Menu de pages
TwitterRssFacebook
Menu de catégories

Publié par le 20 août, 2014 dans Bande dessinée | commentaires

Les cordons de la bourse: portraits d’un crash annoncé

J’essaie de toujours donner la chance au coureur et de faire preuve d’empathie, mais je dois avouer ne pas faire preuve de patience devant les gens qui vouent un culte à la richesse, et aux riches, du haut de leur salaire de classe moyenne, et qui abordent sur leur voiture un collant avec un slogan comme « écoeuré de payer ». Je sais qu’il serait constructif que je prenne le temps de discuter avec une telle personne de mon point de vue selon lequel il est absurde, et surtout dommageable, qu’une poignée d’individus soient milliardaires – le chiffre dépasse l’entendement -, mais je ne sais pas si je possède suffisamment de patience pour expliquer cela.

cordons_1000pxouverture

Comme souvent dans la vie, une option intéressante serait d’exprimer mes idées par le biais de l’art. Pas de l’art créé par moi, parce que dans ce cas précis, il existe maintenant une belle démonstration de ce que je voudrais expliquer sous la forme de l’œuvre Les cordons de la bourse de Clément de Gaulejac (dont je vous ai déjà parlé ici). Pour sa plus récente publication, il a choisi comme sujet le capitalisme tardif et ses dérives.

cordons_24janv-25

Depuis au moins les parutions régulières sur son blogue L’eau tiède du temps du printemps érable, il a modifié son style pour opter pour un trait plus épais et des dessins un peu moins lisses, et je regrette de ne plus voir la grande minutie que l’on retrouvait dans les dessins de Grande école. Toutefois, il n’a pas perdu son sens de la brièveté, poussée encore plus loin dans son récent recueil, où le texte excède rarement une demi-douzaine de mots par page.

cordons_24janv-19

De Gaulejac n’effectue pas vraiment un détournement du champ syntaxique du monde des finances, des affaires et de la productivité; en fait, sa récupération de fragments de discours de banquiers et autres gens prospères fait en sorte de restituer un sens premier, cru, à ce langage de conquêtes fiduciaires. Les illustrations de « champions du quartier des affaires », vêtus d’habits anonymes comme autant d’uniformes de capitalistes, parviennent bien à démontrer que toutes les personnes qui les revêtent jouent le rôle de cowboys de la bourse selon des codes qui devraient appartenir à la fiction.

cordons_14

La démonstration est à mon sens d’autant plus convaincante qu’elle repose sur peu d’informations; le lecteur peut remplir les ellipses et générer du sens à partir de ces bribes sans trop de peine tant c’est une iconographie et des rengaines qui habitent notre époque, dont la représentation est si aisée qu’elle en met en lumière la prévalence.

cordons_24janv-33

Là où le projet fonctionne moins bien est quand vient le temps d’en illustrer l’aspect plus pernicieux, en introduisant graduellement sur des personnages des bandelettes qui les restreignent jusqu’à les momifier et leur donner une apparence monstrueuse. L’enlacement des corps par ces bandelettes s’étale lentement et occupe environ la deuxième moitié du livre. Comme métaphore, ça fonctionne assez bien, mais plutôt qu’être filée, elle est allongée et déroulée beaucoup trop longuement. Il n’empêche, cette finale à mon sens un peu trop étirée convient parfaitement à la démonstration, tant elle suggère qu’une fois un point de non-retour atteint, il ne restera plus qu’à subir l’impuissance et l’emprisonnement vers laquelle le cours d’action actuel nous aura mené.

Les cordons de la bourse, Clément de Gaujelac, 2014

À propos de Gabriel Gaudette


Gabriel aime les textes autant que les images, mais comme il n'a pas envie de choisir un camp, il combine et lit des bandes dessinées.



%d blogueurs aiment cette page :