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Publié par le 21 août, 2014 dans Varia | commentaires

ÉDITO: Airoldi, objectification du corps, vides télévisuel et culturel. Du problème de tout mettre dans une boîte et de ne s’en tenir qu’à ça.

edito-airoldi

Parler de Quel âge me donnez-vous? sur MMEH. Pourquoi? Parce que la télévision c’est culturel et parce que notre culture se définit aussi par nos choix de société. Plusieurs raisons font en sorte que je parle de cette émission ici. D’abord, parce que je milite pour du contenu pertinent à la télévision. Ensuite parce que la façon dont on voit et traite les corps dans notre société me fatigue énormément et, finalement, parce que ce jeu pervers de la beauté et de la notion de « standards » a une répercussion évidente sur le monde culturel.

Le culte de la beauté nous amène dans une relation ambiguë avec l’image ce qui rend l’appréciation esthétique lisse et sans curiosité. Voir toujours la même chose, appréhender le monde à travers le même filtre, c’est fichtrement ennuyant et sans surprise. Si les corps et les apparences sont formatés et intégrés dans un même moule, il en va de même de notre regard sur la beauté en général, qu’elle soit culturelle, intellectuelle, etc.; cela va ensemble. Restreindre sa vision des choses en mettant des oeillères fait de nous des gens à la vision évidemment restreinte et cela se répercute donc beaucoup plus loin encore que notre acceptation (ou non) des corps, des beautés atypiques (j’ai toujours de la difficulté avec cette appellation: atypique selon quoi, selon qui?) et atteint nécessairement notre capacité d’émerveillement face à ce qui est différent et ce qui détonne. C’est à ce point que me font peur des concepts où l’on dirige, une fois de plus, les masses vers des standards inatteignables (ou atteignables avec beaucoup de sous et des rêves télévisuels préfabriqués), génériques et dépersonnalisés.

Un exemple. Je me rappellerai toujours de l’émission Miroir à TV5 où l’on demandait à des gens leur rapport à la beauté. Liza Frulla avait raconté qu’elle trouvait aberrant de réaliser que pendant des discussions politiques enflammées au Club des ex, les gens s’empressaient de commenter son apparence, son toupet supposément trop long, si elle semblait cernée, fatiguée, etc. Alors que des enjeux autrement plus importants se discutaient devant leurs yeux, trop occupés à analyser le corps de cette femme qui se trouvait avant tout à être une politicienne et communicatrice aguerrie. On n’a qu’à penser aux commentaires complètement aberrants à propos des femmes en campagnes électorales pour se prouver que ce n’est pas un hasard.

Bref, on nous détourne de l’essentiel.

J’en ai donc contre ces concepts débiles qui nous laissent perpétuellement dans les mêmes carcans et n’offrent en aucun cas une vision nouvelle et, pourquoi pas, détonnante de la beauté féminine. Féminine, parce que, disons-le, c’est le public cible de l’émission et de la télévision en général.

La boîte: celle d’Airoldi et celle qui nous tient captifs

En plus de n’offrir aucun contenu original, l’émission joue sur un sensationnalisme cheap. La fameuse boîte est non seulement inutile, mais elle positionne les femmes dans une réelle situation d’objectification de leurs corps. En entrant dans cette boîte, coupée du son et, par le fait même, de la parole, la femme ne devient qu’un objet, une poupée générique qu’on va habiller, coiffer, maquiller et transformer à sa guise. Elle ne se définit alors que par son corps et son apparence extérieure. Ajoutons à l’exercice – déjà humiliant et réducteur à souhait – de purs inconnus qui vont se baser sur le physique pour déterminer l’âge de celle qui est dans la boîte. Le jeu est cruel, mesquin et, surtout, absolument inutile. Mais nous sommes tellement habitués que le corps de la femme soit jugé, décortiqué, critiqué, que des milliers de spectateurs n’y voient aucun problème. Mais il y en a un (et même plusieurs). Cette émission banalise et encourage le dénigrement du corps de la femme, et qui plus est, vieillissante. Le public en veut, me direz-vous. Eh bien, en répondant encore à sa demande, on finit par ne jamais l’éduquer et l’enligner vers quelque chose de différent en misant sur des valeurs, disons, plus saines. On fait preuve d’une réelle lâcheté et d’un abandon d’une vision à  long terme face aux répercussions de ces choix télévisuels. Ainsi la boîte est ici double: c’est celle, malaisante et abberrante de l’émission, et c’est aussi celle, étanche, dure à percer qui nous tient captifs de nos présupposés sur la beauté et nos habitudes de consommation.

L’âge, un chiffre

J’essaie très sincèrement de comprendre de quoi une personne de 25, de 42 ou 75 ans devrait avoir l’air. C’est écrit où, dites-moi, qu’on doit « avoir un certain style, un certain look, une certaine face », à ces âges-là? On passe également le message que celle qui vieillit n’est plus désirable, n’est plus « conforme à ». Et ces normes absurdes sont non seulement véhiculées par le show en question, mais également étampées du sceau « problème à régler » et donc avalisées  comme tels par des spécialistes et professionnels de la santé. De plus, les femmes qui font vraiment leur âge ne sont pas admissibles à l’émission. D’une part, on peut le voir comme une certaine ligne de conduite qui dit: on ne charrie pas, et on n’ira pas rajeunir pour rajeunir. Soit. Mais d’autre part, on peut aussi le voir comme une belle hypocrisie qui permet une sélection simplement plus serrée afin d’obtenir des résultats, disons-le, plus accrocheurs pour la télé. Trouvez-moi de mauvaise foi, mais je penche pour la seconde option.

« Ces femmes le font sur une base volontaire, elles ont toujours le choix. »

Il y a des gens qui votent libéral sur une base volontaire. Est-ce une bonne décision pour autant? Bon, je m’éloigne. Restons dans les télé-réalités. Sur une base volontaire toujours, des gens participent à des jeux humiliants, à des match de couples éclair, à des situations improbables et mises en scène. Pour toutes sortes de raisons. L’attrait de la machine télévisuelle (le glamour est attirant avec notre petit monde de veudettes), la notion de transformation, de renouveau, le fait de réaliser une expérience hors du commun. Un réel désir de changement, qui sait. Je ne juge pas ces femmes de participer à de telles émissions. Pas du tout. Je peux comprendre ce qu’une opportunité comme celle-là peut faire miroiter.

Elles le font donc volontairement, disons-nous. Nuançons: ces femmes s’affichent publiquement dans une boîte et devant des foules pour savoir ce que les gens pensent, physiquement, d’elles. Airoldi le dit lui-même: elles se font dire qu’elles ont l’air plus vieilles et veulent changer cela. Un choix peut-être, mais à cause d’une pression énorme. Le consentement des pairs, d’une part, et l’approbation d Airoldi, de l’autre, rendent le tout beaucoup moins personnel et évacue un peu, malgré ce qu’on tente de nous faire croire, la notion de cheminement personnel.

« Elles ne se font rien imposer, elles ont toujours le choix.» Quand l’arsenal télévisuel entre en ligne de compte, je m’excuse, mais ça change bien des choses. Ces femmes sont probablement impressionnées par Airoldi* (si elles participent à cette émission, c’est qu’il y a un lien de confiance qui est là, même s’il est absurdement construit par l’image fabriquée de l’animateur) et par toute cette aventure télévisuelle. Il me semble facile de parler de choix alors qu’un énorme engrenage est mis en branle et que le facteur « wow » de la télé est au coeur du projet. Permettez-moi donc de douter un petit peu du côté « la participante est en total contrôle et décide de tout ».

* Je ne peux m’empêcher de penser à ce documentaire troublant (mais tout de même critiqué) qu’est Le jeu de la mort dans lequel on constate, avec effroi, à quel point l’autorité d’une personnalité publique a du pouvoir sur l’obéissance.

On y valorise donc un modèle unique et des « standards » de beauté qui ne correspondent pas à la majorité des gens. C’est la tyrannie du look, la case qui attend qu’on « fite » dedans. Le problème, c’est que ça ne « fite » jamais. Parce que… ça ne finit jamais! Ce sont les cheveux, les yeux, le nez, les rides, c’est le poids, après ce sont les poils, ce sera ensuite les fesses, les jambes,les seins, le sexe aussi pourquoi pas. Il n’y a jamais de répit. Et en répétant à outrance que l’on fait cela pour « aider les femmes à se reprendre en mains », on affirme ainsi que de ne pas adhérer à ce jeu des apparences  fait de celles-ci des femmes qui « se laissent aller » et « qui ne font pas attention à elles ». Des “femmes qui s’oublient” répète-t-on. Est-ce vraiment elles qui se sont oubliées ou ce n’est pas plutôt la société qui les met à l’écart en les faisant sentir pas à la hauteur?

Et les hommes?

Jean Airoldi le disait en entrevue*: il y a moins de transformations possibles pour les hommes. C’est donc avoué: il est moins intéressant de montrer des transformations masculines. Mais surtout: les hommes ne s’inscrivent pas à l’émission. Ce qui est assez parlant. Il faut le dire: les hommes ressentent aussi une pression de ce côté. Ils sont de plus en plus amenés à revoir leur look et leur corps. Mais reste qu’en comparaison avec ce que les femmes endurent, on a pas encore atteint l’équilibre, mettons.

*Pour écouter la discusion à Médium Large, c’est par ici

L’argument « Si tu n’aimes pas ça, ne l’écoute pas »

Est ridicule. On ne parle pas ici d’un disque qu’on aime moins ou d’un roman qui ne nous attire pas trop. On parle du corps d’êtres humains qui reçoit sans arrêt des prescriptions pour être plus beau. Alors non, je n’arrive pas à passer sous silence cette énième émission absurde où le corps féminin est, une fois de plus, la cible de contraintes fabriquées par une société pour qui ce corps, de toute façon, n’est jamais correct. Il est totalement légitime, à mon sens, de demander que les choix télévisuels reflètent une diversité d’opinions, de genres et de gens. Pour s’approcher de la réalité et pour arrêter de se donner des objectifs impossibles qui aliènent tout le monde.

« C’est de l’hypocrisie, on veut toutes et tous se transformer et on veut toutes et tous avoir l’air plus jeune »

Pour beaucoup de gens, c’est bien vrai. Mais pourquoi justement? Peut-être que si on voyait moins d’émissions de transformations plus ou moins radicales – où les gens finissent par tous avoir le même look et fiter dans le même moule – et plus de contenu où l’on met de l’avant des valeurs d’acceptation de soi, d’harmonie avec nos corps, de diversité de la beauté et des discours cela nous permettrait de respirer et dire: hey, je suis bien comme je suis, no matter what mon âge, ma grandeur, ma grosseur (name it). Mais avec ce genre d’émission, c’est la redite perpétuelle et le formatage en série. On régresse. Et la vieillesse n’est jamais dépeinte nulle part comme quelque chose de beau. Le culte de la jeunesse est partout et rien n’est jamais apaisant dans le fait de vieillir. Alors c’est le stress et la course contre la montre que l’on enclenche en embarquant dans ce jeu. Et c’est d’une tristesse sans nom. Et ça fait peur.

« On sait bien, t’as rien que 34 ans! »

Vrai. Des p’tites madames (je fais cette appellation à escient) diront que ce sont des jeunes qui chialent contre le concept et qu’elles ne savent pas de quoi elles parlent. Pour le vieillissement, comment nier? Mais une chose que je sais, c’est que le regard des autres et les attentes d’une société face à son corps, on connait, et ce, depuis toujours. Pour ma part, ça me donne assez de recul (25 ans mettons) pour savoir que je n’ai jamais fité dans les standards. Parce que 1) j’ai toujours été plutôt ronde et 2) j’ai une babyface qui refuse de me quitter, même à la (presque) mi-trentaine. J’ai rapidement appris que ce n’était pas « beau » une fille ronde, que c’était celle qu’on avait le droit de tabasser dans la cour d’école. Pour quelle raison? Simplement parce que le fameux « regard des autres » faisait office de loi. « T’es grosse, t’es laide, t’es pas désirable, donc je peux te taper sur la gueule et vouloir te tasser de mon chemin.» J’aurais aimé ça que quelqu’un dise: mais voyons donc, bordel. Mais non. Tu ne fites pas dans les standards et c’est dérangeant.

Alors moi cette émission, ça me ramène dans la cour d’école. Là où rentrer dans le moule comptait plus que tout, là où la différence faisait peur parce qu’on ne la comprenait pas bien. On avait au moins l’excuse d’être des enfants. Non seulement la cour d’école s’est agrandie, mais c’est avec empressement qu’on se soumet aux jugements des autres pour enfin être dans la gang. Et ce, sous l’approbation de milliers d’autres yeux. Fou de même.

Et je vieillirai bien assez tôt et j’espère avant tout le faire en santé et saine d’esprit. Et comblée par mes choix de vie.

Alors, parce que la diversité est riche, parce que la différence doit être célébrée et non pas pointée du doigt, parce que nos vies sont déjà tellement régies par toute sorte d’obligations, de contraintes et parce que notre corps est la seule chose, pendant notre courte existence, qui nous suivra jusqu’à la fin, peut-on travailler à ce qu’on le traite mieux et qu’on se respecte plus nous-mêmes, au final?

Ça passe par des choix de société, par des choix culturels sensés et par des prises de parole. Et par un élargissement de nos horizons et une conscientisation générale. Et c’est un peu ce que je m’efforce de faire ici.

Un article de Nathalie Petrowski sur le sujet: Quel âge je coûte?

Un appel au boycott de l’émission est proposé et une manifestation devant les locaux de Canal Vie est prévue le 28 août prochain.

À propos de Myriam Daguzan-Bernier


Myriam est fondatrice et rédactrice en chef de Ma Mère Etait Hipster. Pigiste à temps complet, vous pouvez la lire chez BRBR et chez Châtelaine. Elle est également gestionnaire de communauté pour l'émission LIRE à ICI ARTV et édimestre pour Châtelaine. Dans ses temps libres (ça existe ça?) rien ne la rend plus heureuse que de passer des heures à fouiner sur le web pour dénicher plein de choses: musique, art, projets, bouffe, nouveautés, etc. Bref, vous ne la trouverez jamais loin d'un ordinateur ou de son téléphone un ti-peu intelligent.



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