Menu de pages
TwitterRssFacebook
Menu de catégories

Publié par le 18 sept, 2014 dans Entrevues, Littérature | commentaires

« Il y a dans la mort quelque chose d’apaisant » : une conversation avec Catherine Mavrikakis

crédit : Toma Iczkovits

crédit : Toma Iczkovits

Catherine Mavrikakis poursuit depuis 1996 une œuvre singulière, puissante et très cohérente malgré le chaos (de surface) dans lequel paraissent ses romans, essais, récits, articles universitaires et inclassables. Traversé par la mort, le deuil, la maladie et la folie, son travail a été récompensé de plusieurs prix importants. L’écrivaine et professeure de littérature et de création littéraire à l’Université de Montréal est une figure notable de la scène intellectuelle québécoise et il a semblé pertinent, au lendemain de la parution de La ballade d’Ali Baba, son plus récent texte, de prendre le temps de discuter avec elle du roman, de l’impossibilité du réalisme et des différences entre la paix et la résignation.

Pierre-Luc Landry – Depuis la parution de La ballade d’Ali Baba, les médias parlent beaucoup du rapport à la mort développé dans le roman : la mort serait envisagée dans une perspective davantage orientale – et c’est ce qui est affirmé dans le roman – mais qui à moi m’a rappelé certains aspects du réalisme magique, par exemple, ou du fantastique d’une certaine époque. Considérant que cela transparaît également dans d’autres livres que vous avez fait paraître, votre œuvre romanesque serait-elle en train de poser quelque chose comme un constat de l’impossibilité du réalisme? Est-ce que cela aurait à voir avec l’époque, avec le contemporain, ou s’agit-il plus simplement d’une coïncidence d’écriture?

Catherine Mavrikakis – Nous sommes à une époque où le réalisme prévaut; c’est-à-dire le réalisme comme discours. Il y a un attrait pour la « réalité » des reality shows, et je me demande si on peut toucher à quelque chose de réel ou de vrai à travers ce rapport direct au monde. Pour appréhender la réalité, il faut parfois passer par la fiction ou par autre chose que ce qui est manifestement là et que l’on pourrait capter pendant vingt-quatre heures avec une caméra, par exemple. Le réalisme ne se réduit pas à « tout voir et tout montrer ». Le réalisme magique m’intéresse parce qu’il s’agit d’une manière de voir la réalité avec une épaisseur : on ne se trouve pas simplement devant un canapé rouge, mais devant un canapé qui peut rappeler à quelqu’un autre chose; ainsi la réalité se met à bouger. C’est la pâte feuilletée de la réalité que je veux explorer, cette épaisseur que permet le réalisme magique, même si mon écriture est beaucoup plus modeste – je n’ai pas cette puissance d’écriture qu’on trouve dans les grands romans réalistes magiques. Reste que je n’aime pas le réalisme tel qu’il est pratiqué actuellement, comme une volonté de comprendre le monde de façon trop immédiate. Par contre, j’aime certains auteurs qui, en plus de leur approche réaliste du monde, recherchent une économie de moyens, essaient de rapporter les choses de façon très fidèle, sans ajout; je ne crois pas que c’est à ce réalisme-là auquel on assiste en ce moment.

PLL – Vous pensez à quels auteurs, qui écrivent dans cette veine que vous appréciez?

CM – Je pense par exemple à Imre Kertész, un écrivain hongrois qui a remporté le Prix Nobel de littérature, et qui a vécu l’expérience des camps de concentration à l’âge de treize ans. Je pense à certains de ses textes où il essaie de raconter les camps avec une économie de moyens; il n’y met pas de fiction en raison de son rapport éthique au témoignage. Toutefois, le réel que l’on tente d’appréhender en ce moment n’est pas abordé avec une économie de moyens; c’est même avec tous les moyens possibles qu’on essaie de le montrer. Et malgré ce déploiement technologique, nous n’arrivons pas nécessairement à l’appréhender.

PLL – Puisque le réel ne se résumerait pas à ce que l’on peut percevoir en filmant un salon pendant vingt-quatre heures.

CM – Non, c’est ça. Le réalisme en littérature passe par le prisme d’une subjectivité, par le prisme des associations d’idées… Il y a une littérature très intéressante là-dessus, le Nouveau roman par exemple, où on a essayé de décrire les choses autrement. La mouvance actuelle, toutefois, n’est pas comparable. Le Nouveau roman est devenu très scientifique et très technique, et ce n’est pas là-dedans que l’on est en ce moment. En ce qui me concerne, je m’intéresse à la réalité psychique des gens. Elle n’est jamais tout à fait collée au réel.

PLL – Cette réalité psychique permettrait les moments surnaturels dans vos romans, alors?

CM – Oui. C’est-à-dire que l’espace d’une fraction de seconde, on oublie parfois qu’une personne dont on était très proche est morte; on pense que cette personne est toujours vivante. Je ne sais pas si vous avez déjà eu ce type d’expérience… On a alors envie de téléphoner à cette personne. C’est comme si notre cerveau, dans ses réflexes, n’a pas fait la connexion nécessaire, ne se rend pas compte en tout temps que certaines personnes sont mortes. Heureusement, d’ailleurs… C’est à cela que correspond ce que j’appelle la réalité psychique. Je l’ai grossie, dans le roman.

PLL – Il y a quelques biographèmes, au sens où Barthes les entend, dans votre livre : une narratrice qui est auteure, certains éléments qui font peut-être référence au « personnage Mavrikakis » que l’on connaît, etc. Et les articles au sujet de La ballade d’Ali Baba insistent beaucoup sur le rapport entre votre vie réelle et les propos du livre. Cela n’est pas unique à votre cas… c’est une tendance qui est assez lourde dans les médias en ce moment. Est-ce que cela vous dérange? Pourquoi d’après vous cherche-t-on toujours à découvrir ce qui correspond à la réalité, dans le texte?

CM – Eh bien… écoutez : ça ne me dérange pas qu’on me fasse cela parce que je l’ai cherché. Ce qui me dérange un peu, c’est que ce soit notre façon de voir les écrivains. C’est-à-dire que tout est basé sur le biographique : si un auteur n’est pas capable de jouer un peu sur sa biographie ou d’avoir un certain type de présentation, on le voit beaucoup moins dans les médias. Ce n’est pas mon cas, mais cela m’embête pour la littérature. Je trouve qu’on a le droit de ne pas savoir parler et qu’on a le droit de ne pas vouloir se montrer tout en étant un très bon écrivain ou une très bonne écrivaine. Je pense qu’on ne sait plus vraiment quoi dire des textes; on n’est plus formés à dire quelque chose des textes eux-mêmes. Je peux reprocher ça en général parce que je suis professeure de littérature comme vous, mais je ne peux pas reprocher qu’on me réserve ce type de traitement parce que je joue un peu là-dessus dans mon écriture. Mes livres sont des entreprises de transfiguration du réel. Même les romans qui ont l’air les plus éloignés de moi, comme Les derniers jours de Smokey Nelson où je raconte l’histoire d’un condamné à mort. Les éléments biographiques y sont peut-être un peu plus cachés, mais ils sont quand même là. J’avoue que j’ai du mal à ne pas écrire dans un rapport à un certain réel. Je ne peux pas m’en empêcher.

PLL – Ne serait-ce que dans le choix du sujet, j’imagine? On comprend que la peine de mort vous intéresse.

CM – Et puis ma réalité ne se résume pas à ma simple réalité; elle contient aussi les livres que j’ai lus. Il est vrai que je joue à cache-cache avec moi-même, dans mes livres, que je transfigure ma propre vie. Je ne vais donc pas reprocher aux gens de me poser des questions sur ma vie parce que mon œuvre y est liée. Mais en général, je trouve cette tendance dommageable pour la littérature at large.

PLL – Vous avez parlé de réalité psychique tout à l’heure en disant que c’est ce qui vous intéresse davantage; il y a aussi la réalité intellectuelle, votre réalité intellectuelle, que vous mettez également dans vos livres aussi, non?

CM – Oui, sûrement. Vous avez raison. Mais c’est très difficile d’écrire un livre et d’y mettre cette réalité intellectuelle sans que cela fasse un essai. J’ai du mal à y arriver. Ça m’a pris beaucoup de temps à écrire de vrais romans parce que, malgré tout, j’ai cette déformation de l’intellectuelle qui veut montrer quelque chose. Or, ce qui est intéressant dans la littérature, c’est que les choses ne peuvent pas vraiment se montrer. La littérature est toujours dans une zone grise, elle ne se situe jamais dans le noir ou dans le blanc. On peut être contre la peine de mort, mais dans un livre, ce n’est pas notre opinion personnelle qui est intéressante; si on s’y attarde, on perd son sujet.

Ali_C1

PLL – C’est là où La ballade d’Ali Baba est intéressante, notamment, parce que le livre pose dix mille questions sans proposer de réponse.

CM – Ça m’a pris beaucoup de temps pour en arriver là. Si vous me dites que c’est réussi de ce point de vue, je suis contente. Abandonner le pouvoir que l’on a en tant qu’intellectuelle – même si ce n’est pas un vrai pouvoir dans la vie –, lâcher prise et se lancer complètement dans l’écriture, c’est long. Pour moi, ç’a été un long travail.

PLL – Je relisais l’entretien que vous avez donné à Mathieu Arsenault pour OVNI à l’époque du Ciel de Bay City. Vous lui disiez que vous ressentiez le besoin d’être plus violente, dans vos essais. Vous discutiez aussi du cynisme, et j’ai gardé cela en tête un certain temps, en côtoyant vos œuvres. Avec La ballade d’Ali Baba, j’ai l’impression que nous sommes loin du cynisme de Bay City. Je ne sais toutefois pas si c’est dans l’évocation très touchante du souvenir du père que l’on s’en éloigne… Quel est votre rapport à tout cela maintenant, après plusieurs années de pratique romanesque?

CM – Eh bien! je ne trouve pas que Le ciel de Bay City était cynique. Pessimiste, oui, mais cynique… je ne suis pas tout à fait d’accord. Ce n’est toutefois pas moi qui dois mettre des mots sur mon travail. Néanmoins, le cynisme impliquerait un sujet qui profiterait de ce qu’il est en train de dénoncer. Je ne crois pas que c’était cela. Mais bon, il s’agit mon interprétation… Par contre, en ce qui concerne le pessimisme, je me sens mal; on m’a beaucoup reproché d’être sombre, d’être triste. Dans La ballade d’Ali Baba, j’ai l’impression d’aller un peu plus vers la lumière, d’être plus joyeuse, mais je m’en sens un peu mal. Ici, c’est l’intellectuelle qui parle; peut-être que je devrais lâcher prise et aller contre moi-même, mais je suis vraiment fatiguée de cette espèce d’atmosphère joyeuse et heureuse dans laquelle nous sommes constamment placés. Je l’ai beaucoup critiquée dans Ça va aller. Les choses sont graves, et il faut les prendre avec sérieux. Tant mieux si je peux aller vers la lumière et écrire contre moi-même, c’est vrai, mais on ne traite pas les choses avec assez de sérieux. On ne fait pas d’émission littéraire sérieuse; il faut toujours faire rigoler tout le monde. C’est correct. Je ne veux pas critiquer des gens, ce n’est pas ça du tout, mais je veux juste savoir pourquoi ça ne pourrait pas être sérieux par moments, pourquoi on ne peut pas prendre un ton très grave pour parler de choses graves. Ce n’est pas que je n’ai pas d’humour; j’ai beaucoup de peine que Joan Rivers soit morte. J’aime beaucoup la capacité d’être irrévérencieux, mais justement, à force d’être drôle sur tout, on n’est plus du tout irrévérencieux. On est juste dans l’air du temps un peu gamin, voilà.

PLL – La mort est toujours très importante dans vos livres. Mais dans La ballade d’Ali Baba, elle est envisagée autrement – je ne dirais toutefois pas qu’elle est envisagée d’une manière totalement différente… Je vous ai entendu dire à Plus on est de fous, plus on lit que la mort n’est pas la fin de la vie, et dans votre roman il y a cette phrase qui m’a beaucoup marqué : « On n’a pas besoin d’être toujours en accord avec la réalité. » Il y avait dans Le ciel de Bay City une certaine présence surnaturelle, que l’on retrouve dans La ballade d’Ali Baba. La question que j’ai envie de vous poser par rapport à cela est la suivante : faut-il disparaître pour enfin être présent au monde?

CM – C’est une très bonne question que vous me posez, qui touche vraiment à ce que je fais. Je vais vous répondre d’abord que, personnellement, je crois que la mort est la fin de la vie. C’est-à-dire que je ne pense pas que l’on continue à vivre après la mort. Je suis très matérialiste et pas du tout croyante. Par contre, je crois que les morts continuent à vivre avec nous pour une raison psychique. C’est très difficile pour nous de comprendre que quelqu’un est mort. On était fâché avec quelqu’un et dix ans après que cette personne soit morte, on va se réconcilier. Il y a une vie des morts à travers les vivants… Je ne suis pas encore morte, donc je n’ai pas fait cette expérience-là, mais pour moi il est vraiment important de penser comme cela. La façon dont nous voyons la mort concerne celui qui meurt; les morts continuent à être présents avec nous d’une façon ou d’une autre même si, souvent, on ne veut pas les voir. Si on me pose la question en tant qu’intellectuelle, je répondrais que je considère la présence des morts dans nos vies comme un aspect de notre réalité psychique. Mais dans les romans, c’est génial de faire venir les fantômes! Reste quand même à savoir si les gens sont plus présents lorsqu’ils sont morts… Dans La ballade d’Ali Baba, il est vrai que le personnage du père s’est épuré dans la mort. Érina a toujours détesté son père, il lui faisait du mal, mais dans la mort il est devenu un être humain. Il y a quelque chose de son essence qui s’est épuré et qu’elle peut supporter alors qu’elle n’arrivait pas à bien le voir ou à bien l’accepter lorsqu’il était encore parmi les vivants. Peut-être y a-t-il quelque chose qui se décante dans la mort et qui permet de voir les gens dans leur pur présent. Ça a l’air fou de dire ça parce qu’ils ne sont plus là du tout, mais peut-être que l’absence est la pure présence : quand les gens sont là, il y a tellement de facettes d’eux-mêmes à voir en même temps, tellement de contradictions…

PLL – Il y a sublimation de l’individu et de la figure du père dans la mort – et dans l’écriture aussi, fort probablement. Toutefois, je ne parle pas de catharsis… J’ai bien compris qu’il y a dans ce livre une entreprise de réconciliation avec le père, vous l’avez dit en entrevue, mais je trouve plus intéressantes les contradictions du personnage d’Érina, dans La ballade d’Ali Baba. Érina s’oppose à elle-même dans ce qu’elle affirme à son père. C’est d’une beauté vraiment féroce. Elle lui dit : « je t’oublierai », d’abord, et lorsqu’elle est sur le point de disperser ses centres, elle lui dit : « tu t’éparpilleras en mille fictions. […] Tu seras éternel. Tu seras dans tous les récits. Tu seras lové au cœur de tous les possibles. Tu ne seras plus rien. » Vassili, en même temps qu’il disparaît et qu’il est oublié par sa fille, devient surprésent, dans toutes les choses du monde.

CM – Justement, elle ne pourra pas voir le monde sans qu’il soit d’une certaine façon dans son interprétation. C’est tout comme s’il avait quand même gagné parce qu’il sera toujours là dans tout ce qu’elle vivra. Il l’a marquée, d’une certaine façon. En même temps, la dernière phrase est pour moi très méchante : « Tu ne seras plus rien »… C’est aussi comme si elle prenait sa revanche sur son père, malgré tout. Je crois que vous avez raison, il ne faut pas le voir seulement d’un point de vue psychologique, mais d’une manière plus grande que cela : c’est-à-dire que quand on est mort, on est un peu partout dans les souvenirs des autres, donc on est peut-être plus présent que lorsqu’on se voyait uniquement le samedi de deux heures à trois heures de l’après-midi, vous voyez?

PLL – Le personnage de Vassili refuse la nostalgie à sa fille, mais elle va s’y abandonner complètement à la fin, lorsqu’elle est à Key West. Le roman a une grande tonalité nostalgique, malgré le refus initial.

CM – Vous avez raison : Érina est complètement nostalgique. Vassili l’était également, mais il ne l’acceptait pas. Érina est nostalgique de ce qu’elle n’a même pas vécu, c’est-à-dire de l’enfance de son père.

PLL – Ainsi que des souvenirs qu’elle va s’inventer. Cela est repris par le mouvement général du livre, par la narration. On a l’impression d’être devant une narratrice assez détachée, mais plus on avance, plus elle se rapproche du père pour finalement essayer de s’en détacher d’une manière qui est celle des dernières phrases; elle lui dit : « Tu ne seras plus rien », mais elle lui dit aussi : « Tu seras éternel ».

CM – Il y a un mouvement de rapprochement et d’éloignement, vous avez raison. D’ailleurs, c’est à la fin du roman qu’Érina est le plus près de son père, ce qui s’accorde tout à fait avec votre idée : même mort une deuxième fois, il est encore plus près d’elle. La fin du roman est une grande adresse au père; j’ai beaucoup hésité à le faire, mais je croyais que c’était une bonne idée, à ce moment-là. C’est le seul temps où elle peut lui parler vraiment. Ce qui rejoint votre idée de présence : enfin, il est là, dans sa parole à elle. Alors qu’il est mort, elle peut s’adresser à lui directement au « tu ». Il s’agit de la première fois dans le livre où Érina parle à son père.

PLL – Il n’y a d’ailleurs jamais de dialogue, dans La ballade d’Ali Baba. Lorsque Érina est avec son père, on n’entend jamais sa voix à elle; c’est toujours Vassili qui parle. Parfois, les points de suspension laissent supposer qu’elle a pris la parole, mais en fait elle n’a jamais rien dit à son père – exception faite de ce dernier paragraphe où elle lui raconte ce qu’elle fait, où elle va, etc.

CM – Érina est très effacée tout au long du livre; elle n’a pas l’air très intéressante — il faut le dire.

PLL – Et même si c’est elle la narratrice, elle ne dit rien.

CM – C’est Vassili qui prend toute la place. Érina est un petit peu pâlotte, à côté de lui.

PLL – Oui, mais qui ne le serait pas? On peut se le demander! C’est un personnage très romanesque, et qui l’entraîne dans des aventures improbables. D’ailleurs, l’épisode du cimetière est très drôle malgré tout; vous avez raison de dire que vous ne détestez pas l’humour.

CM – Pour moi, les cimetières sont terribles mais sont très drôles.

PLL – Oui, et presque burlesque, même.

CM – J’aime vraiment l’humour noir, l’humour grinçant. C’est difficile à réaliser, par contre. La scène au cimetière a été très longue à écrire. Ce n’est pas évident, il faut rester dans un certain registre quand même.

PLL – Il y a un dans votre roman un intertexte important avec Hamlet ainsi qu’avec L’étranger de Camus; ce dernier est assez facile à décoder parce que le personnage de Vassili habite un long moment en Algérie et qu’un de ses amis s’appelle Meursault, mais je crois que les liens entre les deux textes sont plus importants que cela, quand même.

CM – Oui, Camus a écrit une œuvre que j’ai beaucoup aimée d’ailleurs. Il est arrivé à faire des romans où l’on réfléchit. J’apprécie beaucoup L’étranger, j’aime aussi tout ce qu’il écrit sur l’Algérie, et j’affectionne les contradictions de Camus. C’est quelqu’un qui était pour les Arabes, mais qui en même temps ne pouvait pas s’empêcher de regretter la culture française en Algérie – culture de laquelle il était quand même issu. Vous voyez, ce n’est que des contractions, Camus, et j’aime bien. La vie n’est pas simple!

PLL – On a une pensée qui est honnête, avec Camus.

CM – Oui, exactement. C’est ça : une pensée honnête et qui n’arrive pas à tout régler.

PLL – Cette honnêteté-là se trouve dans La ballade d’Ali Baba, dans un registre plus fictionnel qu’essayistique, puisqu’il s’agit d’un roman. Notamment en ce qui concerne la nostalgie, à laquelle Érina résiste – et à laquelle l’écriture résiste aussi – pour qu’elle soit finalement acceptée, à un certain point du texte.

CM – Tout à fait. On accepte. Érina est dans les contradictions, elle aussi. Elle est dans les paradoxes.

PLL – Ce qui serait l’un des symptômes d’une présence intelligente dans le roman, lorsque celui-ci en tant que discours accepte que tout ne soit pas noir ou blanc, comme vous le disiez tout à l’heure.

CM – Moi, dans la vie, je suis beaucoup plus bête. Si j’avais écrit un texte sur mon père, ç’aurait été beaucoup plus méchant. Vous voyez ce que je veux dire? J’aurais écrit un texte avec beaucoup plus d’amertume, de douleur et de colère. Dans la vie, je suis moins intelligente que dans mes textes. Dans l’écriture, les choses peuvent bouger. Je crée un personnage, je comprends des choses en les déplaçant, mais si on m’écoutait en thérapie – je n’en fais plus depuis trente ans mais je m’y suis adonné pendant un bon moment de ma vie –, c’est sûr que je serais vraiment en rage contre mon père. Vous avez raison, il y a une intelligence de l’écriture qui n’est pas la mienne.

PLL – Qui n’est pas la vôtre, mais qui vous appartient un peu malgré tout parce que c’est vous qui avez écrit le roman!

CM – Je comprends, mais en fait je dis toujours à mes étudiants qu’ils sont plus intelligents dans l’écriture que dans la réalité; je pense que c’est vrai.

PLL – C’est très intéressant, je retiens ce que vous dites parce que cela justifie un peu la forme romanesque, même si la création se passe de justification. Mais pourquoi faire du roman au lieu d’écrire tout simplement un témoignage? Parce que ça vous permet une plus grande intelligence?

CM – Ça ne serait pas intéressant, un témoignage. Je serais juste une pauvre fille qui a été bernée par son père. Autrement, c’est autre chose.

PLL – Est-ce que ce témoignage-là relèverait alors du réalisme des reality shows dont nous parlions plus tôt?

CM – Exactement : des reality shows, de la thérapie, etc. Je n’ai rien contre la thérapie, j’ai été en psychanalyse pendant des milliers d’années quand j’étais toute jeune, mais ce n’est pas intéressant; c’est pour soi, ce n’est pas pour les autres.

PLL – J’ai vu beaucoup de liens entre La ballade d’Ali Baba et Le ciel de Bay City : la cruauté du monde, la quête de l’amour fou, de la fusion, la réflexion sur la mort qui est à la fois convoitée et refusée aux personnages, etc. Mais je suis sorti de La ballade d’Ali Baba avec une plus grande impression de paix. Je pense que Le ciel de Bay City ne pouvait pas permettre cela; même si la vie d’Amy plus tard dans le désert évoque une plus grande paix, on sent quand même la mort qui hante toujours le personnage. Est-ce que La ballade d’Ali Baba est un roman plus sage, ou plus résigné, ou est-ce que c’est simplement que je cherche une conclusion?

CM – Résigné? J’espère que non! Parce que je n’aime pas que l’on soit résigné; je ne veux pas que l’on soit résigné. En tant que personne, je n’aime pas la résignation et c’est quelque chose que je veux interdire à mes étudiants. On a des rêves quand on est petit et quand on devient grand on les oublie… Il faut garder nos rêves, les faire vieillir mais les garder quand même. Alors le mot « résigné » ne me va pas. Mais le mot « paix » que vous utilisez me convient beaucoup mieux. Vous avez raison, je crois que quelque chose de la paix s’est frayé un chemin dans La ballade d’Ali Baba. Mais ce sont deux lignées différentes, aussi : il y a une lignée maternelle (Le ciel de Bay City) et une lignée paternelle (La ballade d’Ali Baba). Je reviendrais sur l’idée qu’il y a certaines morts qui nous amènent une paix. C’est affreux de dire cela, mais peut-être que la mort de mon père m’a apporté la paix. J’ai arrêté d’avoir peur qu’il meure. C’est terrible… Un de mes amis a perdu sa femme, décédée d’un cancer, et il m’a dit ceci après sa mort : « Au moins je ne souffre plus de cela, et elle non plus ». Il y a dans la mort quelque chose d’apaisant. Peut-être que c’est l’âge qui parle, aussi… Ce que je veux dire, c’est que je ne sais pas si je vais avancer ou si je vais reculer. Je suis une personne qui régresse, parfois. Donc peut-être que mon prochain roman sera très noir.

PLL – Reste à voir si cela serait véritablement une régression… Je comprends quand même que vous ne pouvez pas affirmer que le reste de votre production sera lumineux, c’est ça?

CM – C’est ça. Peut-être que je me suis réconciliée avec moi-même, mais je me méfie tellement de moi…

PLL – En utilisant le terme « résigné », je vous ai provoquée. Je voulais vous entendre là-dessus et la réponse que vous m’avez fournie me satisfait. On pourrait penser, si on essayait de faire une histoire de votre littérature, que nous sommes arrivés à un moment où la paix a été établie pour de bon et qu’il n’y a plus rien de possible après. Ce serait affreux. Ce que vous dites est parfait en ce sens-là.

CM – Je pense qu’on se résigne quand on est professeur à l’université… Je sais que vous commencez votre carrière alors je vais vous faire peur. On se résigne très vite et c’est ça qui est terrible. Il y a plein de choses sur lesquelles on doit céder parce que l’institution est ainsi et je vous dis : ne vous résignez pas! Je me suis résignée et ce que je suis en train de raconter dans La ballade d’Ali Baba – et c’est vous qui me permettez d’y penser –, c’est que cette fille qui est une universitaire et dont on sait très peu de choses, finalement, retrouve un peu de folie grâce à son père. Et j’espère que le côté universitaire de moi-même va retrouver un peu de folie grâce à La ballade d’Ali Baba. Parce que si j’ai été, dans la vie, plus désagréable ou pas contente, à l’université, je dois avouer qu’il faut arriver à l’heure aux cours… Il faut faire des demandes de subvention, des choses que l’on n’a pas envie de faire pour qu’il y ait de l’argent pour les étudiants, et caetera, et caetera. L’université, parfois, est comme un rouleau compresseur… Je pense que je me suis résignée très tôt en allant à l’université et que je redécouvre avec l’âge une certaine paix, mais aussi une force. Ce que je peux dire aux plus jeunes, c’est de ne pas faire comme moi, de ne pas se résigner aussi vite.

PLL – Malgré tout, vous avez une production qui est très libre, très percutante, et qui ne s’est pas nécessairement résignée, pour reprendre le terme.

CM – Oui, mais cela dépend aussi ce qu’on avait comme rêve… Je pense que j’avais le rêve, vraiment, de changer l’université. Et puis… non. À l’université, je suis quand même un peu la folle de service. Mon directeur a dit de moi à quelqu’un : « Catherine, de toute façon, elle exagère. » Mais elle n’exagère pas du tout, Catherine!

PLL – Elle pourrait faire pire!

CM – Exactement! Vous avez très bien compris! Elle pourrait faire pire… Mais elle ne le fait pas. N’hésitez pas à faire pire.

PLL – D’accord, et je vous remercie pour le conseil. Mais j’espère que ce que vous dites est vrai et que ce roman vous a redonné une certaine folie, pour que nous ayons droit à d’autres ouvrages comme Diamanda Galás, ou Ce que dit l’écorce, qui ne sont pas du tout des essais universitaires.

CM – Non, non, non. Pour moi, c’est fini, les essais universitaires. J’en suis même à un point de ma vie où les articles universitaires sont finis. Parce que ça ne sert à rien. Je veux dire : pour moi. J’ai l’impression de ne pas être lue, et qu’il y a moyen de penser dans des formats différents, des formats qui sont peut-être plus populaires sans être populistes. Il y a moyen de penser ailleurs. Donc pour moi, il y a des choses qui sont finies, comme celles-là. Mais j’y ai cru, j’ai cru qu’il fallait le faire. C’est ma dette : quand on devient professeur, on a une dette et on ne sait pas pourquoi.

La ballade d’Ali Baba, Éditions Héliotrope, 2014

À propos de Pierre-Luc Landry


Pierre-Luc Landry a soutenu en 2013 une thèse de doctorat en création et en études littéraires à l’Université Laval. Il est membre fondateur de la revue numérique de création et de réflexion Le Crachoir de Flaubert et a fait partie de l’équipe de l’observatoire de la littérature contemporaine Salon double pendant cinq ans. Son premier roman, L’équation du temps, a été publié en 2013 aux Éditions Druide, à Montréal, et a été finaliste au Prix des lecteurs de Radio-Canada en 2014. Il est professeur à temps partiel et chercheur postdoctoral au Département de français de l'Université d'Ottawa et enseigne également au Collège militaire royal du Canada à Kingston.



%d blogueurs aiment cette page :