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Publié par le 11 août, 2014 dans Entrevues, Littérature | commentaires

Arrière-pays et territoires marginaux. Une entrevue avec William S. Messier / Les Correspondances d’Eastman

Café arrière-pays petite
William S. Messier, né en 1984, est l’un de nos jeunes auteurs québécois. Remarqué dès 2005 par ses nouvelles dans la revue de littérature populaire Biscuit chinois, qui semblait taillée pour lui, il a ensuite publié un premier recueil de nouvelles, Townships, en 2009, suivi par un premier roman, Épique, en 2010. Il nous a présenté son deuxième roman, Dixie, en 2012. Ces ouvrages sont tous publiés aux Éditions Marchand de feuilles.

Aux Correspondances d’Eastman 2014, il prenait part à une table ronde sur l’«Arrière-pays et les territoires marginaux». Sujet qui lui sied parfaitement, puisque l’écrivain, qui a grandi dans les Cantons-de-l’Est, se fait un devoir de représenter sa région de naissance dans un langage très fleuri et dégagé le plus possible des conventions, et d’inventer des récits qu’il souhaite « merveilleux ».

En compagnie de Jean-Philippe Martel (Comme des sentinelles, Éditions de la Mèche) et de Samuel Archibald (Arvida, Éditions du Quartanier), ils ont évoqué les particularités de leur écriture que beaucoup ont qualifiée de régionaliste et la singularité des territoires qu’ils décrivent, en pimentant leur discours d’anecdotes croustillantes.

William S petite

Je l’ai rencontré à la sortie de cette table ronde, samedi dernier dans le cadre enchanteur d’Eastman, devant sa voiture, entre un hélicoptère qui atterrissait derrière nous et un train qui passait par là… Ambiance un peu décalée pour interviewer celui que de vieilles dames devant moi ont décrit comme « un tendre jeune homme »…

L’arrière-pays est-il devenu un territoire marginal ?

C’est une question un peu piégée car historiquement, dans la littérature québécoise, il y a une dualité, le centre par rapport à la périphérie. Est-ce que l’arrière-pays est marginal ? Pour moi, il est central. Si je faisais un roman montréalais, j’écrirais les mêmes histoires.

Justement, serais-tu capable de situer une histoire à Montréal ?

C’est drôle parce qu’il y a certaines nouvelles de Townships qui se passaient à Montréal. Ça se passait à Hochelaga, j’ai changé les noms de rues, etc. Donc je l’ai déjà fait. Ce qui ne m’intéresse pas, c’est que le roman purement montréalais représente un territoire qui a été très exploité.

Ce que je fais en littérature, et c’est un droit que je me donne, c’est que j’investis ma région natale et je l’occupe par l’imaginaire. Ce qui serait difficile à faire à Montréal, car il y a déjà un imaginaire très fort.
J’avais cette idée – dans mon parcours d’écriture – de me faire ma place, plus ou moins consciemment. On essaie de sortir du lot, quand on crée…

Tu as évoqué (NDLR : durant la table ronde) le côté un peu baroque de ta région et nous avons cité un article de la revue Liberté sur la ruralité trash. Peux-tu développer ta démarche par rapport à l’équilibre que tu dois trouver entre l’humour, le pittoresque et la tendresse pour tes personnages ?

J’ai déjà parlé de mettre en scène une famille violente. Mais je veux que ce soit une famille qui s’aime. Dans Dixie, c’est un peu ça. C’est rough, c’est dysfonctionnel, mais il y a une loyauté et un grand amour. Jusqu’à un certain point, ça représente bien mon rapport à cet imaginaire-là, à la ruralité trash. Je ne m’inspire pas vraiment de personnages réels, je mets mes personnages au monde, jusqu’à un certain point, et c’est un équilibre à trouver.

Pour donner un exemple, il existe toute une esthétique musicale qui m’intéresse beaucoup, le country, ainsi que la façon de revisiter le country. Les gens ont tendance à trouver le country quétaine ou kitsch. Le défi, c’est de ne pas donner l’impression aux gens qu’on rit de cet autre-là, de ces personnages-là, de ces populations. J’essaie toujours, quand je m’installe pour écrire à propos de ces gens-là, d’être prudent et de toujours partir d’une position de grand amour pour eux. Je disais que je me sens de moins en moins autorisé à parler de gens de la classe ouvrière, je suis un doctorant, littéraire par-dessus le marché, mais j’ai des gens dans ma famille qui sont ouvriers aussi. Alors j’agis et j’écris comme une personne qui peut accepter les défauts de quelqu’un qu’on aime. Comme quand il y a un bum dans ta famille, les gens l’aiment quand même, ils ne vont pas le renier nécessairement.

J’aurais horreur que les gens visitent ma littérature comme on visite la route des vins, parce que c’est pas nécessairement juste ça les Cantons-de-l’Est. C’est merveilleux que ce côté touristique existe, mais pour un portrait global de la vie en Brome-Missisquoi, il faut voir autre chose. J’aurais horreur qu’on pense que je parle des gens du rang Dutch (dans le roman Dixie) comme des péquenots, pour moi ce sont de tendres rednecks.

Durant la rencontre, tu as parlé de régions fortes comme la Gaspésie, le Saguenay… Est-ce que tu opposes ces régions aux Cantons-de-l’Est, est-ce que tu penses que les Cantons sont une région délaissée, ignorée ? Je parle en général et dans la littérature.

Je ne sais pas. Je pense que c’est plus une impression personnelle. Il n’y a pas de concours de popularité entre les régions. Mais elle est sous-représentée par exemple. Il y a eu Jean Rivard, le défricheur, Alfred DesRochers, ce sont des œuvres fortes de la région. Mais récemment, un peu moins.

Comme tu as étudié l’oralité dans la littérature américaine, as-tu connaissance de littérature américaine qui se situerait à la frontière des Cantons et qui parlerait de ces notions de frontières avec le Québec, qui parlerait du Québec en fait ?

Les Américains ne sont pas tellement intéressés par les Québécois ! Même avec Kerouac, il a tout fallu pour qu’on reconnaisse, aux États-Unis, ses origines francophones… mais ça serait vraiment intéressant que ça existe ! Ce que j’ai aimé avec Dixie, étant donné qu’il a eu un certain rayonnement, plus que les deux autres, c’est que des anglophones de ma région s’y sont un peu intéressés. Une traductrice s’est emparée de quelques paragraphes sur un blogue de traduction vers l’anglais. Je pense que son site s’amuse avec des œuvres qu’ils ou elles ont aimées et cela sert de cartes de visite pour les éditeurs.

Justement, cela m’amène à penser aux gens de ta région, comment ont-ils reçu tes écrits ? Est-ce qu’ils te lisent et est-ce que c’est important pour toi qu’ils te lisent ?

1420483-gfÀ part les gens de ma famille, je n’ai pas eu beaucoup d’écho. Ma famille est très intéressée. Mais comme c’est très éclaté ce que j’écris, pas vraiment réaliste, ils ne m’ont pas fait d’analyse profonde, car ils ne sont pas exactement littéraires. Mais ça me convient tout à fait.
Je n’ai jamais fait les salons du livre, peut-être que cela changera maintenant que j’habite la région, je serai peut-être invité au salon du livre de Sherbrooke.

Parlant salons et événements littéraires, est-ce que c’était ta première participation aux Correspondances d’Eastman ?

J’avais été invité pour remplacer une auteure qui s’était désistée il y a quelques années, on s’est retrouvé plus à parler de nos œuvres respectives, c’était après la sortie d’Épique. Je ne sais pas qui je remplaçais, mais il y avait aussi Michèle Plomer. J’ai compris que les événements littéraires comme ceux-là ont besoin d’inviter de jeunes auteurs, parce que les gens qui les fréquentent sont plus vieux.

Quand j’ai décrit l’intrigue d’Épique, j’ai raconté que c’était l’histoire d’un gars qui se trouve une job d’été à ramasser des charognes… Hé ! Le silence dans l’assistance ! Les regards un peu répugnés… et une dame est venue me voir aux dédicaces après et m’a dit : « Vraiment, les charognes… ! » (rires) Mais je pense qu’il n’y a pas de mauvais sujets, la charogne, c’est Baudelaire ! (rires)

C’est un peu baveux finalement, mais aborder des thèmes qui sont plus laids, délaissés, de toucher les gens avec ça, c’est le défi.
Pour les écrivains, Eastman, c’est l’événement rêvé, pour la proximité. J’ai fait Metropolis Bleu, et je me perdais, c’est tellement énorme.

Quelle est ta manière de travailler le langage, le texte ?

J’ai des fétiches de l’expression, comme «raser mourir», j’utilise souvent cette locution «raser faire quelque chose», parce que c’est très imagé. Mais de façon générale, je travaille à l’instinct. J’ai tendance de plus en plus à enrichir mon vocabulaire. Ce que je voyais à la base comme un travail de destruction du langage, je le vois plus comme un travail de création maintenant.

Créer du langage parlé à l’écrit, ça n’a rien à voir avec juste le représenter à l’écrit. Des fois, y’a des négations que je laisse dans mon texte, parce que je me rends compte que l’effet d’oralité est maintenu, tout en laissant le «ne».

Épique est conjugué au passé simple. Personne ne l’a remarqué, mais pour moi c’était le gros défi, parce que le passé simple c’est la forme de l’écrit, personne ne parle au passé simple. Ce que les gens ont remarqué d’Épique, c’est l’oralité, donc ça a fonctionné. Pour moi, c’est une réussite. C’est ce genre de choses qui m’intéressent. En fait, ce sont les tensions entre l’oral et l’écrit. Ce n’est pas simplement de représenter l’oralité, parce que ça devient vite facile. Écrire des «y» au lieu des «il», à un moment donné on en revient, cela devient juste un outil.

Je suis fasciné par la notion de jargon en général. Et puis le jargon ça appartient au langage professionnel, mais on pourrait étendre la définition au langage qu’on utilise tous les jours. Tu sais, le jargon de facebook par exemple… «j’ai liké», «J’aime», quand on dit j’ai aimé en parlant de facebook, ça veut pas du tout dire la même chose que j’ai aimé le commentaire que tu viens de faire….ça veut dire j’ai cliqué. Et cliquer, c’est chargé dans nos petites politiques des réseaux sociaux, c’est autre chose que de dire «J’aime ce que tu viens de dire », parce qu’on peut aimer ce que quelqu’un vient de dire sans cliquer ! (rires)
C’est cette idée-là de jargon impliquant l’appartenance au milieu, parce que c’est un peu ça le jargon, c’est un langage d’initiés, ça m’intéresse beaucoup et je pense que dans la fiction, c’est un beau terrain de jeu.

Ça doit demander beaucoup de travail pour réécrire ces phrases, pour que ça fonctionne. Il faut les tester sur quelqu’un ?

J’ai souvent de la misère à lire mes textes tout hauts, même ceux qui tendent le plus vers l’oral. Je me pratique un peu. Mais ce ne sont pas des textes de théâtre, ce sont des romans, on reste dans l’écrit, que tu le veuilles ou non, ce ne sont pas des monologues.

Vas-tu continuer d’explorer ces identités multiples dans tes projets littéraires, très présentes dans Dixie (la géographie physique et la géographie mentale) ?. Tu fais un doctorat sur la littérature québécoise, vas-tu continuer à explorer cela ou bien autre chose ?

Je suis beaucoup associé à la région des Cantons-de- l’Est et je suis un peu tanné. Enfin, pas que je suis tanné, mais je ne veux pas qu’on voit juste ça. Ce qui m’intéresse, c’est de mettre en scène des récits merveilleux, qui ont lieu dans une région « faible » mais qui sont extraordinaires. Épique, c’est ça. C’est une région post-industrielle, région d’entrepôts de produits pharmaceutiques, on peut créer un folklore à partir de ces choses-là. Les événements fantastiques ou merveilleux peuvent se produire n’importe où, pas seulement dans les endroits « champêtres ». Ce qui m’intéresse, c’est de me confronter – ainsi que le lecteur – à ces choses-là.

J’ai un projet qui me tient à cœur, c’est écrire sur le basket-ball… Je ne sais pas si je vais y arriver, nous qui au Québec, n’avons pas du tout une culture du basket-ball. C’est pas le hockey, c’est pas le sport national avec cette ferveur ou cette fierté populaire. C’est un sport de banlieue. Petit, j’avais un panier qui roulait, on le plaçait sur le bout de l’entrée et je me prenais pour un petit basketteur de Harlem. Le défi, c’est de rendre ça littéraire… (rires)

Michael Jordan hante les nouvelles que j’ai commencé à écrire. J’en ai une, c’est Michael Jordan qui visite le zoo de Granby… (NDLR : on a hâte de lire ça !)

Si je comprends bien donc, ton prochain livre sera un recueil de nouvelles ? Je t’ai connu avec des nouvelles dans Biscuit Chinois, on a pu te lire dans plusieurs numéros (1, 2, 5, 7 et 12 !) et tu as souvent reçu la mention coup de cœur du comité de lecture dont je faisais partie… Tu reviens donc à cette forme ?

Oui, parce que j’ai moins de temps pour un roman. Ce que j’aime dans les nouvelles, c’est la liberté qu’on y retrouve, il y a une intrigue et tout ça, mais on n’est pas seulement attaché à celle-ci. Elle est plus importante dans le roman parce que c’est ce qui va maintenir l’attention du lecteur au fil des pages. J’écris beaucoup à partir d’images. J’aimerais représenter une ligue de cultivateurs qui jouent au basket-ball dans leur garage, parce que j’avais des oncles qui avaient acheté un panier et puis, ils le mettaient dans leur garage et ils tiraient au panier entre leurs voyages de foin. J’avais juste cette image en tête et j’ai voulu la mettre en scène. Je n’avais pas de récit. La nouvelle permet plus ça.

J’ai remarqué durant la table ronde de samedi que tu avais lu les livres de tes deux comparses (Jean-Philippe Martel, auteur de Comme des sentinelles aux Éditions de la Mèche et Samuel Archibald, auteur d’Arvida aux Éditions Le Quartanier), ce qui a amené une fructueuse interaction. As-tu lu des choses dernièrement, particulièrement dans la littérature québécoise, qui t’ont plu ?

J’ai lu Le feu de mon père, de Michael Delisle. C’est un livre qui est fascinant parce qu’il ne joue pas sur le côté sensationnaliste de la figure de son père, qui était un criminel. C’était un petit bum, et non un criminel notoire. On n’accède pas souvent à ces récits-là, surtout de ce point de vue. Et c’est extrêmement littéraire dans le propos, il y a une réflexion qui se tisse à travers les chapitres sur son rapport à l’écriture. Il fait des liens entre sa pratique et sa vie, c’est un peu tiré par les cheveux, mais on lui pardonne parce que c’est parfait, ça fonctionne.

Pour sûr, de France Daigle. Je ne l’ai pas encore terminé. Je l’ai déposé, non pas parce que je n’aime pas ça, mais parce que je veux le savourer. Pour sûr permet cela parce que quand on y retourne, on n’est pas perdu, il ne faut pas revenir dans notre lecture. Encore là, trip langagier, sur le chiac. Sur le chiac mais pas juste pour représenter le chiac. En fait, c’est une représentation de la représentation du chiac. C’est super ludique dans l’approche du langage. Elle se refuse d’être trop sérieuse par rapport au chiac et par rapport à comment bien parler, alors elle met en scène un peu les problèmes du chiac comme il est parlé au quotidien par un couple. Celui-ci a visiblement un différent niveau de langage et un différent niveau d’acceptation du chiac dans son quotidien, parce qu’ils ont des enfants. Ils se demandent quels mots on doit leur enseigner.

C’est très tendre, c’est un des livres sur la paternité que j’ai trouvé le plus positif, pas lourd. Habituellement, la paternité et la masculinité doivent être des choses sérieuses, qui doivent être profondes et mystérieuses. Non pas essayer de les déconstruire mais de les célébrer (ton un peu ironique)… Je trouve ça un peu lourd… Moi, j’ai un père sensible et pas moins viril, j’ai un père fantastique. L’idée c’est de décloisonner tout ça. Personne ne m’en parle en général, mais moi je me fais un peu une fierté de représenter les gars et les filles sans qu’ils soient trop typés.

À propos de Laetitia Le Clech


Lætitia rédige ses « rapports de lecture » depuis début 2006 sur son propre blogue Lectures d'ici et d'ailleurs (lecturesdicietdailleurs.blogspot.ca/) et depuis 2012 sur Ma Mère était hipster pour partager ce que la lecture représente pour elle : à la fois refuge et échappatoire, réflexion sur la vie, beauté et poésie, choc et douleur. Les livres sont ses meilleurs amis depuis toujours et elle a décidé d’essayer de leur rendre la pareille.



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