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Publié par le 2 oct, 2014 dans Varia | commentaires

ÉDITO: L’art dérange-t-il encore? Réponses longues à la table-ronde de Désautels le dimanche

Dimanche dernier à l’émission Désautels, on m’a proposé d’aller discuter d’art subversif. La discussion est née d’un mélange de questionnements dans leur équipe à savoir si l’art peut et doit encore choquer, si on vit dans une nostalgie des années 60-70 où « tout était donc subversif » et si c’est le rôle de l’artiste de faire réfléchir et réagir. Un large sujet, difficile à circonscrire en quelques minutes. Et qui fait débat depuis des décennies déjà, rien de moins. Ce n’est donc pas là qu’on allait faire le procès des arts (toutes disciplines confondues, d’ailleurs, ce qui élargit encore plus le spectre) et encore moins d’avoir la possibilité d’étendre la discussion. Normal, c’est un format radio et c’est déjà beaucoup de donner une vingtaine de minutes sur la question.

Bref. Dans cette idée de lenteur qui m’habite et qui, depuis peu, est le leitmotiv de MMEH, j’ai eu envie de prendre le temps de répondre à cette discussion plus en profondeur et aussi aux questions initiales envoyées par la recherchiste.

Un bref survol

De l’Osstidcho à Lady Gaga en passant par la murale de Jordi Bonnet et la fameuse phrase de Claude Péloquin, le journaliste Michel Labrecque a ratissé large pour démontrer que certaines productions avaient été dérangeantes dans le paysage culturel québécois (et international). On a aussi pris la peine de nous indiquer qu’il ne fallait pas perdre de vue que tout cela se passait au sein d’une société encore assez conservatrice.

La question est-elle pertinente ou fait-on dans la nostalgie?

Ma réponse? Les deux. L’idée de remettre en contexte n’est pas mauvaise, mais on plonge inévitablement dans le “c’était donc bien subversif”. Et le concept de binarité m’énerve. L’art est beaucoup trop complexe pour être circonscrit en deux pôles. Tout au long de l’émission, on revenait à cette idée de comparaison entre deux époques – époques aux paradigmes entièrement différents – ou encore à deux types d’artistes – ceux qui veulent choquer et les autres –  et on tenait à savoir: est-ce que c’était plus subversif avant ou peut-on encore faire du subversif? On a beaucoup mélangé subversion et provocation, également.

À mon avis, on se trompe de question. La subversion, dans tous domaines, est un moyen, mais n’est pas une fin. Ce qu’on veut savoir au fond, c’est si l’art peut changer les choses, si l’art a encore un impact. Et je pense qu’avec ou sans subversion, l’art peut arriver à changer les mentalités, changer la société et nous en apprendre sur nous-mêmes, comme être humain et comme être social. Comme je le disais à l’émission, tout à été fait ou presque. On est totalement dans la postmodernité où la citation est reine, où le remix est partout, où la récupération va de soi. C’est donc par un travail de fond que doit se faire la réflexion, et non pas nécessairement en faisant les manchettes.

Avec ce qui circule sur le web et l’accessibilité des informations, notre façon de percevoir, d’assimiler, d’être perméable à l’art (et à toute information) s’est transformée. Tous les jours, on est confrontés à des choses choquantes à plus ou moins grande échelle. Ce qui n’était pas le cas des gens qui ont vu l’Osstidcho ou encore Les fées ont soif à l’époque. Par exemple, il aurait été intéressant d’aborder les créations qui ont été proposées pendant la grève étudiante. Côté subversion, il y a eu des choses brillantes qui ont été offertes en réponse à cet événement majeur, voire historique. Mais tout cela a surtout été catalogué comme du grabuge, une façon d’empêcher Monsieur-Madame-Tout-le-monde de vaquer à ses occupations. Au même titre que l’ont été les productions comme l’Osstidcho, cela dit.

Bien sûr, il y a toujours des gens – artistes ou non – qui tenteront la provocation pour diverses raisons: choquer, se faire connaître, ébranler, briser des tabous, etc. Mais ce que je me demande, c’est si ce qui est choquant de nos jours a une viabilité dans la durée. Les productions nommées en début d’émission ont fait Histoire. Parce que c’était la première fois, parce que c’était nouveau, jamais vu. Ce n’est plus le cas actuellement.

Alors, l’art dérange-t-il encore?

Je demanderai plutôt: faut-il qu’il dérange pour avoir droit de parole? Personnellement, je ne crois pas. Mais, il est vrai – et je m’en plaignais récemment dans un édito – qu’il faudra peut-être la colère et l’action pour faire réaliser que l’art et la culture sont importants et doivent occuper une place centrale au coeur de notre société. Par la subversion? La provocation? Je dirais surtout pas l’intelligence et la pertinence. Mais bon, vrai qu’il faut peut-être faire esclandre pour brasser les cages. Disons que j’y réfléchis fort actuellement.

Pour la suite, et afin d’étayer mes réponses, , j’ai envie de reprendre telles quelles les questions – fort intéressantes – de la recherchiste et d’y répondre en vrac.

1 – Fini le temps où on débattait «entre gens ordinaires» du propos de pièces de théâtre comme Les fées ont soif, du langage employé dans Les Belles Soeurs ou l’Osstidcho, comme l’affirmait René-Daniel Dubois dans La Presse la semaine dernière? L’art fait-il encore réfléchir monsieur madame Tout-le-Monde?

Si Monsieur et Madame-Tout-Le-Monde ont accès à l’art, j’ose croire que oui. Mais on touche ici un problème de fond; l’art et la culture ne sont pas mis de l’avant dans notre société. Dès l’enfance, le contact avec l’art est associé à l’artisanat, au bricolage, à une activité qui divertit. Mais jamais l’art n’est présenté comme une façon de voir la vie, de penser le monde, de réfléchir sur soi et les autres. L’art est relayé au rang d’activité parascolaire, l’équivalent de la sortie à la Ronde de fin d’année, en plus cheap.

La culture est le parent pauvre de notre société où tout fonctionne en matière de rentabilité. Mais, comme le disait Claude Poissant dans cette même émission, essayer de caser l’art et la culture dans un système strictement financier, c’est ne pas comprendre ses impacts majeurs sur la société, la possibilité d’un rayonnement international et, tout bêtement, les fondements d’une société qui réfléchit et se réfléchit.

Quant à Monsieur Dubois et sa sortie dans La Presse, son discours s’annule à la minute où il affirme ne pas avoir fréquenté les théâtres depuis une dizaine d’années. Critiquer un milieu dont on n’a  (volontairement) plus les échos, c’est un réel non-sens et ça n’amène rien au discours sur la critique et l’art, puisque tout cela est fondé sur des impressions. C’est simplement triste.

2 – «Vous êtes pas écoeurés de mourir bande de caves» ferait-il autant jaser s’il était écrit sur un mur de l’Étoile du Dix30? Pouvez-vous penser à quelques oeuvres/pièces/éclats qui ont soulevé un peu les passions récemment?

J’aurais tendance à penser que les gens s’écriraient: « Encore les maudits étudiants grêveux! » Rapidement, je crois qu’on pointerait du doigt les gens qui ont fait ça et on demanderait des comptes en évoquant le fait que « on payera pas le nettoyage de ça avec nos taxes certain! ».  Comme les gens avaient fait à l’époque, d’ailleurs. Le message se perdrait tristement dans une marée de chialage banlieusarde. D’ailleurs, puisqu’on parle d’un édifice et d’un lieu public, pensons juste au fait que la majorité des gens ne sont même pas au courant qu’il existe une loi du 1% artistique.

3 – Serait-il encore possible qu’un collectif d’artistes s’entende autour d’un manifeste comme Le Refus Global, et qui s’en soucierait?

D’emblée, je pense à 99%média qui est un collectif à la fois artistique et journalistique. Ou encore à l’ATSA.  Je ne sais pas quel impact aurait un groupuscule comme Refus Global (si on remet en perspective, c’est une poignée de personnes qui ont été touchées par le manifeste en tant que tel. Les impacts sont arrivés par la suite, lorsque les gens se sont penchés sur la question en faisant des documentaires, des entrevues, etc.), mais je ne crois pas qu’un autre manifeste du genre pourrait trouver un écho assez fort. Je repense encore à la grève étudiante où sont nées des publications diverses. Ont-elles été pérennes? Le temps nous le dira.

4 – L’artiste contemporain, le chansonnier, le cinéaste ont-ils toujours les mains assez libres pour pourfendre les pouvoirs qui les subventionnent? Y a-t-il ou peut-il y avoir place au compromis artistique pour des raisons commerciales?

Comme je le soulignais, mon impression (extérieure, j’ai surtout travaillé dans un contexte de mécénat, ce qui est vraiment totalement différent) me porte à croire que les subventions sont avant tout un exercice de séduction. Difficile, j’imagine – avec les nombreuses coupures qui s’ajoutent au portrait – d’aller mordre la main qui nourrit. J’ose croire que des collectifs d’artistes, des organismes et des projets artistiques arrivent à faire sans, par volonté de créer avant tout (le No Show l’a fait, Julien Mineau aussi). Mais peuvent-il alors en vivre? Je ne crois pas. Et même avec les subventions. De plus, c’est un petit milieu, où l’on a souvent peur de déranger et de critiquer les pairs et les hautes instances.  Il y a tout un côté politique très présent et du copinage, également. Par contre et comme me le soulignait de façon très juste Mathieu Charlebois, et je le cite “on peut penser aux cinéastes de l’ONF et des gens de Radio-Canada, qui ont été les moteurs de la Révolution tranquille et de la montée du mouvement souverainiste… alors qu’ils étaient payés par l’État canadien.” La question qui vient ensuite: est-ce ce que cela serait encore possible de nos jours? Malheureusement, je ne pense pas.

5 – Au-delà du marketing de la bonne cause, les artistes font-ils encore réfléchir? Est-ce nécessairement leur rôle ?

C’est le rôle de tout être humain, de toute personne impliquée dans une société. Alors, je dirais oui. Pour ma part, l’art et la vie sont intrinsèquement liés. J’ose croire que des figures fortes en culture, des gens influents (et je ne parle pas de gourou à la Guy A. Lepage) sont encore capables de générer des réflexions et amener des gens, des masses à se questionner, à réfléchir ensemble. C’est simplement plus dur face à la marée incroyable de culture pop qui déferle sans arrêt et avec laquelle on essaie de nous gaver “pour notre bien” et “parce que c’est ce que le public demande”.

6 – Dans la mer de productions qui prennent aujourd’hui tant de formes et sont plus que jamais accessible grâce au Web… faut-il toujours choquer davantage pour être entendu?

Choquer n’est pas gage de qualité ni d’un discours intelligent. Oui, on a accès à plus de choses, mais la qualité varie énormément également. Je n’attends pas d’une oeuvre qu’elle me choque, mais qu’elle m’ébranle, me questionne et me fasse réfléchir. Personnellement, ce ne sont pas les oeuvres dites choquantes qui me sont le plus restées en tête. C’est plutôt des oeuvres intelligemment construites, des créateurs qui se sont questionnés concrètement sur leur pratique et qui offrent le fruit d’une réflexion mûrie et pertinente. On peut être marqué de bien des façons en dehors de ce qui est choquant: en riant, en pleurant, en dansant, en réfléchissant, en analysant, etc.

Être subversif, c’est aussi simplement choisir la culture alors que toute une société ne la supporte pas. C’est peut-être être un petit groupuscule comme MMEH qui poursuit sa quête de vérité malgré un déferlement d’exercices journalistiques qui ressemblent de plus en plus à de la promotion. Être subversif peut se faire dans la lenteur.

À lire: L’art de la violence comme acte de résistance (Merci à Nayla pour le lien)

À propos de Myriam Daguzan-Bernier


Myriam est fondatrice et rédactrice en chef de Ma Mère Etait Hipster. Pigiste à temps complet, vous pouvez la lire chez BRBR et chez Châtelaine. Elle est également gestionnaire de communauté pour l'émission LIRE à ICI ARTV et édimestre pour Châtelaine. Dans ses temps libres (ça existe ça?) rien ne la rend plus heureuse que de passer des heures à fouiner sur le web pour dénicher plein de choses: musique, art, projets, bouffe, nouveautés, etc. Bref, vous ne la trouverez jamais loin d'un ordinateur ou de son téléphone un ti-peu intelligent.



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