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Publié par le 26 sept, 2014 dans Bande dessinée | commentaires

Bagels, ski-doo et mutants: un récit contemporain de science-fiction – Hiver Nucléaire de Cab

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Hiver Nucléaire est un projet réalisé par Caroline Breault alias Cab. Illustratrice et bédéiste jusqu’alors peu visible, le succès de cet album chez Front Froid devrait la sortir de l’ombre sous peu. Comme plusieurs, j’ai découvert Hiver Nucléaire dans sa version webcomic, mais au moment de ma lecture il restait à peine que quelques pages à sortir avant la finale. Comme d’autres lecteurs, j’ai été un peu déçu (voire choqué) par la fin abrupte de la publication vers la fin mars 2014. C’était peut-être parce que j’avais envie que ça continue (j’étais accroché), mais surtout parce que les arcs narratifs n’avaient pas été fermés suffisamment pour que cette fin me paraisse satisfaisante.

Situé dans un futur très proche, Hiver Nucléaire prend place dans un Montréal très similaire à celui que nous connaissons,  sauf qu’il croule sous un hiver forcé provoqué par un accident à la centrale nucléaire fictive de Gentilly-3. La métropole est alors désertée par une bonne partie de ses habitants, qui ont été délogés par 9 ans de neige que charrues et souffleuses parviennent à peine à déplacer jusqu’aux quartiers éloignés du centre-ville. Flavie, une jeune femme au franc-parler et qui n’a pas froid aux yeux, y livre des bagels en ski-doo pour gagner sa vie. La veille de la St-Jean, elle  promet à son amie et collègue de la remplacer. En défiant les lois municipales et grâce à une endurance hors du commun, elle parvient à effectuer une livraison pendant une tempête de neige digne des histoires de nos grands-parents. Son passage obligé chez des hipsters du Mile-End lui cause bien des ennuis (et des aventures!) qui l’obligent à exposer des pouvoirs surhumains hérités de la catastrophe.

Le scepticisme est commun aujourd’hui lorsqu’on approche une fiction post-cataclysmique. Personnellement, j’ai senti mes standards augmenter radicalement entre la frénésie apocalyptique proto-2012  et aujourd’hui. À force de consommer (parfois même involontairement) toutes sortes de fictions du genre [1] mes goûts ont évolué.  Avec cette multitude de références, on ne lit plus de ce type de fiction de la même manière et l’on devient plus exigeant, plus sensibles aux clichés du genre.

Malgré l’étiquette de littérature de science-fiction qu’on lui accole, Hiver Nucléaire entretient un rapport ambigu avec ce genre. L’œuvre y est certes rattachée par les thèmes de la catastrophe écologique, des mutations dues au nucléaire et par le léger saut dans le futur qu’elle met en place, mais cela se fait en l’absence des grands schèmes de la spéculation scientifique et sociale. L’idée d’Hiver Nucléaire n’est pas d’explorer les futurs possibles grâce à une certaine vision de la science ou de la sociologie. On ne saurait donc être aussi sévère qu’avec une œuvre appartenant purement à la SF. Ici, l’exploration d’un futur plus dangereux sert de moteur à l’action. L’insécurité due à la violence de la météo et au danger des mutations apporte une légitimité à cette tension propre aux paralittératures. Ces motifs mis à part, c’est dans une radicalisation du connu que se déroule l’univers de Cab ce qui en fait une œuvre particulièrement contemporaine.

De cette façon, les références multiples à l’imaginaire de la culture montréalaise entraînent le contraire d’un dépaysement. On reconnait des bâtiments (très bien rendus par le dessin), on y rencontre des portraits-types de montréalais, on y mange de la poutine et des whippets.

Cet humour de reconnaissance peut être assez efficace. On y parle beaucoup de hipsters (sans qu’ils soient explicitement nommés) et de leur futilité, des groupes indies locaux aux noms absurdes, de la culture du hashtag etc. Quelques gags tombent un peu dans le convenu, mais il s’agit d’une minorité. Le hipster (comme son antithèse,  le douchebag) est un objet de moquerie courant et le risque de tomber dans le cliché est parfois inévitable. Quand même, ça fonctionne et Cab s’en sort bien sur ce terrain miné.

Le fondateur de Front Froid, Gautier Langevin, décrit Hiver Nucléaire comme une « comédie sociale » et je ne peux qu’opiner du chef devant ce terme on ne peut plus juste. Avant d’être une histoire de science-fiction, la BD de Cab est une confrontation entre l’univers rationnel et sincère de Flavie au mode de vie surfait, inauthentique et snob des hipsters dont l’auteure brosse le portrait. On assiste à la sempiternelle opposition nature/culture, d’autant plus que Flavie se montre particulièrement adaptée à l’hiver nucléaire alors que (le beau) Marco, hipster par excellence, sait à peine comment mettre une tuque[2].

La BD est ainsi un chevauchement d’action et de comique qu’il est bien difficile d’arrêter de lire même lorsqu’on passe d’un chapitre à l’autre. C’est un aspect agréable à constater d’une œuvre, qui était, sur le blogue, soumise aux coupures dans le fil narratif.

Aussi, si vous êtes des anciens lecteurs de la version Web et que vous ne voyez pas l’intérêt d’acheter le livre, il m’est d’avis que la version papier mérite d’être consultée: certains dessins ont été refaits (les couleurs sont aussi plus vives), les dialogues ont été remaniés et on y a ajouté un bestiaire des animaux mutants de la ville et des personnages principaux, ainsi que quelques croquis. Il manque évidemment les commentaires qu’ajoutaient Cab à chaque publication sur le Web, dont l’inclusion dans la version imprimée aurait ralenti la lecture. Mon seul bémol quant à la forme réside dans la police de caractère utilisée, trop peu naturelle (et pas très professionnelle). La lecture des textes dans les phylactères devient plus laborieuse et le texte aurait, avec une autre graphie, paru plus personnalisé.

Hormis les détails architecturaux de la ville, l’aspect graphique de la BD ne fait pas preuve grande complexité. Les personnages aux faciès plutôt iconiques que détaillés ne manquent toutefois pas d’expressivité. Les couleurs sont claires, captivantes et mettent en valeur l’aspect divertissant de cet univers ainsi que son côté irradié par l’omniprésence d’un vert flash.

Cette BD demeurera (je l’espère) une pièce  importante dans le corpus de la BD québécoise. Sans compter que son personnage principal défie hardiment et de façon cohérente  les stéréotypes de genre, trop présents dans la culture geeko-populaire à laquelle elle appartient. Je n’hésite presque plus à dire que Flavie peut être considérée comme une héroïne féministe. Son aspect physique défie l’idée d’ « action chick » et son rapport avec Marco, essentiellement dialogique et critique, ne découle pas de la pâmoison.

[1] Chez Vertigo, filiale de DC, on peut nommer l’exemple de Sweet Tooth de Jeff Lemire (saga post-apocalyptique à saveur shamano-écologiste), Y  the Last Man  aussi chez Vertigo, DayBreak de Brian Ralph chez Drawn and Quaterly ou Beta testing the apocalypse de Tom Kaczynski chez Fantagraphics. Les deux derniers exemples présentent un traitement assez inédit du sujet. La websérie Temps Mort et le jeu vidéo Last of us sont des exemples parmis tant d’autres.

[2] L’Hiver Nucléaire, malgré son caractère de catastrophe humaine démontre tout de même une attaque de la nature sur le logos de la ville et provoque un ensauvagement de la métropole.



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