que l’on parle de livre d’artiste. Ce dernier a des origines multiples, visuelles et littéraires, américaines et européennes, venant autant de l’art conceptuel et minimaliste, que des pratiques contextuelles ou des avant-gardes. De ce fait, et de par son évolution et sa flexibilité, il a fait l’objet de quantités de tentatives de définitions qui, si elles ont permis d’imposer le livre d’artiste comme pratique artistique à part entière dans les années 1980, semblent aujourd’hui caduques et incapables de dresser le portrait d’un médium dont la plus grande qualité serait finalement de rester un espace ouvert d’exploration pour les artistes. Si bien qu’aujourd’hui, même les frontières entre le livre d’artiste et le fanzine deviennent poreuses, comme je l’ai remarqué au Festival Fanzines!. Mais faut-il s’en étonner? La distinction de ces deux médiums ne vient-elle pas de la victoire même des théoriciens des années 1980 qui, en ayant trop bien réussi à faire reconnaître le livre d’artiste par le monde de l’art, auraient créé une distinction artificielle entre des publications d’artiste qui circulent dans l’institution et les autres éditions qui circulent dans des réseaux alternatifs?

 

Revenir sur le livre d’artiste

Le livre d’artiste est un médium plutôt jeune dans l’histoire de l’art. Il a fait son apparition dans les années 1960 en même temps que les mouvements d’avant-garde comme Fluxus et la remise en cause de la conception classique de l’art. Pour les artistes conceptuels, il accompagne un courant de dématérialisation de l’œuvre d’art et « un désir de rompre avec un art rétinien » pour « investir le champ du langage » comme l’explique Dupeyrat dans son indispensable livre Les livres d’artistes entre pratiques alternatives à l’exposition et pratiques d’exposition alternatives. Auprès des artistes contextuels, il permet d’offrir un espace d’archivage à des interventions qui, sans lui, seraient perdues. Enfin, pour les artistes des avant-gardes, le livre d’artiste se présente comme un médium hybride, qui remet en cause les frontières entre les différentes formes d’expression artistique, mais aussi entre art visuel et textuel, entre art noble et amateurisme, entre vie et art. Il poursuit l’utopie d’un art démocratisé qui brise l’unicité de l’œuvre d’art, sa préciosité en se diffusant massivement au cœur même de la société.

Les artistes des avant-gardes rejettent la transformation de l’art en marchandise et l’unicité de l’oeuvre d’art. Du coup, le livre les intéresse pour ses qualités reproductibles. Certaines techniques telles que l’offset, la photocopie et la photographie commerciale leur permettent de se libérer des réseaux de production et de diffusion de l’art. Son tirage n’est pas limité, mais demeure artisanal dans ses modes marginaux de fabrication. Par ailleurs, les livres d’artistes circulent en dehors des institutions artistiques. Ils empruntent des circuits de distribution qui leur permettent d’échapper au marché de l’art notamment par le biais de la librairie et la voie postale. Enfin, le statut de l’artiste est aussi remis en question puisqu’il n’est plus le spécialiste d’un seul médium : il s’approprie des moyens non artistiques d’expression comme le réseau postal ou le tampon, utilise indifféremment le texte, la photographie, le dessin, l’impression, et passe d’un médium à un autre.

À l’origine, le livre d’artiste a donc toutes les caractéristiques du livre contemporain fabriqué industriellement. Des caractéristiques qui pourraient tout aussi bien rappeler celles du fanzine, cette publication indépendante ancrée dans la philosophie du Do It Yourself. À la différence que les fanzines sont distribués dans les réseaux alternatifs (salles de concert, distrobotos, salons de fanzines, librairies, main à main), alors que les livres d’artiste sont de plus en plus édités par des galeries et sortent peu du cercle fermé de l’art contemporain.

À Montréal, les fanzines sont souvent considérés comme des œuvres d’art à part entière grâce à l’implication de certains spécialistes et d’artistes locaux qui se produisent autant au sein des structures institutionnelles reconnues que dans les sphères de la contre-culture (Andrée-Anne Dupuis Bourret, Julie Doucet, Pascaline Knight, etc.). Les centres spécialisés en arts d’impression tels l’Atelier Circulaire, les Ateliers Graff ou Arprim, les librairies comme Le Port de Tête ou Drawn and Quaterly se chargent de leur distribution. Lors de ma visite du Festival Fanzines! à Paris ce week-end, j’ai pu me rendre compte que cette frontière entre livre d’artiste et fanzine s’effritait aussi en Europe. Cousin d’Expozine, le festival Fanzines! est devenu un rendez-vous incontournable pour qui s’intéresse aux scènes graphiques émergentes. Pour sa troisième édition, il proposait une programmation présentant des artistes à mi-chemin entre la BD, le fanzine et le livre d’artiste. J’ai choisi de vous parler de quelques uns de mes coups de coeur.

 

Les récits Wafel de Loïc Gaume

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COLLECTION WAFEL, sérigraphie 2 couleur, sept. 2012. Série limitée 50 exemplaires. Crédit photo: Loïc Gaume

Loïc Gaume est auteur, illustrateur et graphiste belge. Il est aussi le fondateur des éditions Les Détails, auteur à L’Association et aux éditions Hoochie Coochie. Sa manière de prendre ses distances avec la narration chronologique pour lui préférer une approche géographique m’a particulièrement séduite. Avec la Collection Wafel, une série de 11 livrets présentant différents lieux que l’auteur a habités ou traversés pendant plus de trois années, il présente une sorte de récit cartographié de son quotidien aussi fascinante à lire qu’agréable à regarder comme objet. D’ailleurs, les livres de cette série ont été publiés dans un premier temps sous la formule de fanzines photocopiés en noir et blanc que Loïc Gaume distribuait gratuitement avant de les réimprimer dans la version actuelle.

Pour lui, si le fanzine actuel consiste toujours à faire soi-même son livre, une chose fondamentale a pourtant changé : « La mentalité n’est plus la même d’une part, mais surtout cette forme est passée du politique à l’artistique, c’est ce qui me semble le plus évident aujourd’hui. Ça se vérifie notamment avec le nombre de salons consacrés à l’autoédition. On vend son fanzine aujourd’hui, on ne le distribue plus pour faire passer des idées. Le fanzine s’est démocratisé avec des moyens d’impression plus faciles, et est tombé entre les mains des dessinateurs, photographes etc. Aujourd’hui, le fanzine a plus à voir avec l’édition indépendante qu’avec le tract politique. » (Citazine)

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37 PIERS,  leporello 40 volets, imprimé en offset à 150 ex., 30cm x 400 cm déplié. Jaquette indépendante imprimée en quadri, mai 2012. Crédit photo : Loïc Gaume

Ses autres projets sont tout aussi magnifiques, comme 37 piers, un livre à déplier qui propose l’inventaire dessiné de trente-sept jetées de la côte anglaise. Ou encore son dernier livre, Ribambelles, qui présente une série de façades dessinées.

 

Les histoires d’Albert Gabin de l’artiste Katjastroph

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LES HISTOIRES D’ALBERT GABIN, livre accordéon sérigraphié . 135X62 cm déplié, 50 exemplaires. Crédit photo : Andréa C. Henter

Autour de l’artiste nantaise Katjastroph se construit un univers en noir et blanc, qui mélange dessins, peintures et gravures. J’ai eu un véritable coup de coeur pour son livre Les histoires d’Albert Gabin : un livre-accordéon très grand format racontant l’histoire d’Albert Gabin, personnage amoureux de deux femmes. Les dessins sont inspirés de scènes de films des années 1950 dans lesquels Jean Gabin tient le rôle principal. Les contrastes très prononcés et l’épaisseur du trait rappellent l’esthétique de la gravure, même si le livre est sérigraphié. Les dessins sont statiques, comme si les personnages s’arrêtaient le temps d’une photographie, et chargés de détails issus de l’imagerie populaire.

 

Les raisons de se cacher de Yannis La Macchia

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LES RAISONS DE SE CACHER, Yannis La Macchia, 2014. 60 exemplaires sérigraphies. Crédit photo : Andréa C. Henter

Yannis La Macchia est un auteur et éditeur suisse. Il est l’un des fondateurs des éditions Hécatombe. Son travail d’auteur s’axe autour de la bande dessinée et de la narration par l’image, deux préoccupations qu’il tente de matérialiser à travers une approche du livre qui intègre la forme comme médium. Le livre Les raisons de se cacher illustre parfaitement ce désir de mettre la forme au service du sens. Dans ce petit livre, le texte a été imprimé en sérigraphie au verso d’un papier assez fin pour que l’on puisse lire le texte en transparence. On y lit les raisons – bonnes ou mauvaises – de se cacher comme le fait le texte lui-même.

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UN FANZINE CARRÉ C, 9X9X9 cm, 900 PAGES. 999 exemplaires.
Couverture sérigraphie 2 passages / Tranches au pochoir / Intérieur offset / Relieur cousue / Crédit photo : Un Fanzine Carré

Yannis La Machia publie aussi depuis 2010 la revue Un Fanzine Carré, un espace d’expérimentation éditoriale qui a pour objectif de présenter à chaque numéro un livre totalement différent, en repensant à chaque fois les techniques de production, l’aspect du livre et sa façon de faire écho au travail qu’il présente. Il s’agit de créer un dialogue fort entre l’objet et le travail publié. Le fanzine carré numéro C se présente par exemple comme un livre cubique réunissant les créations de 90 auteurs européens. Chacun de ces auteurs a réalisé une histoire originale de 9 pages sur un format post-it. Sur les 3 tranches du livre de 900 pages et sur la couverture ont été sérigraphiées six motifs différents qui s’associent et se dissocient selon un algorithme précis pour composer un ensemble de 999 livres uniques.

 

Les livres uniques de Thomas Perrodin

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Crédit: Thomas Perrodin

Publié aussi chez Hécatombe, l’artiste Thomas Perrodin présente dans le cadre du Festival l’installation Livres Uniques II: 25 livres uniques sérigraphiés sont exposés sur une table et une série composée de l’intérieur d’un livre disséqué est accrochée au mur. Comme dans ses autres projets, l’artiste poursuit  ici un travail personnel très conceptuel autour des limites du livre. Au sein d’Hécatombe, ses quatre ouvrages Un essai sur le vide, Boredom, Abysses et Nuages Kärcher (tous de 2013) exploitent aussi le potentiel pictural brut de la sérigraphie.

 

Les livres de Fredster et Billy

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Fred Fredster, 777, livre d’artiste, sérigraphie, 2014, 21 exemplaires. Crédit : Fredster

 

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Fred Frester et Billy Cécile, LIAISONS, livre sérigraphie, 2014, 50 exemplaires. Crédit : Billy.

Le livre 777 est composé de 3 séries de 7 dessins d’ou le titre « 777 ». La forme heptagonale découle également de cette ligne directrice. La page centrale est pliée 7 fois sur elle même et représente un « panthéon » de 7 divinités. « L’idée principale du livre, m’explique l’artiste, est la représentation d’une « magie » autobiographique composée d’un mélange de références personnelles et d’éléments plus ou moins ésotériques. L’encre pailletée est un clin d’oeil au stéréotypes de la magie.» Dans la plupart de ses projets, Fredster dessine ce qu’il appelle une «auto-mythologie sexuée faite de divinités inverties» pleine de références fantasmatiques et autobiographiques. Quand je lui demande s’il se considère comme un artiste queer, et si ce genre de catégories lui pose problème, il me répond simplement : «Je me considère comme un artiste queer, homo, pédé, en tous cas non straight, je n’ai aucun problème a être catégorisé comme cela, ça fait entièrement partie de mon travail.» Son livre est imprimé en sérigraphie par Billy Cécile avec qui il a réalisé le livre Liaisons.

À propos de Andrea C Henter


Andréa poursuit actuellement un doctorat en études et pratiques des arts à l’UQAM. Elle s'intéresse particulièrement aux récits de l'oubli et aux formes d'écriture dans le monde des arts visuels, et combine à ses recherches une pratique littéraire et visuelle. Elle tient le blogue www.fadingpaper.blogspot.ca. Dans le cadre de sa participation à MMEH, elle parlera d'arts visuels, surtout de livres d'artistes et de fanzines.



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