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Publié par le 14 sept, 2014 dans Entrevues, Littérature | commentaires

ENTREVUE. Hochelaga imaginaire: projet transdiciplinaire dans un quartier aux possibilités narratives infinies

 

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Quand j’ai vu qu’un projet littéraire allait prendre place dans Hochelaga-Maisonneuve – un quartier où je demeure depuis plusieurs années et que j’aime de tout mon coeur – j’ai décidé d’aller poser quelques questions afin de savoir de quoi il en retourne. Benoit Bordeleau, co-organisateur du projet, m’a expliqué plus en détails ce qu’est Hochelaga imaginaire. 

Hochelaga imaginaire: c’est parti d’où? Pourquoi? Comment? À qui s’adresse le projet avant tout?

Hochelaga imaginaire, que je co-organise avec Bertrand Gervais, est l’un des projets centraux du programme triennal de La Traversée intitulé Éléments d’un imaginaire des lieux: traces et tracés géopoétiques (qui bénéficie du soutien du FRQSC). Les activités des dernières années ont favorisé des incursions de plus en plus fréquentes en territoire urbain et l’exploration de nouvelles formes de diffusion. GARESdéveloppé en collaboration avec Sébastien Cliche, est probablement l’un des exemples les plus éloquents. L’atelier qui s’est déroulé dans l’arrière-pays gaspésien (Sur les traces de terres fantômes, mentionné ci-contre), a aussi été un moment tournant pour plusieurs membres quant à leur manière de considérer les lieux. Une rencontre avec les anciens des villages a permis de prendre conscience d’une mémoire vivante des lieux, véhiculée notamment par la mémoire orale. Il y a présentement une volonté de s’attarder plus en profondeur à cette question.

Nous avions donc la volonté d’aller plus loin dans l’exploration de la notion de quartier, abordée dans le cadre des Retours du flâneur, favoriser le contact avec la parole des habitants du quartier qui portent en eux une expérience et une mémoire des lieux pour en déployer l’imaginaire à travers un certain nombre de productions à géographie variable, multiplier les collaborations avec les artistes du coin afin d’offrir un espace de dialogue ou l’échange des pratiques permet de renégocier le rapport que l’on entretien avec les lieux de notre quotidienneté. Pour certains participants, ce sera l’occasion de découvrir et de dire un quartier qui ne leur est absolument pas familier et, ça aussi, c’est très précieux.

Quant à la question, mais pourquoi donc Hochelaga? C’est un territoire qui habite mon atelier d’écriture depuis cinq ans déjà, à tel point que j’ai décidé de me pencher sur ses représentations littéraires dans le cadre d’une thèse… Alors on s’est dit: pourquoi pas? Dans la tradition traverséenne, on aime bien découvrir un regard unique porté sur le territoire: j’agirai comme une espèce de courroie de transmission, mais puisque c’est un projet collectif, je m’attends moi-même à découvrir, cinq, dix, quinze nouvelles visions du quartier.

Comment le projet va s’installer dans le quartier pendant ce délai d’un an dont vous parlez dans votre présentation? C’est le laps de temps nécessaire pour bien circonscrire un quartier?

Le projet va s’installer progressivement dans le quartier. Fidèles à nos habitudes, nous favoriserons la flânerie et la déambulation en vue d’une prise de notes (manuscrites, photographiques, sonores ou vidéo). Nous multiplierons toutefois les approches avec les citoyens sur le principe du micro-trottoir, en ayant nos propres questions en tête, mais surtout en étant attentifs à ce que tout un chacun voudra bien nous raconter: les anecdotes, les récits que l’on fait des lieux le modifient sensiblement la perception qu’on en a; ils offrent une cartographie autre que le cadastre des rues et des ruelles. C’est une prise avec une sensibilité à l’oeuvre qui nous permet de dériver non pas seulement dans l’espace, mais aussi dans le langage.

Un certain nombre d’activités ont été proposées jusqu’à présent, mais le calendrier prendra vraiment forme lors de la soirée préparatoire du mardi 16 septembre, ouverte à tous, faut-il le signaler! Des déambulations collectives se feront selon différentes contraintes, des soirées de lecture seront organisées, des performances, voire des installations qui auront pour but de questionner notre rapport au quartier. Cet atelier prendra la couleur de qui mettra ses mains à la pâte, mais nous nous assurerons qu’une diversité de voix se fasse entendre.

Il faut aussi noter que pour l’automne, une série de conférences, dont le détail est disponible dans les liens ci-dessous, sera donnée dans le cadre du groupe de recherche-création Pour une géopoétique urbaine: Hochelaga-Maisonneuve, dirigé par Denise Brassard et Bertrand Gervais à l’UQAM et auquel je collabore. Ces séances sont ouvertes à tous et à toutes. Nous assurons déjà une présence sur les réseaux sociaux (notamment Twitter sur le fil @hocheima) et des invitations ponctuelles ciblées y seront faites. Il est aussi possible de s’inscrire sur la liste de diffusion d’actualités de La Traversée pour être tenu au courant.

Cette période d’un an permettra de saisir le quartier à un certain moment dans le temps, mais nous ne pouvons prétendre à une synthèse de celui-ci. Cela correspond aussi à la période durant laquelle se tiendra le groupe de recherche-création et qui facilitera la participation de divers conférenciers. Cela permettra aussi de réaliser les projets d’édition, d’expos. Ceux qui seraient intéressés, mais qui ne veulent pas s’y tremper le gros orteil tout de suite, auront le temps d’observer les divers projets se développer. Il sera possible de s’y greffer en cours de route. Si l’engouement est au rendez-vous, le projet (du moins sur le Web) pourrait bien se dérouler sur une année supplémentaire ou deux, à un rythme moins soutenu.

La Traversée, c’est quoi?

La Traversée – Atelier québécois de géopoétique a été fondée il y a dix ans. Il se déploie sur trois îlots, soit à Montréal, Sherbrooke et Québec. Rachel Bouvet a tenu la barre de la direction depuis sa fondation jusqu’à tout récemment. L’actuel comité de direction est formé d’André Carpentier, Denise Brassard et Bertrand Gervais, appuyés par une équipe d’assistants et un équipage d’une douzaine de membres. L’Atelier est affilié à l’Institut international de géopoétique, fondé par Kenneth White en 1989, et est reconnu par Figura, le centre de recherche sur le texte et l’imaginaire. Ce dernier lui assure une base universitaire stable, bien que La Traversée soit ouverte sur le dehors.

La géopoétique, car il faut bien préciser de quoi il en découle, constitue un champ de recherche et de création orienté vers l’exploration du rapport sensible et intelligent à la terre, à l’espace qui environne l’humain; elle tente de faire converger des observations, des réflexions, des intuitions issues de la science, de la philosophie, de la poésie et des arts (voir Kenneth White, Le Plateau de l’Albatros, 1994). Cette approche vise à «ouvrir un nouvel espace culturel en revenant à ce qui constitue la base de toute culture, à savoir le rapport entre l’être humain et la Terre, ce rapport étant conçu à la fois sur les plans sensible, intellectuel et expressif». (K. White, Bulletin d’information de l’Institut international de géopoétique, printemps 2005). Tel que nous le concevons à La Traversée, ce rapport à la Terre doit être compris dans sa globalité: si cette approche favorise un regard nouveau sur les espaces naturels ou vastes, il nous apparaît nécessaire de nous tourner vers la ville, l’urbain, qui est l’une des figures essentielles de notre condition contemporaine. Nous cherchons

Les activités du groupe s’inscrivent donc dans un champ de recherche-création inédit en Amérique et permettent de rassembler une cinquantaine de membres actifs, bon an, mal an, issus de formations et de milieux divers: écrivains, artistes, géographes, enseignants, philosophes, médecins… La Traversée rassemble des étudiants, des professeurs et des personnes de tous horizons qui manifestent un intérêt pour le voyage, le nomadisme et l’errance; la mémoire orale et tellurienne; le rapport entre le lieu et l’écriture – plus largement, l’expression artistique que peut susciter l’appréhension d’un lieu, son expérience.

Les ateliers nomades sont au coeur des activités de La Traversée depuis sa création. Brièvement, il s’agit d’occuper un lieu sur une période de trois à cinq jours, de se l’approprier non seulement par l’expérience, mais aussi par une exploration des discours qui constituent l’histoire, la mémoire des lieux afin d’établir un dialogue, d’instaurer une tension qui permette de renouveler notre regard. Si je fais mention du terme appropriation, c’est moins dans un sens possessif que ce qui fait que l’on change notre attitude face au lieu foulé. À titre d’exemple, la ligne de train Montréal-Senneterre (empruntée jusqu’à Clova, dans notre cas) a été le lieu d’un tel atelier, tout comme les villages gaspésiens qui ont été fermés au cours des années 1970 (Saint-Nil, Saint-Octave-de-l’Avenir…), la Matawinie, les glaces du fleuve en hiver… À Montréal même, les rives ont été investies, tout comme les ruelles. Il s’agit toujours de découvrir ces lieux par la lunette d’un membre de l’atelier, de quelqu’un qui habite l’espace en question. L’expérience est ensuite prolongée dans le cadre de nos Carnets de navigation, publications collectives qui sont de véritables objets-livres.

D’autres activités, plus ponctuelles, se déroulent à l’initiative des membres: les conférences Au retour du voyageur permettent de découvrir des paysages nouveaux sous l’angle du témoignage; des Retours du grimpeur ont aussi été organisés, favorisant ici le récit de montagne, de grimpe; les Retours du flâneur, finalement, sont à la base de l’élaboration d’Hochelaga imaginaire. Il s’agissait dans ce cas d’établir des espaces-thèmes (parcs et squares, quartier, gares, trottoirs, dépanneurs, centres commerciaux…).

«FAIT QUE… T’AS PASSÉ LA NUIT LA TÊTE DANS LE  BOL?»  Crédit: Benoit Bordeleau

«FAIT QUE… T’AS PASSÉ LA NUIT LA TÊTE DANS LE BOL?»
Crédit: Benoit Bordeleau

Le concept de flânerie est au coeur de vos projets. C’est d’ailleurs de cette façon qu’on observe beaucoup de choses, qu’on devient sensible à ce qui nous entoure, qu’on s’imprègne d’un lieu. Que peux-tu en dire?

La flânerie, plus qu’un concept, est une manière de pratiquer l’espace et de porter un regard sur la ville, et il reste le mode privilégié de l’observation de la ville. Ça devient une manière d’être. Certains flâneurs optent pour la marche, lente ou hâtive (à la manière des situationnistes), d’autres préfèrent l’immobilité et élisent un banc de parc ou encore la vitrine d’un café pour poste d’observation… Chose certaine, elle participe de la réappropriation d’un temps à soi, de la mise en place d’une distance qui serait tout à la fois liante. Mais la flânerie se passe aussi dans le langage alors qu’on fréquente un lieu, qu’on multiplie les digressions spatiales et mentales. On finit par explorer la ville autrement que par les pieds; le paysage urbain fait l’objet d’une seconde exploration dans le langage qui sert à l’exprimer.

Les gens qui habitent et aiment Hochelaga – tu en fais partie – s’entendent tous pour dire qu’il s’y passe quelque chose de singulier, que la vie y est peu banale, que son observation a quelque chose de fascinant. Comment décrirais-tu cet endroit à quelqu’un qui n’y a jamais mis les pieds?

Oui! Hochelaga a été pour ma conjointe et moi un port d’attache. Après être débarqués à Montréal il y a neuf ans et résidé un peu plus d’un an à deux pas de l’hôpital Saint-Luc, dans le brouhaha du Quartier Latin, notre arrivée sur la rue Darling nous a enfin donné une prise sur la ville. Ça a été une période fascinante où nous avons découvert notre amour pour la vie urbaine, mais ça filtrait par le prisme hochelagais: son atmosphère de village et sa tranquillité (toute relative, on s’entend). On se dit des mots doux au rez-de-chaussée tandis qu’aux balcons en s’engueule, mais ça finit la plupart du temps par se régler. Aujourd’hui, je dirais que ce qui me frappe c’est surtout la grande diversité des unités d’atmosphère qu’on y retrouve; je dirais même qu’il y a quelque chose d’un peu bric-à-brac, mais je dois avouer que c’est peut-être mon propre regard qui provoque cet effet. Il y a du bizarre à tous les coins de rue et dans les racoins des ruelles – il faut savoir varnousser aux bons endroits, aussi, pour le débusquer! Aussi, le quartier est en mutation et il n’est pas nécessaire d’y avoir passé sa vie pour s’en apercevoir, mais on y voit encore les traces d’hier et les strates mises à nu d’un quartier qui, on ne s’en cachera pas, est encore dur.

Selon moi, Hochelaga est un quartier aux possibilités narratives infinies ou presque. Es-tu d’accord?

Certainement. On peut le dire d’un quartier comme d’une ville. La tentative d’épuisement d’un lieu parisien, de Perec, démontre bien qu’on n’arriverait pas à tout dire d’une place. Le quartier est riche d’histoire, ça c’est une chose, mais chaque citoyen le retisse à sa manière: par ses parcours quotidiens, par les souvenirs qu’il y projette et qui d’une certaine façon définissent une cartographie mentale, subjective. Les frontières, les repères que l’on établit soi-même à force de répétition finissent aussi par varier dans le temps.

En ce qui me concerne, il ne se passe pas une semaine sans que je tombe sur un aspect que je n’avais pas remarqué, un petit moment d’étrangeté dans le sillon de la quotidienneté. C’est d’ailleurs ce qui constitue l’essentiel d’Hoche’élague et qui se manifeste autrement dans un projet collectif comme Dérives, sur un territoire plus vaste, mais tout à la fois plus intime. Il faut aussi trouver des stratégies pour prendre en défaut nos habitudes, trouver la brèche qui permet au regard de se poser autrement sur les gens, les choses.

DE LA FRITURE Crédit: Benoit Bordeleau

DE LA FRITURE
Crédit: Benoit Bordeleau

Concrètement, y a-t-il des actions que les gens qui participent à ce projet sont amenés à faire dans le quartier?

Tout d’abord, aller y déambuler sur une base régulière pour noter, photographier, enregistrer. Ça semble aller de soi, mais il est clair, pour nous, que c’est l’expérience du lieu qui prime. Ensuite, l’étonnement premier se nourrit de toute la documentation qu’il peut selon l’angle voulu. L’idée, c’est aussi de faire connaître le projet, d’inciter les citoyens à venir nous raconter des souvenirs, des anecdotes, bref: des incursions sensibles dans la vie d’Hochelaga-Maisonneuve et autour. À l’inverse, nous assurerons une présence des participants dans le cadre d’événements organisés dans le quartier par des tiers. Le lancement des productions liées au projet se dérouleront aussi dans le quartier: ce sera l’occasion de fraterniser, de soumettre de nouvelles propositions… Et puis, il faudra garder l’oeil ouvert: divers types d’inscriptions urbaines sont à prévoir.

Qu’est-ce qui ressortira de ce projet? Un livre? Un recueil? Une expo? Un site web?

Un peu de tout ça, en fait! Un site Web entrera bientôt en développement avec la collaboration de l’équipe médiatique du Laboratoire NT2. Il permettra de diffuser les notes de terrain captées par les participants, à diffuser des entretiens avec les citoyens, des articles plus substantiels sur une facette du quartier, d’y croiser des nouvelles et des propositions poétiques. De plus, l’équipe de l’Observatoire de l’imaginaire contemporain assurera l’enregistrement des conférences prononcées dans le cadre du groupe de recherche-création: elles seront donc disponibles en ligne.

Comme cet atelier est multiforme, des matériaux se prêteront plutôt à une publication papier (dans la veine des Carnets de navigation), des correspondances, des expositions photos, installations. Des traces de chacun des projets seront conservées sur le site Web.

 *Pour des informations plus complètes à l’égard des publications ou des activités organisées par La Traversée, il suffit de se rendre sur http://latraversee.uqam.ca ou de communiquer directement avec la coordonnatrice, Myriam Marcil-Bergeron (la_traversee@uqam.ca).

Références:

http://latraversee.uqam.ca/sites/latraversee.uqam.ca/files/Hochelaga_imaginaire_invitation.pdf

http://latraversee.uqam.ca/atelier/hochelaga-imaginaire-explorations-g-opo-tiques-dans-hochelaga-maisonneuve-et-autour

À propos de Myriam Daguzan-Bernier


Myriam est fondatrice et rédactrice en chef de Ma Mère Etait Hipster. Pigiste à temps complet, vous pouvez la lire chez BRBR et chez Châtelaine. Elle est également gestionnaire de communauté pour l'émission LIRE à ICI ARTV et édimestre pour Châtelaine. Dans ses temps libres (ça existe ça?) rien ne la rend plus heureuse que de passer des heures à fouiner sur le web pour dénicher plein de choses: musique, art, projets, bouffe, nouveautés, etc. Bref, vous ne la trouverez jamais loin d'un ordinateur ou de son téléphone un ti-peu intelligent.



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