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Publié par le 12 oct, 2014 dans Littérature | commentaires

Ma vie rouge Kubrick de Simon Roy: Derrière les portes closes

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Les corridors. Ces corridors. Longs, interminables, labyrinthiques. Si j’ai à énoncer une seule image qui me poursuit depuis mon premier visionnement du film The Shining, c’est définitivement ces corridors. C’est lorsque le jeune Dany y circule en tricycle qu’on voit apparaître les jumelles, d’abord belles et stoïques, mortes et ensanglantées par la suite. Le même tricycle sur lequel Dany circule pendant une scène silencieuse et obnubilante, celle où la texture du plancher n’est pas constante, le bruit des roues est la seule chose qui nous est donné d’entendre; tapis, bois franc, tapis, bois franc, tapis, bois franc. Chaque tournant, une crainte. Comme si à chacun de ses détours, la folie allait s’emparer de l’hôtel Overlook. À la lecture de Ma vie rouge Kubrick de Simon Roy (Éditions du Boréal), c’est au tournant de chaque chapitre que la folie s’emparera du récit. Un livre hybride, unique, nécessaire; où le dialogue entre la fiction et le réel ne cesse de déranger.

Depuis sa parution, les discussions n’ont pas arrêté pour tenter de classifier ce livre, comme si on voulait à tout prix le caser, moi le premier. Roman, essai, récit. Le livre en question en est un qu’aucun de ses termes n’englobe. Il puise sa forme dans la nécessité de raconter, de dire, de montrer, de cerner. C’est un objet de littérature, soit. Protéiforme? Assurément. Les mots couchés sur le papier dérangent et fascinent à la fois, voilà le nécessaire. Pourquoi donc vouloir à tout prix lui dessiner des frontières, alors que sa porosité entre les différents genres ajoute au bouleversement qu’il crée.

D’abord une fascination. Une fascination, voire une obsession, pour ce chef-d’oeuvre qu’est The Shining. Simon Roy ne cesse de le présenter à ses élèves en littérature. Quelque chose comme un choc artistique qu’il tente de reproduire cohorte après cohorte. Ce livre se veut d’abord une immersion dans le mythe qu’est ce film, mythe à la Kubrick, mythe aux mille symboles. Mais plus notre lecture avance, plus on entre dans le dialogue entre ces symboles et l’auteur, quelque chose comme une quête de sens, un parcours obligé. Et comme Dany sur son tricycle, le lecteur, d’abord naïf, se mettra à craindre chaque tournant, ne sachant plus quelle horreur il saura trouver au détour des prochains chapitres.

Car au fil du livre, Simon Roy visitera, dans l’angle mort de ce récit, la raison même de son écriture. Parfois on dit que le roman s’impose à son auteur. Ici, l’impression est plus que le drame s’impose à l’histoire. Un drame que Simon Roy ne faisait qu’effleurer dans les premières versions du livre, mais qui a su s’imposer au récit, comme quelque chose d’essentiel, comme un miroir dans lequel Jack, Dany, Stanley et l’auteur y voient tous le même reflet. Celui du mal, celui de la folie, celui de ses vies brisées, fracassées par les horreurs du réel. Durant l’écriture de l’ouvrage, la mère de l’auteur s’est suicidée. Choc, drame, plaie vive; autant de raison de ne plus écrire ou de s’y vautrer, juste pour voir ce qui pourrait en résulter. Une raison, une permission même, d’aller là où on s’était toujours interdit l’entrée. Une porte qui s’ouvre, un grand respir.

Un docteur, un grand-père meurtrier, un marteau, une grand-mère assassinée, des soeurs jumelles, une tante disparue, une mère dépressive, un suicide, un écrivain. Une histoire qu’un bon romancier aurait eu de la difficulté à vous faire gober. Et pourtant. On remonte les histoires glauques et morbides qui peuplent le passé de Simon Roy avec un étrange voyeurisme, une obnubilation déplacée. Rapidement le dialogue se tisse, entre l’auteur et son passé, entre ce passé et The Shining, entre le lecteur et la folie. La folie fuit le sens, et pourtant, c’est ce que semble chercher à la fois l’auteur et le lecteur dans l’analyse du film, espérant que Kubrick ait fait le travail avant nous. Comme si le malaise de la folie pouvait s’estomper à la lumière d’une sorte de compréhension.

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Crédit: Éditions du Boréal

Question de ne pas tomber dans la geekitude d’une analyse de The Shining trop poussée ou encore dans le pathos de la recension d’une histoire familiale des plus morbides, l’auteur tente de se saisir de ce dialogue pour en amener une compréhension sociale. De l’intime à l’universel, c’est une quête de la folie et du mal qui nous est offerte à lire, ouvrant les réflexions jusqu’au rôle des cadres sociaux sur les drames inexplicables qui parsèment notre humanité. Pouvons-nous tisser un lien fort entre le livre Rage de Stephen King et les tueries dans certaines écoles américaines? Est-ce que nos tentatives de compréhension du Mal ont quelques choses d’essentielles ou sont-elles simplement morbides et vaines? Plusieurs portes s’entrouvrent à la lecture de ce livre, et reste au lecteur la liberté de s’y immiscer.

Cet exercice est un tour de force. Avec de courts chapitres passant de l’analyse cinématographique à l’anecdote de tournage, les drames familiaux et les anecdotes personnelles, Simon Roy parvient à poser des questions nécessaires auxquelles il esquisse des amorces de réponses très personnelles, conviant le lecteur à en faire autant. La construction n’est pas sans rappeler la trilogie 1984 – Hongrie-Hollywood Express, Mayonnaise, Pomme S – d’Éric Plamondon, qui m’avait totalement charmée. Et même si on tente de l’éviter, la question sur la forme revient toujours, car c’est peut-être ce qu’il y a de plus dérangeant dans cette lecture. À quel point The Shining de Kubrick peut trouver écho à même une vie. À quel point la fiction et le réel peuvent cohabiter d’une façon aussi particulière. À quel point la littérature a quelque chose d’englobant et d’inaltérable à la fois, permettant certains livres où même les genres se doivent d’abdiquer.

Depuis la fin de ma lecture, l’image du corridor est revenue me hanter. Car ce bouquin se dessine un peu comme tel. Un très long corridor dans lequel nous n’avons pas le choix d’avancer. Les embranchements nous inquiètent; on préfère que les portes restent fermées. Mais comme dans The Shining, certaines sont à la fois entrouvertes et interdites. Simon Roy les ouvre grandes et les claque fort. Trouvant derrière tantôt Kubrick, tantôt sa mère. Tantôt la fiction, tantôt le réel. Certains y verront comme moi, ce long corridor. D’autres, peut-être, s’engouffreront dans le labyrinthe tout près de l’hôtel Overlook. Les chemins sont pluriel, mais la destination est la même. Lorsqu’on referme le livre, un ascenseur gorgé de sang nous happe de plein fouet. Et on se demande, qu’avons-nous fait pour en arriver là?

Ma vie rouge Kubrick, Simon Roy, Éditions du Boréal, 2014

Entrevue avec l’auteur dans La Presse

La vie en rouge, Le Libraire

Tête-bêche : Ma vie rouge Kubrick, La fabrique culturelle

À propos de Jeremy Laniel


Issu d’un parcours académique qui était tout sauf littéraire, il est libraire depuis maintenant cinq ans et ne cesse de s’amouracher avec le monde du livre. Il est présentement président du comité de sélection du Prix des libraires et vous pouvez le retrouvez sur les ondes de CIBL à l’émission Lectures et châtiments.



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