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Publié par le 13 oct, 2014 dans Littérature | commentaires

La douleur qui reste

9782890319424_1_75Il est possible d’envisager la littérature comme une tentative d’exploration de certains universels, présents en nombre fini; ainsi, l’amour et la mort seraient à l’origine de la plupart des œuvres – et le postulat serait difficile à infirmer. À cela faudrait-il encore ajouter la douleur, et plus précisément celle de la rupture : le chagrin d’amour, le supplice d’être « triste tout le temps » (Bertrand Laverdure) dans cet « après qui dure » (Brigitte Haentjens).

Le plus récent recueil de Bertrand Laverdure, Rapport de stage en milieu humain, paru chez Triptyque, donne à lire l’échec d’une relation amoureuse. Projet banal, diront certains : recourir à la poésie pour exprimer cette forme particulière de deuil peut en effet ressortir du lieu commun et manquer cruellement d’intérêt. Néanmoins, l’étrange proposition littéraire de Laverdure, divisée en trois parties dont la dernière laisse un peu perplexe, recèle des moments magnifiques où le langage atteint là où ça fait mal.

Les peines d’amour sont des mines à ciel ouvert. Je me réveille à quatre heures quarante du matin pour écrire ça. Je me réveille devant mon assiette, je me réveille en marchant, je me réveille dans l’autobus. Mes phrases fonctionnent encore même si elles sonnent dix-huit cent soixante quelque. (p. 17)

« Effet Werther » et « Effet Doppler », les deux premières parties du recueil, arpentent la souffrance d’un « narrateur » laissé exsangue par une rupture qu’il ne tente toutefois pas de comprendre. Exit la poésie-analyse à laquelle un lecteur réticent aurait eu peur d’être confronté; les souvenirs sont mis de l’avant dans Rapport de stage en milieu humain, mis en vente sur Kijiji et désacralisés par quelque chose comme un constat d’échec inscrit à même la relation, dans les images de celle-ci dont le narrateur se souvient : « Complètement délavés par l’alcool, la nuit même, nous formions un couple incompatible, un couple irréprochable. » (p. 18)

« Les souffrances mutent », dit le poète. Et cette mutation constante est inscrite à même le texte : parfois subtil, parfois sobre et explicite, le poème tourne autour du pot pour faire entendre l’homme qui a mal, l’homme qui souffre – l’homme qui, dans la littérature, se laisse rarement voir dans cet état, trop orgueilleux peut-être, mais qu’il fait un bien immense de lire ici dans toute son honnêteté.

Aujourd’hui : rien

La solitude ordinaire souffle une brise insignifiante. Les lingettes ont absorbé les fonds de teint. Il y a dix-neuf jours, la pellicule des objets racontait tes attentes, transportait tes odeurs. Ce matin, je suis redevenu un atome, aussi primitif que ceux de Lucrèce. Une masse compacte, maladroitement sphérique. Le fracas des moteurs, à ma fenêtre, s’acharne à pincer l’air, malaxe les paroles obscures du retour des saisons.

Artificiellement, on ferme un compte. (p. 56)

La troisième partie du recueil, « Histoire secrète d’une secte normande qui a enfin réussi à distiller le cuir des animaux », agit comme un contrepied aux deux autres en « distillant » un peu du tragique des précédentes. Au ton plus surréaliste, cet étrange bestiaire propose des « poèmes de tête et de pied » (p. 63) plus exigeants, moins immédiats. On ne le reprochera pas à Bertrand Laverdure, qui a habitué son lecteur à des textes s’adressant aussi à son intelligence. Ce qui frappe le plus, dans Rapport de stage en milieu humain, reste quand même les poèmes en prose des deux premières parties. Des poèmes qui rappellent ceux de Brigitte Haentjens qui, dans D’éclats de peines, s’intéresse elle aussi à l’après dont Laverdure compte les jours, à ce temps arrêté lors duquel il n’existe plus rien sinon la douleur qui reste.

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Bertrand Laverdure, Rapport de stage en milieu humain, Triptyque, 2014.

À propos de Pierre-Luc Landry


Pierre-Luc Landry a soutenu en 2013 une thèse de doctorat en création et en études littéraires à l’Université Laval. Il est membre fondateur de la revue numérique de création et de réflexion Le Crachoir de Flaubert et a fait partie de l’équipe de l’observatoire de la littérature contemporaine Salon double pendant cinq ans. Son premier roman, L’équation du temps, a été publié en 2013 aux Éditions Druide, à Montréal, et a été finaliste au Prix des lecteurs de Radio-Canada en 2014. Il est professeur à temps partiel et chercheur postdoctoral au Département de français de l'Université d'Ottawa et enseigne également au Collège militaire royal du Canada à Kingston.



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