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Publié par le 28 sept, 2014 dans Arts visuels, Théâtre | commentaires

Dans l’extimité de Pippo Delbono

Ma mère et les autres, exposition-performance de Pippo Delbono. Crédit : Maison rouge.

Ma mère et les autres, exposition-performance de Pippo Delbono. Crédit : Maison rouge.

Ma mère et les autres, exposition-performance à la Maison Rouge, jusqu’au 21 septembre et pendant la Nuit Blanche du 4 octobre.

 Avec Ma mère et les autres, Pippo Delbono propose de parcourir le fil d’Ariane de son cheminement personnel et artistique, renouvelant la forme de l’exposition et exorcisant la souffrance de la perte de sa mère.

La philosophe Simone Weil parlait du « degré de douleur où l’on perd le monde ». Comment rester en lien avec le monde pendant un deuil? Comment continuer de vivre quand on perd quelqu’un qui nous apparaît aussi nécessaire que l’eau ou l’oxygène? Comment continuer de vivre avec l’horreur et l’impossibilité de l’absence, du dialogue rompu à tout jamais? Où trouver une paix, une consolation, une douceur. Un signe, une connivence. Un baume, un répit. Une suspension, une respiration.

Nombre d’écrivains et d’artistes visuels ont transcendé leur deuil en ferment de création. Beauvoir avec Une mort très douce, Barthes avec Journal de deuil, Albert Cohen avec Le livre de ma mère, Louise Dupré avec l’Album multicolore, Hélène Dorion avec Recommencements….. Sophie Calle avec son exposition Rachel, Monique. Et bien d’autres créateurs.

L’homme de théâtre et cinéaste italien Pippo Delbono consacre lui aussi une œuvre à la mort de sa mère. Présentée dans le sous-sol de la Maison Rouge à Paris jusqu’au 21 septembre, celle-ci conjugue l’exposition et la performance. Émargeant aux arts visuels, à l’installation, au cinéma et au théâtre, elle prend la forme d’une traversée guidée par la voix chantante de Pippo Delbono et  la comédienne Muranyi Kovacs, qui accompagne les visiteurs par sa seule présence et quelques gestes. Il faut s’inscrire à l’avance pour être parmi les 25 personnes qui passeront 40 minutes ensemble à expérimenter la proposition, intitulée « Ma mère et les autres ».

Ma mère et les autres, exposition-performance de Pippo Delbono. Crédit : Maison rouge.

Ma mère et les autres, exposition-performance de Pippo Delbono. Crédit : Maison rouge.

On passe d’abord par un couloir parsemé de petites pièces cachées par des rideaux en cellophane. Toute une vie qui foisonne derrière, secrète. On se retrouve dans une sorte de lieu austère, bunker grisâtre peu éclairé, qui n’est pas sans rappeler les abris où on se terre pendant la guerre. Sur l’invitation de la jeune femme qui nous guide, on s’attable à une longue table de réfectoire devant des assiettes et des couverts en plastique. En bout de table, une télé où grésille de la neige. La voix de Pippo Del Bono nous souhaite la bienvenue. Il n’est pas là, il est en Italie. Il dit qu’il n’aime pas les expositions traditionnelles. Et de nous raconter sa rencontre avec Bobo, jeune sourd-muet rencontré à l’hôpital psychiatrique devenu son acolyte et travaillant avec lui depuis. Expérience étonnante, où on se fait conter une histoire à table avec un groupe de personnes – quoi de plus social – mais seul (e) aussi, puisque l’œuvre sous forme de parcours requiert silence et concentration ; puisqu’on ne connaît pas les autres convives ; puisqu’à Paris, dans une marée humaine, personne ne regarde jamais personne dans les yeux, les gens courent, affairés, anonymes, voire d’humeur exécrable, seuls parmi les autres. Nulle part ailleurs, je n’ai observé un rapport à l’espace aussi particulier : chacun est roi de l’espace et se comporte comme si celui-ci n’était pas partagé avec d’autres êtres humains. Pippo Delbono a-t-il voulu nous faire réfléchir à la perception des autres, à la solitude, réelle ou imaginée? Où est-on plus seul que dans un asile, chaviré par la folie, ou dans un cimetière, isolé par sa douleur? Pourtant, tant de personnes y sont présentes, qui partagent le même état.

On passe ensuite dans une autre salle, sorte de cinéma où est projeté un extrait de Sangue, film de Pippo Delbono, un journal de bord qui mêle les derniers moments de sa mère et des entretiens avec Giovanni Senzani, membre des Brigades rouges. Delbono et lui devaient écrire un livre ensemble, projet mis en déroute par la mort de la femme et de la mère de l’homme de théâtre. L’extrait présenté à la Maison Rouge est en noir et blanc ; il évoque les archives avec son grain grossier. On y voit la mère de Pippo Delbono, Marguerita, sur son lit de malade. De Delbono, on entend uniquement la voix. Leur conversation – en italien – est très touchante, très intime, un peu comme si on regardait par le trou de la serrure quelque chose qu’on ne devrait pas voir. La mère dit à son fils ne sois pas triste, pense à l’amour. Ces choses que toutes les mères disent aux enfants à leur chevet. Très pieuse, elle lui parle de Dieu, récite un beau poème de Saint-Augustin.  Ne pleure pas si tu m’aimes. Je suis seulement passée de l’autre côté.

Ma mère et les autres, exposition-performance de Pippo Delbono. Crédit : Maison rouge.

Ma mère et les autres, exposition-performance de Pippo Delbono. Crédit : Maison rouge.

Dans son film Sangue, Delbono documente le déclin de sa mère, atteinte d’un cancer. L’artiste justifie cette démarche qui pourrait paraître exhibitionniste en expliquant que la caméra est un œil objectif qui empêche que la douleur me transperce (on l’entend à la Maison rouge aussi) et que les films libèrent l’esprit ; les films libèrent la vie quand ils réussissent à parler de la mort. N’empêche, peut-on faire feu de tout bois? Toute chose est-elle bonne à transformer en matériau artistique et créateur d’émotions? Mais si certaines personnes refuseraient catégoriquement que leur souffrance soit exposée au public, Marguerita Delbono joue le jeu,  se met elle-même en scène, rendant légitime le processus de création. Le dramaturge Heiner Müller n’a-t-il pas écrit que la réalité doit être transformée pour qu’on puisse la rendre visible? Il est même vraisemblable que la captation de ses derniers moments ait apporté à Marguerita Delbono une certaine paix, un certain réconfort.

Sans vous dévoiler le reste du parcours, celui-ci présente plusieurs facettes du travail de Pippo Delbono. Finalement, à travers son rapport avec sa mère et Bobo, l’exposition parle surtout de lui, de son rapport à ses pratiques artistiques et à ses proches. Il réinvente le médium de l’exposition en proposant un cheminement et, donc, une mise en mouvement des visiteurs, particulièrement saillante dans la première salle mais moins dans les suivantes, où le public est surtout témoin. Toujours est-il que le long du parcours s’édifie un dialogue entre l’œuvre et le public de l’ordre du sensible et de l’intime. Le dispositif – entre autres, la prise en otage consentie du public – permet de cultiver une attention particulière et de s’approprier les émotions et souvenirs distillés par l’exposition-performance. On y décèle ces éclats perdus qui traversent comme une météorite un moment [de performance], portant la décharge de ce qui a été touché dans le corps [..] des spectateurs** dont parlait la critique de danse Laurence Louppe. Se crée alors une brèche dans l’étoffe de la réalité, où viennent s’engouffrer tous les possibles.

** Louppe, Laurence (2004). Poétique de la danse contemporaine. France : Contredanse.

À propos de Nayla Naoufal


Nayla est stagiaire postdoctorale à l'Université Laval, où ses travaux s'inscrivent au croisement de l'éducation relative à l'environnement, de l'éducation interculturelle et de l'éducation à la paix. Dans son autre vie, elle est critique de danse et collabore à Ma mère était hipster et au Devoir. Fondatrice du blogue Dance from the mat et vagabonde intellectuelle assumée, elle affectionne les librairies, les bibliothèques et les salles obscures.



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