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Publié par le 10 oct, 2014 dans Théâtre | commentaires

Le roman au théâtre : Une prise de parole

ETAUPIREONSEMARIERA

Je n’avais toujours pas lu Et au pire, on se mariera avant de me présenter à la représentation qui avait lieu dans la salle intime du théâtre Prospero. On m’avait beaucoup parlé du livre, j’avais feuilleté quelques critiques. Il avait plu, mais aussi dérangé quant à son attention et ses réflexions autour de la pédophilie et de la pauvreté.

J’arrivais avec cette question : de quelle façon une pièce doit aborder une œuvre littéraire, y a-t-il des critères à suivre, une éthique? Car, quelle loupe posera le metteur en scène sur le texte, quelles modifications y seront apportées, quel discours en ressortira? D’autant que ce livre-ci est un défi de mise en scène, et difficile à jouer… Je serais portée à croire qu’il faut mettre à jour le regard,  y emmener de nouveaux éléments, d’autres pistes d’analyses.

C’est ce qu’a réussi avec brio, dans leur première création, la jeune troupe ExLibris. On peut noter le choix d’un langage près du joual québécois. L’adaptation du roman de Sophie Bienvenue (La Mèche, 2011), mise en scène Nicolas Gendron et interprété par Kim Despatis a répondu de façon surprenante à mes interrogations. C’est dire que lecture du roman n’est pas obligatoire pour apprécier l’oeuvre.

*

La scène est plutôt sobre; un plancher de céramique blanche entourée d’une marre de verre brisé teinté de couleurs froides, un mur abîmé rappelant ceux des vieilles usines, et comme seuls éléments scéniques, table, chaise, mouchoirs, papiers et crayon. Au cours de la pièce, on y discernera une salle d’interrogatoire.

C’est donc Aïcha, 13 ans, qui répond aux questions d’une travailleuse sociale. Elle lui raconte sa rencontre avec Baz, celui dont elle est amoureuse, mais qui a deux fois son âge, la haine de sa mère, et le départ de son beau père avec qui est entretenait une relation ambiguë. La table est mise, mais on ne sait pas ce qui est véridique, les indices s’accumulent avec le déroulement du texte. Entre prises de parole et de conscience, cette adolescente nous livre un témoigne équivoque, sous forme de monologue, ou s’entremêlent désir, rêves et désillusion.

Aïcha déclame son récit aux spectateur-trice-s, ceux-ci et celles-ci prenant la place de l’interrogatrice. On fait face aux questionnements avec l’envie de comprendre mieux, de découvrir les zones d’ombre. Le procédé est intéressant, permettant un acte d’expression pour celle-ci, un lieu où les tabous du privé deviennent publics. Du coup, on peut imaginer que c’est à cette assistance que s’adresse le discours. (?)

Les éclairages et la musique, subtils, habillent l’espace, mais laissent toute la place au jeu de Kim Despatis qui interprète la jeune Aïcha. D’abord, sa voix forte qui transperce les oreilles nous oblige à écouter, à ressentir l’agressivité des mots qui nous sont lancés. Puis, la gestuelle de l’angoisse, de l’excitation se transpose dans des petits mouvements brusques, des déplacements rapides. La performance est juste, le personnage crédible, bien que l’actrice a le double de l’âge de l’adolescente. Cet aspect aurait pu déranger, mais, au contraire, on peut y décrypter quelque chose d’atemporel.

Pendant 1h15, on est pris-e-s dans ce huit clos, enfermé-e-s dans un monde empreint de violence qui nous est présentée, froidement. Un contexte précaire perçu au travers des yeux d’une enfant qui en a déjà peut-être trop vécu, entre jeune fille et femme en devenir. Sa seule porte de sortie est la possibilité de rêver l’amour comme on le voit dans les films et à la télévision, mais cet imaginaire marqué de seringues, de sexe, de putes… Les questionnements ne sont pas élucidés, et le sentiment d’impuissance nous habite, longtemps.

*

Mettre de l’avant une auteure québécoise dont les écrits traitent de la précarité et de la pédophilie peut certainement enclencher une réflexion sur la réalité vécue dans certains quartiers, dont Centre-Sud. À mon sens, cela devient une prise de parole forte, ou le texte et les mots prennent davantage de place que les procédés techniques, dressant un portrait d’une réalité complexe, sans fioritures.

Et au pire, on se mariera. Théâtre Prospero.

Pour plus d’informations sur le livre, Ici.

À propos de Marie-Eve Blais


Marie-Ève Blais est libraire et étudie à temps partiel la littérature. S’intéressant à la danse, le théâtre et la littérature, elle anime une chronique sur les essais québécois La Brique ou le livre à l’Émission de radio Mission Encre Noire et écrit à l’occasion pour la revue Les Libraires. Dans ces temps libres, elle écrit de la fiction, de la poésie et a publié à quelques reprises dans des recueils de nouvelles.



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