Menu de pages
TwitterRssFacebook
Menu de catégories

Publié par le 20 sept, 2014 dans Théâtre | commentaires

Nombreux seront nos ennemis – Théâtre La Chapelle

Écrire un article à quatre mains est un exercice complexe qui implique de confronter certaines analyses, de chercher d’autres portes. Rencontre entre deux critiques interpellés par le devenir scénique du recueil de Desrosiers.

- Par Marie-Ève Blais et François Jardon-Gomez

C’était soir de première à La Chapelle. L’adaptation sur scène du recueil Nombreux seront nos ennemis de Geneviève Desrosiers dans un spectacle multidisciplinaire avait de quoi intriguer. Coproduit par L’Urd, Volte 21 et le Théâtre Péril, on attendait un spectacle éclaté, à la recherche formelle surprenante, voire déstabilisante.

La lecture que fait Hanna Abd El Nour du recueil de Desrosiers s’annonçait également originale. Pour lui, Desrosiers est « plus lucide qu’ironique », son œuvre se range « dans la catégorie des grandes écritures visionnaires et, surtout, à grande portée sociale » (voir l’entrevue réalisée par Philippe Couture). Desrosiers, œuvre politique, qui touche aux fondements de l’identité humaine? Voilà qui avait de quoi surprendre.

On entre dans la salle par les loges. Premier renversement. On se retrouve ainsi à traverser la scène pour accéder aux gradins, autour desquels les comédiens s’activent, s’assoient dans les sièges, discutent avec les spectateurs. Sur scène, des sculptures disséminées aux quatre coins, évoquant un dispositif muséal, un ramassis de tout ce que la poésie de Desrosiers évoque. Sur le mur du fond, une projection vidéo d’une structure métallique qui tourne au vent, comme une girouette.

C’est dans cet espace où, pendant plus de 1h40, déambuleront les comédiens, trois hommes et quatre femmes qui, à travers des mouvements frénétiques, parfois répétitifs, déclameront les textes du recueil Nombreux seront nos ennemis.

Crédit : Yan Turcotte

Crédit : Yan Turcotte

François : On a voulu intégrer le spectateur dans la représentation, le débalancer, lui faire habiter l’espace en traversant la scène. Mais ce moment est tellement court (juste avant que le spectacle commence, personne n’a vraiment le temps de s’arrêter observer les sculptures), est-ce que c’est efficace?

Marie-Ève : Le quatrième mur n’est pas simple à briser, dans ce cas-ci, je crois que ça mettait la table, que ça ouvrait la porte à l’exploration. L’idée est intéressante. Par contre, le passage était trop rapide et, n’étant pas dirigés, les spectateurs sont allés directement vers les sièges. Ce qui me semble normal, considérant la disposition de la salle qui ne prêtait pas à rester sur place et explorer la scène.

François : Je me demande en fait si le dispositif frontal qui était adopté était vraiment le plus efficace. Pourquoi, si on veut réfléchir les liens entre théâtre et politique, faire résonner la parole de Desrosiers dans l’espace public, s’en tenir à cette mise à distance entre scène et salle?

Marie-Ève : En fait, était-ce l’objectif de créer un contact avec le public ? J’ai l’impression qu’ils démontraient, justement, cette difficulté à créer le lien. Tension qui était présentée aussi entre les acteurs, avec les monologues qui se succèdent et la quasi-absence d’interactions directes entre eux.

François : Un dispositif déambulatoire aurait peut-être été plus efficace, il me semble. Difficile, de loin, de voir ce qu’évoquent les sculptures, de faire travailler l’imaginaire du spectateur en résonnance avec les mots de Desrosiers.

Marie-Ève : Pour les sculptures, je vois cette mise à distance différemment. Il y en a une grande quantité, elles sont très présentes sur scène et il est difficile de les éviter visuellement. J’y vois, dans leurs formes abstraites et cette distance, un imaginaire muséal. On montre sans toucher. Sinon,  je crois effectivement qu’il y a quelque chose de la docilité du public, et peut-être en étaient t-ils conscients ? Confirmant que, malgré tous les éléments mis en place pour intégrer le spectateur (entrée par les coulisses, discussions informelles avec les acteurs avant la pièce, acteurs qui rejoignent le public afin de regarder une vidéo), aucun n’a réellement eu l’effet voulu. Il y reste une distance.

François : Peut-être, mais comme la parole était souvent dirigée vers la salle, j’ai quand même ressenti cette volonté d’un appel, d’un dialogue. Dans le même ordre d’idées, qu’est-ce que les projections vidéos apportaient au spectacle? J’ai l’impression qu’on a voulu y explorer le territoire, y opposer ces grands espaces vides de toute présence humaine au regard que porte Desrosiers sur ses contemporains.

Marie-Ève : Le choix des projections m’apparait intéressant dans cette idée où elles ouvrent la porte vers un imaginaire du “ailleurs”, de la solitude. Il y a aussi rupture entre ces grands paysages, représentés en images, et la réalité de ce qui se passe sur scène.

François : En effet, même si je trouve que, comme beaucoup d’autres éléments du spectacle, cette idée s’essouffle rapidement. Il faut aussi souligner le travail de recomposition des textes. Le metteur en scène a choisi de ne pas respecter l’ordre du recueil et c’est tant mieux. On comprend ainsi plus aisément sa proposition de lecture et d’ouverture vers le politique.

Marie-Ève : Oui, c’est une bonne façon de mettre à jour un texte, de le poser dans un contexte donné et d’en faire sortir du politique.

François : Là où je suis moins convaincu du procédé, par contre, c’est dans l’ouverture du spectacle. Pourquoi d’abord faire dire le poème « Nous » (duquel est tiré le titre du recueil, central dans l’élaboration du spectacle parce qu’il revient à de nombreuses reprises, même placardé sur les portes d’entrée du théâtre) en anglais?

Crédit : Yan Turcotte

Crédit : Yan Turcotte

Marie-Ève : Au contraire, ce choix m’apparaît un regard sur la poésie québécoise contemporaine. D’entrer de jeu, ils ne sont pas allés là ou on s’attendait, vers une éloge des mots de Desrosiers. N’y a-t-il pas, dans cela, un questionnement sur la réappropriation culturelle ? (J’y ai vu un clin d’oeil à Speak White). Qu’est-ce que ça implique de traduire ce texte phare de la poésie québécoise en anglais, aujourd’hui?

François : Intéressant le clin d’oeil à Speak White. Mais pour ça, il aurait peut-être fallu pousser la logique plus loin, traduire d’autres textes, les faire résonner avec le reste de la proposition. On peut y voir une réflexion vers l’aspect “universel” de l’oeuvre, qui s’exprimerait à travers la traduction en anglais, mais ça manquait de cohérence à mon sens.

François : Je me questionne également sur l’efficacité du dispositif multidisciplinaire. Pour moi, tous les éléments (poésie, danse, installations, vidéo, musique) existaient de manière hétérogène, je n’ai pas senti de véritable interaction entre les modes d’expression autre que ce qui était peut-être attendu dans un spectacle du genre : modification de la parole après épuisement des corps (ou pendant l’épuisement des corps), vidéo qui illustre le texte parfois littéralement, souvent métaphoriquement, musique qui vient appuyer le caractère angoissant donné au spectacle, etc.

Marie-Ève : L’accumulation des outils disciplinaires m’a fait perdre le fil à certains moments. Je me suis questionnée à savoir si l’objectif de ceux-ci était de déranger, de sur-stimuler le spectateur.  Les projections, les sculptures, les corps presque sans cesse en mouvement, les mots répétés participent à ce procédé qui demande une certaine exigence au spectateur. Ce qui, j’ai l’impression, invisibilise le discours sur l’oeuvre au profit de celui sur le théâtre. On y perd le texte, les mots.

François : Sur-stimuler, je veux bien, mais comme tu le dis, le problème c’est que ça vient distraire le spectateur par rapport au texte qui perd parfois sa force de frappe. Ça me semble paradoxal dans un projet où on veut exacerber la portée politique d’une oeuvre.

Marie-Ève : Le corps est utilisé comme objet qui limite; limite la voix, limite les interactions et épuise. Les acteurs et actrices sont sans cesse en mouvement, les arrêts sont rares. C’est un défi de performer physiquement pendant longtemps, l’épuisement devient un thème important. Il y a quelque chose de l’envie d’exister dans cet acharnement, que l’on retrouve dans les textes de Geneviève Desrosiers.

François : Oui, je m’en voudrais d’ailleurs de ne pas relever le travail d’interprétation des acteurs, probablement la chose la plus intéressante du spectacle (avec les éclairages de Martin Sirois). Dommage que le procédé de l’essouflement du corps et de la parole s’étiole rapidement et que les parties dansées soient si clichées, si peu inventives. J’ai senti une amorce de proposition déstabilisante, audacieuse, pour finalement me retrouver avec des éléments un peu attendus dans ce genre de spectacle. Ce n’est pas à la hauteur du matériau original.

Marie-Eve : Cliché, oui. J’en ai perçu certains dans les costumes (genrés, les robes années 70 pour les femmes) et dans l’esthétique en général. Ce qui, une fois encore, dirigeait l’attention vers le style plutôt que l’oeuvre. Bref, c’est une création audacieuse au niveau visuel, technique, mais l’intégration des mots et du politique de Nombreux seront nos ennemis est difficile à cerner. La force du texte est perdue à travers plusieurs choix techniques.

François : C’est un spectacle qui fait réagir, ça c’est sûr. Mais peut-être pas pour les bonnes raisons : j’ai l’impression qu’on vient de passer plus de temps, à deux, à essayer de décortiquer la mécanique du spectacle plutôt qu’à réfléchir à ce qu’il dit, ce qui n’est jamais bon signe. Néanmoins, la discussion m’aura permis de nuancer ma réflexion sur la représentation…

Marie-Eve : J’ai le même malaise, et est-ce là, un problème de la présence quasi constante de la technique ? À vouloir trop en donner, on perd la chair, le noyau. Ici, j’ai l’impression de perdre une simplicité, ce qu’il y a de brut dans les mots de Desrosiers…

Nombreux seront nos ennemis, Théâtre La Chapelle

Plus d’informations ici sur le recueil de Geneviève Desrosiers



%d blogueurs aiment cette page :