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Publié par le 12 sept, 2014 dans Littérature | commentaires

Mailman de J. Robert Lennon : Des malaises et des hommes

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Que ce soit avec Nathan Zuckerman (Philip Roth), Frank Bascombe (Richard Ford) ou encore Larry Gopnik l’homme sérieux des frères Coen (A serious man), il semblerait que l’imaginaire américain des dernières décennies soit peuplé d’antihéros aux aventures parfois burlesques, parfois pathétiques, ayant tous leur lot de cynisme et d’ironie. Hasard ou constante? Je ne saurais dire. Nous pouvons par contre ajouter à ce groupe de personnages fictifs Albert Lippincott, alias Mailman, mis en scène dans le roman du même nom, signé J. Robert Lennon. Cinquantenaire blasé, son quotidien se verra chambouler par une suite d’événements aussi inattendus que ridicules. Cette déferlante de bouleversement l’amènera d’un état à l’autre, d’un souvenir à l’autre et d’un échec à l’autre. De la physique aux services postaux en passant par la psychiatrie; de New York à la Floride en passant par le Kazakhstan, Mailman est le récit de tous ces détours qui, parfois, nous font rater l’essentiel.

D’abord ce livre, comme un objet. Couverture belle et intrigante, avec une impression cognée, donnant un relief tant à l’image qu’au titre, de même que pour la quatrième de couverture. Avec cette citation sur le dos du livre où on peut y lire :

« Je n’ai pas grand-chose à raconter. Ma vie n’a rien d’extraordinaire. C’est même plutôt le chaos total. J’ai essayé de faire pas mal de choses, mais rien n’a fonctionné, c’est tout. »

Déjà, le charme opère. Alors que plusieurs vont trouver l’allure de ce livre plutôt unique, d’autres, plus accros, vont y voir là la griffe d’une maison d’édition française bien particulière, Monsieur Toussaint Louverture (MTL). Fondé en 2004, celle-ci à su, au fil des parutions, mettre de l’avant un catalogue unique, se consacrant aux marges de la littérature et ainsi chercher les oubliés de l’édition française. Pigeant couramment en Amérique et traduisant ainsi de grands romans américains, le piège était immense que de sombrer dans une franco-obsession du american dream, ce qu’ils ont su, au fil des ans,  habilement éviter. C’est donc en ce début d’année, à l’aube de leur dixième anniversaire, que MTL faisait paraître aux côtés de Ken Kesey (Vol au-dessus d’un nid de coucou) et de Steve Tesich (Karoo, Price) ce fameux Mailman de J. Robert Lennon.

Maintenant l’histoire. Albert Lippincott, dit Mailman, mâche une vingtaine de grains de riz chaque matin avant de se lever, pour prendre le temps de réfléchir aux erreurs passées. Ensuite s’enclenche son quotidien qui se déplie comme une routine rodée au quart de tour. Employé des services postaux de longue date, Mailman travaille et erre à la fois dans la banlieue de Nestor comme ces personnages qui meublent tous nos quotidiens, mais sur qui nous ne sommes jamais capables de mettre d’existence propre. La première partie, bonne de 400 pages, nous fait découvrir Mailman à la fois par des vignettes de sa vie quotidienne et avec l’aide d’ellipses narratives nous amenant à découvrir tant l’étudiant qu’il a été que le mari qu’il fut. Des études remplies de promesses qui se soldent par une attaque sur l’un de ses professeurs, un mariage qui débute par un internement psychiatrique: nombreuses sont les voies qui nous mèneront à suivre ce facteur solitaire vivant dans une banlieue universitaire de l’état de New York.

Inquisitive John BW

Crédit: Coutroisie de l’auteur

Ainsi, pour s’occuper, Mailman a la fâcheuse habitude d’ouvrir le courrier des gens qui ont le malheur de faire partie de sa route postale.  Lorsque le destinataire d’une des lettres que Mailman retient depuis un peu trop longtemps – cette dernière s’étant abîmée lors de l’ouverture – s’enlève la vie, notre facteur se met à questionner sa culpabilité dans l’affaire. Première d’une longue série de questionnements, Mailman sera désormais persuadé qu’on épie son travail et que des enquêteurs sont sur son dos suite à ce suicide. Tentant de camoufler les irrégularités qu’on pourrait déceler sur ses façons de faire, Mailman s’engouffre dans une fuite qui l’amènera à quitter son patelin vers le soleil floridien ou se prélasse ses parents depuis quelques années.

Dans ce roman de Lennon, chaque action amène un souvenir, chaque souvenir, un constat. Que ce soit lorsque Mailman se remémore son expérience au Kazakhstan dans les Corps de la Paix, ou quand il revient sur son premier mariage, ou encore lorsqu’il relate sa relation trouble avec sa sœur – relation qui perdure encore aujourd’hui – Lippincott revient toujours au constat d’échec. Comme si toute sa vie n’avez été qu’une suite d’idées qui n’ont jamais vraiment abouti. Bien que l’histoire semble toujours revenir sur des éléments passés sans jamais avancer dans le présent, Lennon parvient, par ce mécanisme, à constituer habilement son personnage et permet au lecteur de développer une réelle empathie pour l’un des grands cultivateurs de malaises de la littérature. Et alors que le livre semble se constituer que de polaroïds de désastres quotidiens, la deuxième partie s’ouvre et le filon narratif enclenche la cinquième vitesse vers une finale inéluctable.

L’une des grandes particularités du bouquin est cette façon dont l’auteur à de toujours référer à son personnage par Mailman, plutôt que par son vrai nom. Comme s’il y avait là une symbiose, quelque chose d’indissociable entre la personne et sa fonction sociale, voire capitale. Si cette suite d’échecs peut paraître lourde dans une énumération factuelle, cette dernière ne fait pas honneur au ton profondément absurde et ironique qui se dégage du récit. Lennon s’inscrit à pieds joints dans une littérature postmoderne, où l’ironie est la figure de proue menant l’histoire, dévoilant par son absurdité les vides abyssaux meublant certaines solitudes. Lennon s’installe donc entre Auster et Coe, près de Pynchon et DeLillo, dans un postmodernisme typiquement américain, dans ce qu’on pourrait appeler son âge d’or alors que certains parlent déjà de son avènement.

Au final, Mailman est cet homme qui n’a jamais su aimer. Ni sa mère, personnage castrant, ni sa sœur, personnage mythifié avec qui les lignes familiales étaient parfois troubles. Ni même sa femme qui lui a laissé au fond qu’un divorce auquel il tente toujours de trouver un sens ou encore Semma, avec qui il a redécouvert le désir avant de le reperdre de sitôt. Mailman questionne son existence même s’il semble déjà avoir baissé les bras. Il existe par delà la fiction, partout autour de nous, parfois même si près. Il y a là un grand roman américain, si cela peu encore dire quelque chose à quelqu’un. Un roman où l’échec n’est pas une finalité, mais plutôt une nécessité. À lire, essentiellement.

Mailman, J. Robert Lennon, 2014

À propos de Jeremy Laniel


Issu d’un parcours académique qui était tout sauf littéraire, il est libraire depuis maintenant cinq ans et ne cesse de s’amouracher avec le monde du livre. Il est présentement président du comité de sélection du Prix des libraires et vous pouvez le retrouvez sur les ondes de CIBL à l’émission Lectures et châtiments.



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