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Publié par le 29 août, 2014 dans Entrevues, Théâtre | commentaires

Le No Show: arme massive pour société en mal de (sa) culture. Entrevue avec Hubert Lemire.

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Crédits: David Ospina

 

Après avoir vu le No Show au FTA l’an dernier – spectacle qui m’a énormément marquée et qui a alimenté ma réflexion sur l’état de la culture – j’ai eu envie de poser des questions à l’équipe pour approfondir un peu l’impact de cette création sur les spectateurs. Hubert Lemire, directeur du Théâtre Du Bunker, a accepté généreusement de répondre à mes questions. 

Comment avez-vous trouvé les réactions du public, tant au Carrefour International de théâtre (2013) qu’au FTA (2014)?

Très, très encourageantes.  Il faut dire que, même si nous avons travaillé trois ans sur le spectacle, il s’est créé, dans sa forme actuelle, en 90 heures, à 4 semaines de la première (écriture et répétitions incluses).  Un plan de fou.  Mais pour nous, qui voulions dénoncer le sous-financement des arts, il était hors de question de nous exploiter nous-mêmes en créant le show.  Alors on a mis autant d’heures que notre budget nous le permettait, au risque de faire un flop.

Inutile de dire que le soir de notre première mondiale, en juin 2013, à Québec, on était morts de peur.

Et la réponse fut réjouissante ;  et les suites, très heureuses.  C’est suite à cela que la rumeur s’est rendue aux oreilles du FTA, qui nous a invités pour la saison suivante.  Et voilà qu’en octobre, le NoShow s’envole vers la France pour jouer à Vanves et dans un festival international à Marseille.   Donc nos collègues professionnels nous encouragent beaucoup.

Maintenant, pour le public lui-même, c’est plus difficile à savoir.  Ceux qui viennent nous voir après le spectacle sont en général nos alliés, ceux qui endossent notre propos, qui y croient.

On a entendu souvent : il faut que j’aille vous voir, paraît que votre show est super.  Mais si je continue à dire toutes les belles choses qu’on nous dit, je vais passer pour fendant.  Faudrait pas.

Alors je me contenterai de dire : les réactions du public, à ce jour, nous laissent croire que le NoShow jouera longtemps.  Et si tu m’avais devant les yeux, tu verrais que je trépigne et que j’ai du mal à contenir ma fierté.

Après avoir vu le spectacle, les gens prennent-ils réellement conscience de l’état des choses?

Hum…  Comment savoir?  La question, on se la pose tous les soirs…

À la première montréalaise (au FTA toujours), alors que la majorité du public était du milieu culturel et artistique, plus du ⅓ de la salle n’a rien payé. Pensez-vous que le problème commence au coeur même de ce milieu?

Oui, hein, ça fait mal au coeur, un tiers de la salle qui ne donne rien.

Mais remettons un peu en perspective : ce soir-là, toute la salle était « invitée » par le Festival.  Nous nous doutions bien que plusieurs gens choisiraient de ne rien payer, comme le veut la tradition des premières dans le monde du spectacle.

Cependant, il est vrai qu’à en voir les tenues de soirée chic et les « Honorables Monsieur le… » et la « Très distinguée Madame… », on se dit, si vous êtes si honorables et distingués, vous êtes bien capables de payer 17$ au moins.

Mais bon.  Les gens riches ne sont pas riches pour rien, il faut croire.

Il faut aussi préciser ceci : jamais dans le processus de choix de tarif pour le spectacle nous ne mentionnons aux spectateurs le pourquoi de ce concept de « jeu des tarifs ».  Si on leur disait : « nos salaires dépendant des montants que vous payez », je suis convaincu que les gens donneraient plus.  Mais dire ça au monde, c’est leur donner la réponse, voire même les enduire de culpabilité avant le début du spectacle.  Non, on ne fait pas ça.  On dit : à vous de choisir combien vous voulez payer votre place.  Et personne ne saura le montant que vous aurez choisi.  Ainsi le spectateur est-il seul avec sa conscience.  Puis les conséquences suivent.

On pourrait aussi, tout bêtement, se dire : les gens ont la chance de ne rien payer, ils seraient fous de ne pas en profiter.  En offrant le tarif zéro, on prend un risque, nous, producteurs.  Mais quand les gens donnent zéro, justement, on se fait un plaisir de les remettre à leur place, en leur disant : vous voyez, le sous-financement, il ne vient pas que du gouvernement, il vient de vous aussi.  Comment pouvez-vous prétendre à de l’art de qualité si vous qui venez au théâtre, vous n’êtes même pas prêt à débourser quelques dollars?  Si vous voulez continuer à ne rien payer pour vos spectacles, acceptez des hausses d’impôts considérables.  Et sortez dans la rue pour défendre l’art.  Nous, artistes, sommes bien mal placés pour crier au scandale puisque l’argent que nous réclamons, c’est celui qui met le beurre sur notre pain.

Si le public se levait et criait d’une seule voix que les arts méritent mieux, je suis convaincu que nos dirigeants entendraient davantage le message que s’il n’était que porté par les artistes.

Ce qui, moi, m’a le plus étonné des gens qui n’ont rien donné, ce sont nos représentations régulières, en festival (pas la soirée d’ouverture chez Duceppe, mais celles à la 5e Salle de la PDA)  où 20% de la salle ne donnait rien, soir après soir.

1 personne sur 5.

Chaque soir, pour nous, c’était la douche froide. « Vraiment?  Mais pour qui nous prenez-vous?  Des saltimbanques?  Des amateurs? »

Il était difficile pour nous de cacher notre amertume.

Loin de moi l’idée d’alimenter la compétition Montréal-Québec, mais à Québec, sur les 560 spectateurs, 20 personnes en tout et partout n’ont rien donné.

À Montréal, sur les quelque 1000 personnes rejointes, environ 200 n’ont rien donné.

Ce ne sont pas du tout les mêmes proportions.  Faudrait faire des études à ce sujet, ce serait passionnant.  Y a-t-il un sociologue dans la salle?

C’est un fait; la culture au Québec n’a pas la place qu’elle mérite. Que faut-il faire selon vous pour que les choses changent? Est-ce une question d’éducation avant tout? De sous?

Tu mets le doigt déjà sur des bonnes pistes de solution.  L’éducation, oui, me semble être la racine du problème.  Faudrait que nos jeunes aient accès à la culture dès leur plus jeune âge, que le fait d’aller au théâtre ne soit pas la-sortie-annuelle-où-soudain-le-prof-se-fout-d’eux-pour-un-après-midi-et-où-les-acteurs-parlent-bizarre-et-portent-de-drôles-de-perruques.

Aussi les profs devraient tout faire pour trouver des spectacles qui allumeront leurs élèves plutôt que de les traumatiser d’ennui pour le reste de leurs jours.

Et bien sûr, il y a l’argent.  Le nerf de la guerre.  Mais comment en obtenir plus quand la pensée populaire veut que nous soyons des BS de luxe?  Comment concevoir, pour la population, que les arts ont une importance primordiale, comparables à la santé et à l’éducation?  En temps d’austérité comme aujourd’hui (en fait, on dirait que depuis que depuis ma naissance le monde est en pleine austérité) c’est difficile à faire passer. Le public doit nous aider dans ce combat.  Le NoShow dit un peu cela aussi : sans vous, public, nous ne sommes rien.  Aidez-nous à vous aider, comme dirait Centraide.

Crédits: David Ospina

Crédits: David Ospina

La création avec autant de têtes pensantes, comment ça fonctionne?

C’est pas évident, en effet !  Mais c’est tellement riche.  Le sujet que nous abordons avec le NoShow est très délicat.  J’ai toujours dit qu’on avait une patate chaude dans les mains et qu’il fallait bien prendre soin de la lancer comme du monde. C’est pour cette raison que nous avons voulu créer le spectacle avec autant de têtes pensantes, comme tu dis.  Parmi nous, il y a Alexandre Fecteau, le chef.  Les autres sont les Indiens, comme dans l’expression « trop de chefs pas assez d’Indiens. »  Chaque acteur du spectacle et chaque auteur du comité d’écriture (F. Bernier, M. Robin et moi-même) amenons au moulin nos propositions, des versions de texte.  Ensemble, avec Alex, on se réunit, on lit, on étudie les propositions et on réenligne le travail.  On s’en remet à Alexandre sans craindre de proposer.  Au final, c’est lui qui tranche, sinon rien n’avancerait jamais.  Alexandre a ce talent de savoir ce qu’il ne veut pas.  Il ne sait pas toujours ce qu’il veut, mais quand les choses ne lui plaisent pas, il sait pourquoi et l’exprime très bien.  Donc les règles du jeu se sont établies, affûtées, au fur et à mesure ; et nous, les Indiens, apprivoisant ces règles, on arrive à s’amuser dans tout ça.  La clef : le désir de travailler ensemble et le respect des univers de chacun.

Les plus grands constats que vous avez faits, à travers toute cette création, quels sont-ils? C’est encourageant? Déprimant? Il y a de l’espoir? ;)

Le constat initial, celui que nous niions au tout début du processus, fut une révélation.  Tu vas rire de nous, mais bon.  On s’est rendu compte que « les artistes à la vie de bohème », c’était nous.  Au tout début de notre processus, il y a quatre ans, Fecteau nous a demandé qu’est-ce que c’était pour nous, la Bohème.  Nos réponses variaient, mais se rejoignaient tout de même en un point commun : ce n’est pas nous.  On rushe pas tant que çanous.  On s’en sort bien, nous. 

Puis le processus a avancé.  Les demandes de subvention sont parties, mais les subventions ne sont jamais rentrées.  On s’est retrouvé avec trois fois rien pour créer notre show et l’évidence du même coup : nous sommes pauvres, on s’acharne à faire ce spectacle, on est mu par on ne sait quelle obstination.  Finie la fiction que nous voulions mettre en scène, celles de jeunes artistes passionnés.  On allait parler de nous.

Pour le reste, en ce qui concerne les constats, ils sont nombreux.

En vrac, on pourrait dire que plusieurs personnes du milieu artistique nous remercient à la sortie de spectacle, merci de dire ça sur une scène, merci de le faire avec humour, merci d’oser en parler sans que ça soit misérabiliste.

On pourrait dire aussi que d’autres trouvent que nous nous plaignons, que c’est « malaisant » et pathétique.  Étonnamment, la majeure partie de ceux qui nous disent ça sont plus jeunes que nous.  Peut-être leurs rêves sont-ils encore intacts et se sentent-ils dérangés par notre amer état des lieux?  Tant mieux s’ils voient encore la vie en rose.  Je les envie.  Quand ils débanderont, ils m’appelleront, j’espère.  On ira boire des coups jusqu’à en oublier comment on s’appelle.

Est-ce que le besoin de créer demeure toujours plus fort que tout, malgré toutes les difficultés rencontrées?

Je pense que notre spectacle dit exactement cela : que malgré les écueils, on n’arrive pas à « accrocher nos leggings » (comme des hockeyeurs en fin de carrière raccrochent leurs patins).

Souvent, dans le processus, dans le doute, quand nous nous heurtions à la fameuse question « mais que se passera-t-il dans ce foutu spectacle qu’on n’arrive pas à écrire », on s’est découragé.  Avec raison ; on a écrit trois pièces, qui sont toutes retrouvées à la poubelle après quelques lectures à la table.

Mais l’idée de base du spectacle nous allumait tellement qu’on n’était pas capable de lâcher le morceau.  Et étrangement, l’adversité (l’absence de soutien financier des deux conseils des arts) nous a donné le coup de pied au derrière nécessaire pour que le NoShow soit ce qu’il est aujourd’hui.

Aujourd’hui donc, je peux dire : oui, le besoin de créer demeure plus fort que tout.

Mais je complèterais aussi en disant que la jeunesse et la passion ne sont pas des ressources inépuisables.  Dire haut et fort « ma passion pour mon métier est plus forte que tout » est une arme à deux tranchants.  Ce serait facile alors pour le gouvernement de nous répondre : « Fine, organisez-vous alors, si vous tripez tant que ça dans votre coin. »  De là vient notre besoin de faire la grève pendant le spectacle.  Parce qu’on se doute bien que si on la faisait dans la vie, on perdrait rapidement le peu de sympathie populaire qu’on a.

Après un édito sur le fait que la culture est pour beaucoup tenue à bout de bras par le bénévolat, plusieurs nous ont dit que nous devions peut-être penser arrêter afin de montrer que, justement, la culture coûte quelque chose à produire et que nous n’aidons pas nécessairement la cause. Qu’en pensez-vous?

Bel édito!  Des phrases rejoignent complètement la philosophie du NoShow, dont « Peut-être qu’à force de faire avec les moyens du bord, on a trop prouvé que les choses se faisaient quand même, sans budget, sans aide. »

Ma préférée : « Au Québec, je pense qu’on se câlice vraiment de la culture. On aime le sport et on va faire des pieds et des mains pour encourager une équipe sportive. Mais pour les arts? Eh boy. Je ne vois pas beaucoup de poings levés pour aller à la défense de nos artistes. »

Dans le NoShow, on y fait référence, à cette folie du sport, du hockey, notamment.  Qu’a-t-on à envier au monde sportif?  Leur public massif.

Pourquoi les gens vont au Centre Bell, paient 200$, pis regrettent rien de leur soirée à 10$ la bière? Fouille-moi.  Ça me fascine.

Tout arrêter?  Qu’est-ce que ça donnerait?  Trop de gens, j’ai l’impression, diraient : « Enfin, ils se taisent, les fatikants. »

Ça me fait penser à quand j’étais au Conservatoire, en 2005, pendant la grève étudiante, celle où est apparue le fameux carré rouge.  On se questionnait à savoir si nous, les 30 étudiants en art dram., on allait nous aussi déserter nos cours.

Je me disais : mais ça ne sert à rien que nous fassions la grève, à part nous tirer dans le pied pour notre carrière qui, on ne le sait pas encore, ne lèvera peut-être jamais.

Des étudiants en médecine qui font la grève, ça fesse.  Tu te dis : oh mon dieu, ils ne seront pas capables de me diagnostiquer la nouvelle maladie qui va apparaître dans 4 ans et dont je serai victime et qui va m’emporter, c’est sûr. Mais un acteur qui n’a pas répété ses scènes d’audition du Quat’sous, on s’en torche-tu rien qu’un peu?  Mets-en qu’on s’en torche.  Alors nous allions être les martyres de la promo 2005?  Non.  On a décidé d’aller faire un coup d’état aux Gémeaux à la place.  Faut compter ses munitions et pas toutes les clancher d’un coup. Mourons pour nos idées, d’accord, mais de mort lente, disait l’autre.

Alors tout arrêter?  Non.  Faire le NoShow.  Du moins, pour nous, ce show, c’est à ça qu’il sert.  Nous nettoyer l’âme, nous nettoyer les frustrations dans l’humour (parce que si on n’en rit pas, on va en pleurer).  On a l’impression, en jouant ce show, de faire notre part du combat.  Combattre le feu par le feu.  Combattre en faisant ce qu’on fait le mieux : du théâtre.  Et communiquer nos inquiétudes au public, car c’est lui, le public, notre allié principal.  Sans lui, à quoi sert-on?

On a trop souvent l’impression que les arts vivants se font pour un public de gens qui font eux-mêmes des arts vivants.  Le serpent qui se mange la queue.  Mais non!  Il y a du vrai monde dans nos salles.  Pendant le NoShow, on pose la question à un spectateur qui, impérativement, n’est pas un artiste : « Qu’est-ce que le théâtre t’apporte que tu ne retrouves pas ailleurs? ».  Soir après soir, pour nous, sur scène, les réponses font frissonner.  Un soir, je me souviens même d’avoir continuer l’entrevue avec le spectateur avec un trémolo incontrôlable dans la voix.  Ce sont ces spectateurs-là, passionnés, amoureux, qui me donnent l’espoir.  Il faut leur donner la parole, les responsabiliser.  Leur donner le mandat de parler pour nous, de faire le fameux « développement de public », tâche toujours pelletée dans notre cour à nous, les artistes.  Parce qu’un artiste qui crie « je manque d’argent, personne ne sait que mon spectacle existe » peut facilement se faire dire : « C’est parce que t’es poche. »  Un spectateur qui dit : « Ils ont du talent, soutenons-les », c’est autre chose.

Le No Show revient à l’Espace Libre du 3 au 13 septembre prochain. Et on vous le dit: ALLEZ-Y. Une réflexion pertinente et nécessaire sur la culture. 

À propos de Myriam Daguzan-Bernier


Myriam est fondatrice et rédactrice en chef de Ma Mère Etait Hipster. Pigiste à temps complet, vous pouvez la lire chez BRBR et chez Châtelaine. Elle est également gestionnaire de communauté pour l'émission LIRE à ICI ARTV et édimestre pour Châtelaine. Dans ses temps libres (ça existe ça?) rien ne la rend plus heureuse que de passer des heures à fouiner sur le web pour dénicher plein de choses: musique, art, projets, bouffe, nouveautés, etc. Bref, vous ne la trouverez jamais loin d'un ordinateur ou de son téléphone un ti-peu intelligent.



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