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Publié par le 21 août, 2014 dans Entrevues, Littérature | commentaires

Le poète comme photographe des émotions – Portrait de Louise Dupré


Le poème est icône. Le poème est oiseau. Le poème est fruit. La poésie a de particulier qu’elle peut se définir par n’importe quoi, pour autant que le lecteur ait la compétence de faire parler la définition.
(Le feu de mon père, Michael Delisle, Éditions du Boréal, p. 57)

Je ferme le livre de Michael Delisle, Le feu de mon père, quelques jours après une rencontre avec l’écrivaine, poète, féministe, ancienne professeure de création littéraire, éditrice et critique littéraire Louise Dupré. Dire que ces deux événements s’entrechoquent dans mon esprit est un euphémisme, tant les mots de Michael Delisle au sujet de son parcours d’auteur et de sa pratique d’écriture rejoignent les paroles de Louise Dupré au sujet de la poésie et de la place de l’écrivain dans le monde. Tout cela me laisse dans une profonde reconnaissance littéraire. La générosité et le partage de ces deux auteurs, dans leurs œuvres respectives ainsi que dans leurs vies tout entières vouées à la littérature, ne laissent pas indifférent.

Ceci dit, la comparaison s’arrêtera là, même si ceux-ci étaient réunis il y a deux semaines aux Correspondances d’Eastman (en compagnie de Francine Ruel et autour de Danielle Laurin) à la table ronde consacrée au « récit des origines : de la filiation à l’émancipation ». J’ai rencontré Louise Dupré lors d’une longue entrevue, et celle-ci m’a fourni amplement de quoi cogiter longtemps…

Louise Dupré et Michael Delisle petite

Parler de littérature

Louise Dupré est l’auteure d’une quinzaine d’ouvrages et de nombreux articles et textes de création. Elle nous a offert tout récemment L’album multicolore, dont je vous ai parlé ici. Dans ce livre autobiographique écrit à la suite du décès de sa mère, l’auteure se remémore des épisodes de la vie de cette femme qu’elle ne connaissait pas assez bien. Elle essaie de reconstituer sa vie pour mieux dépasser sa tristesse et vivre son deuil.

Nous avions convenu d’une rencontre à Montréal pour parler d’un certain nombre de sujets soulevés dans son livre, mais aussi de son parcours d’écriture. Louise Dupré aime prendre le temps de discuter de littérature. Retraitée depuis peu de l’enseignement, on sent que cette activité lui manque et qu’échanger autour de ses livres, de la poésie ou de la création lui plaît beaucoup.

C’est pourquoi elle aime particulièrement aller aux Correspondances d’Eastman, pour y rencontrer les lecteurs, mais aussi les autres auteurs, dans la simplicité et sur la durée, puisque l’on peut s’y croiser aussi bien dans la rue que lors des cafés littéraires ou autres activités. « Je trouve que tout en étant grand public, les cafés ont un contenu vraiment intéressant et profond. L’année passée et cette année, j’ai appris des choses sur mon propre travail et sur le travail des autres écrivains. Les questions du public, souvent intéressantes, suscitent des réponses d’une certaine profondeur. Ce sont des amoureux de la littérature qui se déplacent spécialement. J’aime également y rencontrer des auteurs de différentes générations. Ce genre de festival fait aussi tomber les préjugés puisqu’il prouve que la littérature intéresse », explique-t-elle.

La place de l’écrivain dans le monde

Louise Dupré a œuvré dans le milieu syndical et s’est donc toujours intéressée aux questions sociales. Formée par Francine Lalonde, syndicaliste et femme politique, qui a été courtement ministre déléguée à la Condition féminine dans le cabinet de René Lévesque, il a cependant fallu qu’elle choisisse entre le syndicalisme et l’écriture. Par celle-ci, elle a trouvé une autre façon de s’engager dans de nombreuses causes, et en particulier pour le féminisme, en tant qu’universitaire et membre du collectif des Éditions du remue-ménage.

« Mon combat a été de faire connaître l’écriture des femmes et d’écrire sur l’écriture des femmes. Mon travail d’universitaire a été de la diffuser, de faire de l’analyse critique et théorique. »

Pour elle, l’écrivain et le poète doivent absolument être dans le monde, mais également suffisamment retirés pour se concentrer et réfléchir. Elle fait volontiers référence à la philosophe et écrivaine belge Claire Lejeune, qui affirmait à propos de l’écrivain : « Solitaire et solidaire ».

Représentant l’Académie des lettres du Québec à la Coalition des organismes littéraires depuis 2007, Louise Dupré a dirigé plusieurs fois la Rencontre québécoise internationale des écrivains, lors de laquelle des écrivains francophones et francophiles de plusieurs pays discutent tous ensemble de sujets tels que « Que veut la littérature ? », en 2012, ou « Le glissement des genres », en 2014. « C’est quelque chose d’important pour les écrivains d’être avec d’autres, un peu comme à Eastman, pas toujours enfermés dans leur petit monde. »

Le fait d’être aujourd’hui retraitée lui permet en quelque sorte de « se réinsérer dans le monde », selon ses propres mots. Son parcours d’écriture lui a fait traverser plusieurs grandes thématiques : d’abord l’écriture autour du désir (La peau familière, 1983, Chambres, 1986), ensuite une écriture plus proche de la psychanalyse et dont L’album multicolore pourrait être le point final et enfin, la voici maintenant dans une phase d’écriture plus sociale.

« Je suis rendue à une phase plus près du rapport au monde, des classes sociales, de ce qu’a été le Québec. Il s’agit de moi face au monde, le petit monde et le grand monde. Quelle est la responsabilité de l’individu ? »

Elle explique cet intérêt par son héritage familial. Son grand-père était communiste, engagement audacieux pour l’époque, et sa mère était favorable à la Révolution tranquille. Dans sa famille, il y a toujours eu une soif de justice sociale qui s’est exprimée par des prises de position notamment au sujet de l’instruction des filles et de l’éducation. L’écrivaine se sent plus coupée de son père, qui était d’origine ouvrière et presque illettré. Elle a l’impression d’avoir abandonné la famille de son père en faisant certains choix de vie et en devenant universitaire. Ces origines complexes, ces mondes complètement opposés qui l’ont cependant construite lui donnent envie d’écrire sur les différences sociales entre les êtres. Il n’est pas étonnant que nous évoquions Annie Ernaux ou Didier Eribon dans notre discussion, ces deux auteurs travaillant essentiellement sur des sujets de nature sociologique et autobiographique.

La thématique Le monde et moi des Correspondances d’Eastman cette année a donc bien inspiré Louise Dupré, et l’a même « brassée ». Pour elle, les livres importants sont ceux qui nous mettent face au monde.
« Que ce soit le monde intime, le monde privé, le monde du Québec, le monde de l’étranger. Les livres qui nous parlent, ce sont ceux qui nous mettent face au monde, mais face à nous-mêmes aussi. Qui font le lien entre le monde, l’autre et soi », précise-t-elle.

Poète avant tout

Touche-à-tout littéraire, Louise Dupré a écrit des romans, des essais, du théâtre, mais elle se revendique surtout de la poésie. Elle a d’ailleurs reçu en 2011 le Prix du Gouverneur général pour son recueil Plus haut que les flammes, paru aux Éditions du Noroît. Poème qui d’un seul souffle évoque toute l’horreur des camps de concentration d’Auschwitz et Birkenau, tout en entretenant un espoir qui s’incarne dans un enfant, donc dans la vie même.
Plus haut que les flammes
Même si elle n’a jamais écrit de texte directement pour un interprète, un de ses poèmes a été mis en musique et se retrouvera bientôt dans un livre-disque réalisé par Chloé Sainte-Marie. Un autre de ses poèmes, Vertige, a été chanté par Luc De Larochellière.

« Si je dis que je suis poète d’abord, c’est que je trouve que ce qui est le plus important, c’est l’énonciation, le regard sur le monde. Quand je travaille un roman, ce n’est pas l’histoire qui m’intéresse, c’est le regard. Le poète est un photographe des émotions, du monde, du réel, par le biais des émotions. C’est ce qui m’intéresse dans tout ce que j’écris, même dans l’essai. C’est l’insistance sur ce qu’on ne voit pas, ce qu’on ne dit pas et que, souvent, on trouve peu important. Le poète est celui qui arrive à mettre des mots sur l’insignifiant, qui prend soudainement une signifiance pour lui et pour le lecteur qui, tout à coup, commence à percevoir la réalité. »

Pour l’écrivaine qui a l’habitude d’écrire au petit matin, dans son lit, en compagnie de son chat, la procrastination n’est jamais trop loin, et la peur non plus. Elle reconnaît qu’il peut parfois être difficile de s’installer et de se mettre à écrire. Celle qui a enseigné la création littéraire pendant de nombreuses années l’a constaté également chez ses étudiants. Elle raconte : « Beaucoup d’écrivains autour de moi ont le goût de faire la vaisselle ou le ménage, au lieu d’écrire (rires) ! On dirait qu’on vole ce temps-là à quelqu’un d’autre, qu’on se pense trop important. Mais aussi, ça nous force à nous mettre face à nous-mêmes et ce n’est pas toujours agréable…

Pour moi, le matin, c’est le plus beau moment dans la journée. On se trouve entre le sommeil et le réveil, on est moins armé contre l’inconscient, on se laisse davantage pénétrer par la rumeur du monde, on est plus poreux. »

Le travail de mémoire et l’émancipation

Une autobiographie telle que L’album multicolore, en tant qu’objet littéraire, met un point final au travail de mémoire. Mais on imagine à quel point ce travail peut être sans fin, plus encore que pour un roman de fiction.

« Pour un écrivain, le fait de faire rentrer un texte dans une forme, qui est le livre, c’est déjà un deuil. Il y a parfois des anecdotes auxquelles on pense après coup, ou durant le travail éditorial. Cela m’est arrivé pour le texte sur la main gauche (p. 147 de L’album multicolore, «Le rendez-vous »). C’est en discutant avec Olga, des éditions Héliotrope. Elle m’a questionnée sur cette anecdote que je lui avais racontée, mais que je n’avais pas écrite, ce qui fait que je l’ai finalement ajoutée. Mais à l’inverse, j’ai déjà vu des éditeurs quasiment arracher les manuscrits des mains des auteurs ! Il faut le laisser aller à un moment donné car ça peut ne jamais finir. Pour moi, quand c’est fini, c’est fini. Il ne faut pas avoir de regrets ! On passe à autre chose. Ce n’est pas un livre parfait, ce n’est pas le livre idéal, mais c’est ce livre que je pouvais écrire à ce moment-là sur ma mère. »

Figure fondamentale, la mère demeure très présente dans la littérature. Louise Dupré, dans L’album multicolore, a répertorié de nombreux auteurs traitant du sujet, de Simone de Beauvoir (Une mort très douce) à Albert Cohen (Le livre de ma mère).

« C’est une relation passionnelle, et pour la fille, c’est encore plus crucial. Son pôle d’identification, c’est la mère, donc elle doit tuer la mère pour devenir elle-même. La mère aimerait que sa fille soit son double jusqu’à un certain point, mais la fille doit savoir dire : “Non, je retiens certaines choses de toi, mais je suis moi. ” C’est une relation miroir qu’il faut briser tôt ou tard, ce qui n’est pas toujours facile quand il y a de l’amour ! », explique-t-elle.

L’écrivaine a traité le sujet de la mère et de la maternité plusieurs fois dans son œuvre, comme dans La memoria, publié en 1996 et dans la pièce de théâtre Tout comme elle, mise en scène par Brigitte Haentjens en 2006. Deux textes très forts, dans lesquels on retrouve d’autres thématiques importantes dans l’œuvre de Louise Dupré : le désir, l’amour, la féminité, l’engagement.
V4-Tout comme
Écrire sur la figure de la mère, sur nos origines, peut prendre la tournure d’un affranchissement.

« Ça m’a permis de mettre une distance. Mais d’abord de mettre des mots sur les émotions. Je suis une personne extrêmement sensible, donc les émotions peuvent s’entremêler. Et mon travail dans toute chose de la vie, c’est de trouver des mots afin de remettre ces émotions à leur place. Il faut trouver une capacité d’analyse qui induit une mise à distance. », explique-t-elle.

Louise Dupré s’interroge beaucoup sur la capacité que nous avons en général à répondre à notre désarroi intérieur. Croyant depuis toujours que la littérature aide à vivre, elle revient sur l’importance d’événements tels qu’Eastman pour se retrouver en communauté et réfléchir ensemble.

« L’écrivain est peut-être aussi là pour nommer certaines choses, certains faits que beaucoup de personnes ressentent mais n’ont peut-être pas la possibilité d’analyser ou d’identifier. »

L’auteure avait aussi ce désir de partager son histoire personnelle, et le livre L’album multicolore a été extrêmement bien reçu à la fois par les lecteurs et la critique, ce qui pour elle n’est pas étranger à cette volonté.

« Ça me fait chaud au cœur. C’est un livre que j’ai eu du mal à écrire, et il est reçu avec tendresse. J’ai passé ma vie à m’interroger et si je force les autres à se poser des questions, c’est bon signe. C’est long, écrire, et parsemé de doutes. En plus, ce livre comporte plusieurs enjeux pour moi. J’ai rendu hommage à ma mère sans complaisance, et par cet accueil, j’ai l’impression que sa mémoire est portée. Elle devient un peu la mère de tous. Je pense qu’elle aimerait ça. J’ai reçu aussi beaucoup de mots de personnes qui ont vécu des deuils. Le deuil est universel et le vieillissement aussi. Ça m’a beaucoup touchée, car j’ai l’impression que s’établissait un lien de confiance avec les lecteurs. Mon livre les a aidés à passer à travers quelque chose », apprécie celle qui s’estime chanceuse d’être bien tombée, d’avoir été bien entourée sur le plan éditorial et d’avoir été comprise par les lecteurs.

À propos de Laetitia Le Clech


Lætitia rédige ses « rapports de lecture » depuis début 2006 sur son propre blogue Lectures d'ici et d'ailleurs (lecturesdicietdailleurs.blogspot.ca/) et depuis 2012 sur Ma Mère était hipster pour partager ce que la lecture représente pour elle : à la fois refuge et échappatoire, réflexion sur la vie, beauté et poésie, choc et douleur. Les livres sont ses meilleurs amis depuis toujours et elle a décidé d’essayer de leur rendre la pareille.



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