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Publié par le 11 juin, 2014 dans Danse, Théâtre | commentaires

Short, Cover & Sweet / FTA2014

L’artiste Deborah de Robertis a créé la polémique au Musée d’Orsay le 29 mai – Jour de l’Ascension, double scandale – en incarnant sans autorisation l’Origine du Monde de Courbet devant le fameux tableau. La performance et la danse peuvent-elles permettre de recréer sur scène des œuvres marquantes comme celle-ci? Certainement, vous répondraient Sasha Kleinplatz et Andrew Tay, organisateurs dans le cadre du FTA d’un Short & Sweet consacré aux reprises chorégraphiques qui restera dans les annales. 

Atypiq le Collectif. Photo : Michael Kovacs.

Atypiq le Collectif. Photo : Michael Kovacs.

Comme à chaque édition, les performeurs invités avaient la scène pendant trois minutes, stoppées net par l’annonce d’un TIME et l’extinction des lumières et du son. Et ils ne sont pas contentés de danser en reprenant des partitions chorégraphiques de pièces existantes, que nenni. Émargeant au théâtre, à la performance, à la danse et au burlesque, voire inclassables, les nano-pièces recréaient des passages d’œuvres diversifiées (passage de films, pièces de danse, monologues, chansons, etc.) en leur rendant hommage, en les transformant ou encore en s’en distanciant.

Certaines performances étaient des « Madeleines de Proust » musicales : la reprise allumée de Thriller de Michael Jackson par Kathy & Amy en félins-zombies ; l’hilarante réincarnation d’un Freddy Mercury enceint jusqu’aux yeux par une Eve-Chems de Brouwer « who wants to break free » ; la métamorphose d’une Claudia Fancello extraordinaire en Denis Lavant dansant au son de The Rhythm of the night à la fin du film de Claire Denis, Beau Travail ; la réinterprétation de Justify my love par Gerard Reyes qui a gardé ses vêtements cette fois-ci pour passer le flambeau à Clara Furey, Émilie Gratton, Noémie Dufour-Campeau, Miguel Ulysse, Paige Culley and Leon Kupferschmid – ai-je besoin de dire que c’était plus caniculaire que chez Madonna?

Holly Gauthier-Frankel. Photo : Michael Kovacs.

Holly Gauthier-Frankel. Photo : Michael Kovacs.

D’autres performances reprenaient des dialogues célèbres de films : Celle de Thierry Huard, avec Angie Chen et Stéphanie Fromentin, touchantes protagonistes du faux dialogue de Miranda July dans Me, You, and Everyone We Know (« If you really love me, let’s make a vow… ») ; Celle de Katie Ward, galvanisante en Peter Finch de Network de Sidney Lumet qui demande à tout le monde de se lever et de hurler « I’m as mad as hell and I’m not gonna take this anymore! » – et avant que les trois minutes ne soient finies, tout le monde s’est levé et s’est mis à crier dans le QG du FTA, comme dans le film….

Sébastien Provencher. Photo : Michael Kovacs.

Sébastien Provencher. Photo : Michael Kovacs.

Les afficionados de danse n’ont pas été laissés en rade. On a pu voir plusieurs références à des pièces historiques ou plus récentes, comme la reprise satyro-politique à l’heure des lois homophobes de Poutine de l’Après-Midi d’un Faune de Nijinksy par Sébastien Provencher avec  Philippe Dandonneau ; la Witchdance saisissante de Mary Wigman recréée par Lucy May avec elle-même, Megan Walbaum, Paige Culley, Valeria Gallucio et Carole Prieur (interprètes dans la compagnie de Marie Chouinard) ; un hommage abouti et géométrico-poétique de Susanna Hood aux collaborations de Merce Cunningham et John Cage avec les compositeurs et musiciens Scott Thompson et Michel F Côté ainsi que les danseurs et danseuses, Alanna Kraaijevled, Caroline Gravel, Bernard Martin et Catherine Viau ; un Alexandre Morin serpentin et longiligne en collant bleu réinterprétant Trois Peaux de Jean-Sébastien Lourdais….

Stephen Thompson. Photo : Michael Kovacs.

Stephen Thompson. Photo : Michael Kovacs.

Les médiums d’inspiration étaient très divers : Le cinéma documentaire pour la proposition géniale d’Atypiq le Collectif, avec Vanessa Bousquet, Marie-Pier Bazinet, Jessica Viau et Élise Bergeron en lutteuses tout aussi « renversantes » que les protagonistes du documentaire La lutte ; la musique pour Brice Noeser chantant les Sucettes – la chanson à double sens écrite par Gainsbourg pour France Gall – avec Karina Iraola ; les icônes musicales pour Stephen Thompson percutant en Kaus Nomi ; la mode avec Winnie Ho, inspirée par Alexander McQueen, vêtue d’une formidable parure à saucisses et prise pour cible par des volontaires armés de pistolets à condiments divers ; les arts visuels pour Andrew Tay, mettant en mouvement Drawing Hands d’Escher avec le performeur et artiste visuel François Lalumière….

Performativité et radicalisme ludique

Plusieurs propositions faisaient la part belle à la performativité, s’inspirant entre autres du travail de Marina Abramovic. Ainsi, Thea Patterson a recréé avec brio une scène de la pièce de la chorégraphe Marie Chouinard Petite danse sans nom, où elle-même, sa fille Sigrid Patterson, Caroline Gravel, Susanna Hood, Alessandra Rigano, Bettina Szabo et Elise Vanderborght (interprète de la pièce initiale) soulevaient leurs jupes et urinaient dans des seaux.

Quant à l’artiste de burlesque Holly Gauthier-Frankel, elle a donné à voir une réinterprétation d’une pièce de Yoko Ono datant de 1965, Cut Piece, pendant laquelle Gauthier-Frankel traçait des traits au rouge à lèvres sur sa robe immaculée et proposait au public de venir couper le vêtement. Les spectateurs ont été timides et la robe, quoique bien effilochée, n’a pas fini en lambeaux.

Ceci dit, la performance de Yoko Ono au Carnegie Hall durait bien neuf minutes et avait lieu dans un tout autre contexte. Dans la pièce initiale, Yoko dénonçait notamment l’objectification des femmes et la violence sexuelle sous toutes ses formes et gardait un visage impassible tout au long de la proposition. La récréation de Holly Gauthier-Frankel est tout aussi féministe et radicale, mais plus espiègle et plus ironique. Et dans le contexte « famille-des-arts-et-de-la-danse » de Short & Sweet, caractérisé par une grande liberté d’esprit, il était peu probable que le public se comporte comme les spectateurs agressifs de Yoko Ono, qui étaient allés jusqu’à lui couper son soutien-gorge.

Je ne qualifierai pas spécifiquement les propositions de Holly Gauthier-Frankel et de Thea Patterson de féministes, car il me semble que l’ensemble des pièces présentées dans les Short & Sweet le sont, puisqu’elles remettent en question les acceptions communes du corps, du genre, de l’art, de la performance, de la danse, des reprises….

Eve-Chems de Brouwer. Photo : Michael Kovacs.

Eve-Chems de Brouwer. Photo : Michael Kovacs.

Des covers nécessaires

La pièce reprise par Thea Patterson au Short & Sweet avait valu à Marie Chouinard et à ses interprètes d’être délogées du Musée des beaux-arts de l’Ontario en 1980. La performeuse/metteuse en abîme de l’Origine du Monde, Deborah de Robertis, a été également expulsée du Musée d’Orsay par la police il y a deux semaines.

On entend parfois « oh, ceci a déjà été fait dans les années 80, c’est dépassé ». Mais certaines performances dérangent toujours autant les institutions et certaines personnes en 2014. Les reprises et les réinterprétations sont donc on ne peut plus d’actualité et, même, nécessaires, d’autant plus que les œuvres chorégraphiques et performatives sont éphémères. La transmission d’un patrimoine de danse passe donc par les re-créations.

Short & Sweet s’impose une fois de plus comme l’un des événements saillants et défricheurs de la scène artistique de Montréal, abordant cette fois-ci la question des reprises artistiques par la performance et la danse avec fraîcheur et impertinence. Plateforme nécessaire et prélude aux meilleures soirées en ville, c’est sans conteste un incontournable montréalais et l’un des moments marquants du FTA. C’est aussi l’occasion de voir, pour pas grand-chose ou gratuitement dans le cas du FTA, les propositions éclatées et, ou réflexives des performeurs, interprètes et chorégraphes les plus audacieux de la ville, émergents ou établis.  À quand un Short & Sweet pour chaque festival?

À propos de Nayla Naoufal


Nayla est stagiaire postdoctorale à l'Université Laval, où ses travaux s'inscrivent au croisement de l'éducation relative à l'environnement, de l'éducation interculturelle et de l'éducation à la paix. Dans son autre vie, elle est critique de danse et collabore à Ma mère était hipster et au Devoir. Fondatrice du blogue Dance from the mat et vagabonde intellectuelle assumée, elle affectionne les librairies, les bibliothèques et les salles obscures.



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