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Publié par le 31 août, 2014 dans Entrevues | commentaires

Entrevue avec Valerian Mazataud : À travers ses yeux

 

Reportage documentaire « De nous il ne reste plus personne » de Valerian Mazataud sur les réfugiés syriens en Jordanie (automne 2012).

Reportage documentaire « De nous il ne reste plus personne » de Valerian Mazataud sur les réfugiés syriens en Jordanie (automne 2012).

Photojournaliste indépendant basé au Québec, Valerian Mazataud a récemment exposé à Montréal* et à Toronto des images des réfugiés syriens teintées de sensibilité. Du quartier Montréal Nord aux mines en Amérique du Sud et au Canada, de la guerre des olives en Palestine au camp Zaatari en Jordanie, Valerian Mazataud apporte un éclairage inédit à des questions que la presse ignore ou rabâche sans nouvelles perspectives.

À l’automne 2012, Valerian Mazataud décide de réaliser un reportage dans les camps de réfugiés syriens de Zaatari et de Ramtha en Jordanie, au lieu d’aller en Syrie comme la plupart des journalistes : « On parlait surtout de la guerre en elle-même, mais pas assez des réfugiés ». Comme pour ses autres projets, Mazataud finance son voyage grâce à des assignations médiatiques, ce qui lui garantit son indépendance.

Reportage documentaire « De nous il ne reste plus personne » de Valerian Mazataud sur les réfugiés syriens en Jordanie (automne 2012).

Reportage documentaire « De nous il ne reste plus personne » de Valerian Mazataud sur les réfugiés syriens en Jordanie (automne 2012).

De ce séjour en Jordanie, émerge un projet ancré dans une interrogation transversale, ayant trait aux rares objets que les personnes ont pu emporter avec elles lors de leur départ précipité de Syrie : «Ce qui m’intéressait, c’est leur histoire, leur état transitoire de personnes qui sont entre deux mondes, ce qui leur reste d’avant leur départ, raconte Mazataud. Mais beaucoup de gens souhaitaient garder l’anonymat. Puisque je ne pouvais faire leur portrait, je leur ai demandé s’il y avait des objets qui pouvaient parler pour eux ». De retour à Montréal, le titre du projet, « De nous, il ne reste plus personne », s’impose naturellement au photojournaliste.

Un drapeau, un keffieh, un gant de cuisine, une théière, une photo, un Coran, une masbaha***, un bijou, des jouets, un costume ou une chemise de nuit d’enfant. Autant d’objets incarnant la nostalgie, symbolisant l’attachement à un lieu et au quotidien vécu dans ce lieu, à une culture, à des proches, autour desquels les images de Mazataud tissent des histoires et mettent en mouvement leurs propriétaires, dont on ne voit souvent pas le visage ou alors partiellement. Bouleversantes et poignantes à l’instar d’autres photos illustrant la guerre en Syrie et ses victimes décédées ou délogées de leur terre, les images de Mazataud se démarquent par leur caractère poétique et leur capacité d’activer à la fois l’identification, le ressenti et l’imaginaire. En effet, elles dépeignent les réfugiés non seulement comme les victimes d’un conflit armé qui s’est imposé à eux, mais aussi  et surtout comme des êtres humains, qui ont une histoire, une culture, des enfants, des préoccupations diverses et relativement « triviales », comme les nôtres, et pas seulement des besoins de base comme la survie. Ainsi, les personnes qui subissent une guerre sont souvent perçues par l’imaginaire collectif comme une foule indistincte de « victimes collatérales » et de cette manière déshumanisées, notamment en raison du traitement fait par les médias : « Visuellement, les journaux attendent souvent le même type d’images de réfugiés, toujours représentés comme des victimes dans la misère, souligne Mazataud. Ce n’est pas faux, mais ce n’est pas forcément la meilleure manière de parler d’eux ».

Reportage documentaire « De nous il ne reste plus personne » de Valerian Mazataud sur les réfugiés syriens en Jordanie (automne 2012).

Reportage documentaire « De nous il ne reste plus personne » de Valerian Mazataud sur les réfugiés syriens en Jordanie (automne 2012).

L’attribution d’un rôle aux personnes photographiées à travers l’usage d’objets qui leur sont chers a permis à Mazataud de nouer une relation avec ses sujets : « Ils se sentaient impliqués dans la narration de leur histoire, ce n’était plus un rapport unidirectionnel ». De fait, les images traduisent un rapport de confiance entre le photojournaliste et les personnes dont il a fait le portrait : « Une des grandes qualités d’un journaliste, c’est d’être à  l’écoute, insiste Mazataud. Tu es là pour poser des questions et, surtout, pour écouter ce que te racontent les gens ». Pour cette raison, le photojournaliste ne s’intéresse pas tellement à la nouvelle, privilégiant des projets qui s’inscrivent dans le long terme et qui lui permettent de s’imprégner des réalités vécues par les gens et de la manière dont ces derniers les expérimentent : « Il m’arrive de publier dans un quotidien, mais cette publication est de l’ordre du reportage documentaire, d’une démarche où j’écoute surtout ce que les gens ont à dire, plutôt que d’essayer de faire correspondre ce qu’on me dit à l’actualité mise en avant dans les médias ».

Publié dans de nombreux médias montréalais (Nouveau Projet, Le Devoir, L’Actualité, jobboom, etc.), Valerian Mazataud est venu au monde du reportage documentaire par des chemins de passerelle, ceux de la biologie et de l’éducation écologique. Alors qu’il était animateur de camps de jour en environnement, un tour du monde en vélo réalisé entre 2002 et 2004 a instillé en lui le goût de « se confronter à la réalité » pour mieux comprendre des problématiques sociales, politiques et écologiques qui le rendent perplexe : « Par exemple, je ne comprends pas pourquoi le conflit israélo-palestinien dure depuis cinquante ans et j’ai beau lire des analyses et des essais, ça ne m’en apprend pas plus ».

Village de Ni'lin, Cisjordanie. 30 octobre 2009. Reportage documentaire « La guerre des olives » de Valerian Mazataud en Cisjordanie.

Village de Ni’lin, Cisjordanie. 30 octobre 2009. Reportage documentaire « La guerre des olives » de Valerian Mazataud en Cisjordanie.

Pour ses débuts dans le photojournalisme à l’automne 2009, Mazataud se rend à Naplouse en Palestine, dans le cadre d’une collaboration avec l’ONG Project Hope : « Comme j’avais déjà le pied dans l’éducation, j’ai enseigné la photo en tant que bénévole à de jeunes décrocheurs scolaires âgés de 14 à 17 ans, raconte-t-il. Ils avaient beaucoup de curiosité et aucune idée préconçue sur le plan artistique. On partait prendre des photos à l’extérieur, entre autres près du camp de Balata. Ce travail a mené à une exposition des photos des jeunes dans leur école, intitulée « À travers leurs yeux », qui a voyagé à Amsterdam, Montréal, Toronto et Saskatoon». Pendant son séjour en Palestine, Mazataud a réalisé un photoreportage sur la récolte des olives : « Comme une partie des champs est située en zone C en bordure des colonies, les fermiers palestiniens doivent demander la permission à l’armée israélienne pour aller faire leur récolte pendant 2 à 4 jours, alors qu’il faudrait près de 13 jours. L’accès aux champs s’effectue depuis sous étroite surveillance de l’armée. Peu à peu, faute de soins, les arbres tombent malades, et finissent par devenir improductifs. Une logique implacable pour forcer les palestiniens à abandonner les terres…. De plus, les colons essayent de saccager les champs palestiniens pour créer une zone tampon. J’ai suivi des fermiers dans leur récolte d’olives, pris en photo les soldats qui surveillaient la récolte… »

Exposé à Espace Projet à Montréal en octobre 2010, l’ensemble des photos résultant de ce travail est intitulé « La guerre des olives » : « Depuis quelques années, la période de la récolte des olives, autrefois festive, est devenue synonyme de violence à travers la Cisjordanie. Les médias israéliens l’appellent «La guerre des olives» » explique Mazataud.

Ces images illustrent bien les dimensions socio-écologiques du conflit israélo-palestinien, dont un enjeu majeur est le contrôle par l’État israélien des ressources en eau en territoire palestinien. Depuis 1967, 2,5 millions d’oliviers ont été arrachés en Palestine, soit par l’armée israélienne pour libérer de l’espace pour le mur de séparation, élargir les zones de sécurité et comme représailles pour les attentats-suicides, soit par des colons. En provoquant une perte de revenus, la destruction de ces oliviers ainsi que d’autres arbres (citronniers, amandiers, palmiers, bananiers, vignes…) par les soldats israéliens entraîne une diminution de la biodiversité et augmente l’érosion des sols, la désertification, le chômage et la pauvreté : « Selon la Croix Rouge, en 2009, c’était quelque 10 millions d’oliviers qui participent au revenu de plus de 100.000 familles palestiniennes » ajoute Mazataud. Avec la question de l’eau, la dégradation des vergers est l’une des causes importantes du sentiment d’injustice et de désespoir des Palestiniens, puisque l’olivier constitue à leurs yeux un symbole de la terre et de leur identité palestinienne. Cela ne fait donc qu’exacerber les tensions et intensifier le conflit existant.

Reportage documentaire « Montréal Nord » de Valerian Mazataud (projet depuis 2013).

Reportage documentaire « Montréal Nord » de Valerian Mazataud (projet depuis 2013).

Valerian Mazataud défriche aussi des problématiques plus près de nous. En septembre 2013, il a publié dans Nouveau Projet un portrait de Montréal Nord, un quartier qui l’intriguait et sur lequel il ne connaissait que des stéréotypes : « Ça fait un an et demi que je fais des photoreportages à Montréal Nord. Au début, j’ai commencé par travailler sur le quartier par curiosité, c’était les 5 ans de l’émeute et je voulais voir à quoi ressemblait le quartier. J’espère monter une exposition en 2015 pour le centenaire de Montréal Nord ». On doit d’ailleurs au photojournaliste un reportage récent dans Châtelaine, portant sur un refuge pour mères monoparentales dans Montréal Nord.

Quand on demande à Mazataud si un photojournaliste devrait être engagé et inscrire son travail dans une réflexion éthique continue, en allant plus loin que le respect du code déontologique du journalisme, celui-ci explique qu’il ne lui appartient pas de contraindre autrui, mais que c’est ainsi qu’il conçoit les choses : « Quand tu fais ce métier en tant qu’indépendant, tu dois te remettre sans cesse en question, ajoute-t-il. Si je fais une image où la personne n’est pas respectée, ce n’est pas une photo intéressante, je n’en serai pas fier et je ne l’utiliserai pas. Que reste-t-il à couvrir, que reste-t-il à comprendre et à expliquer ? Est-ce que ça a du sens de refaire les mêmes photos que d’autres photographes, de déranger pour rien des gens qui mènent une vie difficile?  L’idée, c’est de trouver mon propre langage visuel et d’apprendre quelque chose aux gens qui vont voir mes photos ». Dans cette perspective, Mazataud a fait siens les principes suivants : travailler en-dehors des mouvances de l’actualité médiatique ; prendre le temps de se distancier ; tenter d’offrir au public une perspective novatrice.

Mazataud rédige le texte de la plupart de ses reportages et de ses expositions : « les photos sont là pour créer quelque chose de non-verbal et d’émotionnel ; les textes apportent le côté informatif ». Mais depuis quelques temps, il collabore également avec des journalistes pour l’écriture de certains photoreportages. Ainsi, pour ses reportages au Pérou et en Bolivie sur les mines canadiennes et locales, il s’est associé à deux journalistes spécialisés dans cette thématique, Antoine Dion-Ortega et Pierrick Blin. Tous les trois partiront bientôt à Terre-Neuve-et-Labrador, le plus grand producteur de fer au Canada : « On va investiguer les différents modèles d’exploitation des ressources minières », précise Mazataud.

Reportage documentaire « Chaskis » de Valerian Mazataud sur l'exploitation minière dans les Andes en Pérou et en Bolivie (mars 2013). Les Chaskis étaient des messagers dans l'empire Inca.

Reportage documentaire « Chaskis » de Valerian Mazataud sur l’exploitation minière dans les Andes en Pérou et en Bolivie (mars 2013). Les Chaskis étaient des messagers dans l’empire Inca.

Organisant à ses heures perdues des randonnées photographiques avec des jeunes, Valerian Mazataud n’a pas délaissé sa première vocation de pédagogue. Avec son objectif, il cherche à déchiffrer la marche du monde, « d’abord pour lui, ensuite pour les autres, parce que les photos vivent à travers le regard de ceux qui les voient ».

Site web du photojournaliste

*Organisée en juin 2014 au Café Kahwa par Tadamon, un collectif montréalais qui œuvre pour les luttes pour l’autodétermination, l’égalité et la justice dans les régions du Moyen-Orient et les communautés de la diaspora à Montréal et ailleurs.

**Au festival Contact de Toronto en mai 2014.

**Chapelet à grains, utilisé aussi bien pour la prière qu’en quête d’apaisement, notamment par les musulmans et les chrétiens dans le monde arabe (mais aussi en Iran, en Turquie, en Inde…). On les appelle aussi « passe-temps » et certains sont très anciens et précieux.

*** La Cisjordanie est divisée en trois zones depuis les Accords d’Oslo en 1993. La zone C est sous contrôle israélien total et couvre les deux tiers de la Cisjordanie.

À propos de Nayla Naoufal


Nayla est stagiaire postdoctorale à l'Université Laval, où ses travaux s'inscrivent au croisement de l'éducation relative à l'environnement, de l'éducation interculturelle et de l'éducation à la paix. Dans son autre vie, elle est critique de danse et collabore à Ma mère était hipster et au Devoir. Fondatrice du blogue Dance from the mat et vagabonde intellectuelle assumée, elle affectionne les librairies, les bibliothèques et les salles obscures.



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