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Publié par le 18 août, 2014 dans Entrevues, Littérature | commentaires

Écrire m’inquiète… Portrait de Louis Gauthier

Louis Gauthier petite

Le discret auteur Louis Gauthier, particulièrement connu pour ses récits de voyage (le plus récent, Voyage au Maghreb en l’an mil quatre cent de l’Hégire, est paru chez Fides en 2011) était invité, à l’occasion des Correspondances d’Eastman, à une table ronde autour du sujet « Ici comme ailleurs : déracinement et recommencement », entouré des pétillantes Kim Thúy et Michèle Plomer. Le nouveau résident d’Eastman s’est exprimé sur ce qui le pousse à écrire et sur le contenu de ses ouvrages découlant de ses questionnements philosophiques.

Je l’ai rencontré au lendemain de ce café littéraire, libéré du stress de cette rencontre. « J’étais en voyage en Inde quand j’ai reçu l’invitation par courriel. Le thème (“Le monde et moi ”) m’a paru général et banal, mais c’est sûr que ça ouvre toutes les portes. J’aurais peut-être refusé, car je ne suis pas très habile dans ce genre de manifestations, mais comme j’habite Eastman, je me suis dit que ce serait quand même beaucoup plus gentil d’accepter… »

S’il n’en est pas à ses premières armes dans de tels événements, ayant été président de l’UNEQ (Union des écrivaines et écrivains québécois) de novembre 1996 à novembre 1998, connaissant tous les écrivains et côtoyant beaucoup de poètes qui aiment discuter et organiser des rencontres littéraires, il n’en reste pas moins qu’il aurait peut-être préféré rester caché. « Mais on ne peut pas tous faire un Réjean Ducharme de soi-même… »

Son appréhension provenait surtout de sa difficulté à parler de ses livres, qui ne sont pas exactement des livres de fiction populaires et haletants.

Café ici comme ailleurs petite
« Les questions qui sont posées à la fin de ce type de table ronde sont souvent d’assez haut niveau. J’arrive toujours à un moment où je dis que ce que je raconte, c’est plate ! Je ne peux pas dire : Lisez-le, vous allez voir l’histoire, il y a un suspense incroyable ! Ce n’est pas vrai », précise-t-il.

Malgré tout, l’auteur originaire de Montréal aimerait avoir plus de lecteurs. Il a publié 10 livres en un peu plus de 40 ans, et l’un d’entre eux (Les aventures de Sivis Pacem et de Para Bellum) a même été au programme dans certaines écoles, ce qui a contribué à le faire connaître. Mais aujourd’hui, l’auteur se sent noyé dans le nombre impressionnant de titres et d’auteurs existants. « Et moi, je ne crie pas fort fort… Cependant, je prétends toujours que ce qui est important, c’est d’écrire plus que de publier. Faire ce travail pour soi », ajoute-t-il.

La construction de l’écrivain

Si Louis Gauthier avoue peu écrire depuis qu’il vit à la campagne, il a toujours baigné dans une atmosphère littéraire. Son grand-père écrivait beaucoup. « Ce n’était pas quelque chose d’exceptionnel dans ma famille. C’était bien vu et j’étais bon là-dedans. » Il lisait aussi énormément, mais se méfie aujourd’hui de la littérature, ou plutôt de la place qu’elle peut occuper dans nos vies.

« Toutes sortes d’idées circulent dans les livres, et elles ne sont pas toujours justes. Il y a beaucoup de soi-disant imagination qui est à mon avis du trucage ou de la mise en scène de quelque chose de pas vrai », explique-t-il.

Écrivain de la réalité, il s’est nourri autant des surréalistes français que d’auteurs américains tels que Henry Miller, Lawrence Durrell ou Anaïs Nin. Au Québec, Yolande Villemaire reste une de ses références. Il aime les gens qui sortent du cadre du roman.

Louis Gauthier a publié son premier roman, Anna, à l’âge de 22 ans. Il a ensuite cosigné le scénario du film Valérie, de Denis Héroux, premier film « cochon » de l’histoire du cinéma québécois, en 1969.

« Cela m’a influencé pour écrire mon deuxième livre, Les aventures de Sivis Pacem et de Para Bellum, qui est un livre absurde et éclaté, parce que cette expérience dans le cinéma a été absurde et éclatée ! J’avais 22 ans, je ne savais pas trop ce que j’écrivais… », se rappelle-t-il.

L’écriture étant le seul métier qu’il se sentait capable d’exercer, il l’a déclinée sous plusieurs formes. Il l’a également pratiquée de différentes façons, plus ou moins rigoureuses. Aimant écrire couché, le soir, « plus près du rêve », il a aussi tenté la manière forte, se forçant même quand l’inspiration n’était pas au rendez-vous. Durant ses voyages, tout comme pour son personnage, l’écriture était souvent stimulée par les drogues. « Dans les années 70, fumer devenait un outil de recherche. On expérimentait beaucoup. Fumer nous stimulait et nous permettait d’accorder de l’importance à chaque mot.»

Aujourd’hui, il s’imprègne de lectures philosophiques mais aussi de romans indiens. L’équilibre du monde, de Rohinton Mistry, Un garçon convenable, de Vikram Seth ou Loin de Chandigarh, de Tarun J. Tejpal, demeurent ses références pour tenter de comprendre l’Inde contemporaine.

Parce que, oui, il s’est rendu en Inde à plusieurs occasions, contrairement à son personnage. Il a pris des notes chaque fois et compte y retourner bientôt. Il pourra peut-être ainsi offrir une fin heureuse à son alter ego, jeune Québécois en peine d’amour, qui, dans sa tétralogie de voyage, est décidé à se rendre en Inde sans prendre l’avion, juste avant le référendum de 1980. Mais ses nombreux détours, en Irlande, en Angleterre, au Portugal et au Maghreb, l’éloignent de jour en jour de son but initial. Rattrapé par son mal de vivre, il se laisse aller au gré de ses rencontres, de plus en plus accablé par son sort.

« J’aimerais écrire un beau livre sur l’Inde. Je commence à avoir assez de matériau, mais je ne sais pas ce que je vais en faire encore… La grande question ! »

L’écrivain voyageur

Louis Gauthier se sent proche des écrivains voyageurs tels Nicolas Bouvier, Annemarie Schwarzenbach ou Ella Maillart. « Ce ne sont pas des romanciers, ce sont des gens qui ne te cachent pas leurs difficultés. »

De ses quatre romans de voyage, on a beaucoup vanté le souci de vérité, de transparence et d’intégrité. L’auteur voulait montrer le côté plus réaliste du périple. En écrivant ses angoisses et les aspects négatifs de ses expéditions, il s’est trouvé fragilisé. « C’est dans l’écriture que je me sens fragile et fort à la fois. Car le simple fait de l’écrire et de le publier, je trouve que ça prend beaucoup de courage. De le montrer, de le dire. En même temps, cela donne une distance. Mon narrateur est peut-être très fragile, mais moi je me sens plus fort que lui ! »

Cependant, si l’écriture ne semble pas toujours thérapeutique pour lui, il se pourrait que l’angoisse le soit. « Le fait d’écrire, de la traverser. Je me sens peut-être mieux que si je ne l’écrivais pas. Ça ne veut pas dire que ça ne m’a pas fait de bien de me sentir mal en écrivant. Ça permet de dépasser cette angoisse. »

Pour lui, l’angoisse du voyageur est inhérente au fait de partir. Le voyage devient une métaphore de la vie. C’est ce que des auteurs comme Nicolas Bouvier ont très bien dépeint, que ce soit dans L’usage du monde ou dans Le poisson-scorpion : « Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui-même. On croit qu’on va faire un voyage mais bientôt c’est le voyage qui vous fait ou vous défait. » (L’usage du monde, Nicolas Bouvier)

L’écriture aide en partie Louis Gauthier à comprendre pourquoi il est sur terre, et cette recherche le poursuit depuis toujours, en particulier depuis ses études de philosophie. Tant qu’il n’y sera pas parvenu, il restera sur sa faim.

« J’ai toujours eu ces questions, peut-être à cause de la mort ? La question de la mort me force à me poser la question de la vie. Je ne comprends pas qu’on puisse se sentir aussi satisfait. »

Lorsqu’il voyage, Louis Gauthier se sent « comme une plante en pot qu’on transporte ». Les départs lui causent beaucoup de soucis, mais revenir l’angoisse tout autant. Rencontrer l’autre lorsqu’il voyage seul lui est difficile, tout comme son personnage, et d’ailleurs, un mémoire de maîtrise a été consacré à La poétique de la non-rencontre chez Louis Gauthier*. Il ne se décrit pas exactement comme un aventurier, contrairement aux autres écrivains voyageurs. « Je ne joue même pas de guitare ! (rires) » Il a cependant toujours sur lui un calepin pour prendre des notes…

On l’aura compris, Louis Gauthier est un authentique observateur de la nature humaine, avec ses travers et ses profondeurs. Il n’essaie pas de faire miroiter ce qui n’existe pas. Attiré par le documentaire, il cite volontiers Raymond Depardon comme éventuel réalisateur d’une adaptation cinématographique de ses romans de voyage. « Parce qu’il est capable de faire un plan fixe de dix minutes d’un coin de rue où il ne se passe rien et que c’est parfait comme ça. »

Les ouvrages de Louis Gauthier consacrés au voyage et évoqués dans ce portrait :
Voyage en Irlande avec un parapluie, VLB Éditeur, 1984
- Le pont de Londres, VLB Éditeur, 1988
Voyage au Portugal avec un Allemand, Éditions Fides, 2002
Voyage en Inde avec un grand détour, volume regroupant les trois précédents, Éditions Fides, 2005
Voyage au Maghreb en l’an mil quatre cent de l’Hégire, Éditions Fides, 2011

* PION, Véronique, « La poétique de la non-rencontre chez Louis Gauthier, suivi de Sakrubaï et les autres », mémoire de maîtrise, département de langue et littérature françaises, Université McGill, 2009, 110 f.

À propos de Laetitia Le Clech


Lætitia rédige ses « rapports de lecture » depuis début 2006 sur son propre blogue Lectures d'ici et d'ailleurs (lecturesdicietdailleurs.blogspot.ca/) et depuis 2012 sur Ma Mère était hipster pour partager ce que la lecture représente pour elle : à la fois refuge et échappatoire, réflexion sur la vie, beauté et poésie, choc et douleur. Les livres sont ses meilleurs amis depuis toujours et elle a décidé d’essayer de leur rendre la pareille.



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