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Publié par le 10 juin, 2014 dans Théâtre | commentaires

Détruire, nous allons – Philippe Boutin : L’amour anachronique

Spectacle d’ouverture du OFFTA 2013, Détruire, nous allons était de retour pour un soir seulement sur le terrain de football du Cégep Édouard-Montpetit. Entre virilité et fragilité, pulsion et amour, sport et danse, théâtre et performance, le spectacle de Philippe Boutin redéfinit les possibilités de l’amour contemporain.

Tout le projet du jeune auteur et metteur en scène se trouve déjà dans le pré-spectacle : le public est invité à faire lui-même l’expérience du lieu et de la longueur du terrain pour se rendre aux gradins, tandis que les acteurs et le chœur font des tours au pas de course à la manière d’une équipe sportive en échauffement d’avant-match. Le tout se déroule sur des airs de Richard Desjardins, Éric Lapointe ou encore Dead Obies, mélange des genres et des styles qui annonce la manière qu’a Boutin de puiser à diverses sources, de la farce à la tragédie en passant par la commedia dell’arte.

Détruire, nous allons parle d’amour, celui qu’on ressent dès le premier regard, celui qui foudroie le cœur et donne envie de tout donner pour avoir la chance de passer une seconde avec l’élu(e) de son cœur. Boutin est visiblement un grand romantique devant l’éternel, de ceux qui espèrent encore croire au grand amour malgré la désillusion propre à notre époque. Le texte est truffé de citations littéraires – parfois explicites (Gauvreau, Cyrano, Richard III), parfois de manière plus diffuse (Caligula, Hamlet) –, mais également de références à la culture contemporaine (un personnage se nomme Morgan Freeman, une tirade emprunte au speech d’Al Pacino dans Any Given Sunday), au travers desquelles l’auteur intègre des monologues de son cru.

Crédit : JPaquette

L’intrigue est somme toute simple : Claude aime Félicité, mais celle-ci tombe amoureuse de Christian, dit Grand Ch’val (le frère du premier), avant que Claude ait pu déclarer son amour. À ce triangle amoureux s’ajoute Richard, l’horrible propriétaire de la Taverne des Sirènes, qui fait des avances à Félicité. Des coups seront portés, des honneurs seront bafoués et certains n’échapperont pas à leur destin dans cette tragédie contemporaine.

Les chorégraphies, signées Dave St-Pierre, prennent rapidement un caractère grandiose. En ce sens, le pari de Boutin est réussi tandis que l’ampleur du décor et du contexte de jeu impose de lui-même un souffle épique à cette relecture qui, somme toute, se révèle assez sage. Le travail de transposition des personnages est souvent bien fait (le Richard de Jean-François Casabonne est particulièrement savoureux et monstrueux), mais l’appropriation reste au final très (voire trop) près de la matière originale. Comme quoi l’admiration (que ressent visiblement Boutin face à ces monuments du théâtre) n’est pas toujours bonne conseillère.

C’est que tout n’est pas rose au royaume du Danemark. La valse-hésitation entre mise à distance des classiques (notamment à travers les interventions du narrateur-choryphée) et réelle sensibilité romantique est parfois maladroite – comme si Boutin ne parvenait pas à décider entre rendre hommage ou prendre toutes ses libertés avec les grandes œuvres qu’il convoque. On peine parfois à être interpelé par la poésie de l’auteur (malgré la puissance du texte qui dit bien la démesure de l’amour, comme en témoigne cet extrait du monologue central de Christian publié sur Poème Sale) alors que la qualité des scènes est inégale.

JFCasabonne (1)

Quant à l’aire de jeu à proprement parler, elle est souvent confinée à proximité des gradins : sauf exception, les personnages au centre de l’intrigue (Claude, Christian, Félicité et Richard III le Roi Soleil Ave Caïus César aka le King dude) font leurs répliques près du public. Jouant sans micro, on regrette parfois que l’ampleur du décor force plus souvent qu’autrement les comédiens à hurler les répliques pour être sûr d’être entendus, ce qui empêche de réelles subtilités dans le jeu et l’incarnation des fulgurances que sont ces personnages éperdus d’un amour presque anachronique.

La langue de Boutin, qui oscille entre joual et lyrisme, s’inscrit tout à fait dans l’esthétique contemporaine du monologue et du fragment alors qu’on y sent l’influence d’Étienne Lepage (conseiller dramatique pour l’occasion). Si elle fait souvent mouche, l’écriture tombe parfois à plat à force de mélange des genres et des registres (pensons notamment à la scène d’entrée du frère de Richard) qui laisse peu de repos au spectateur. Néanmoins, on pardonne aisément certaines maladresses ici et là parce qu’il y a dans le projet du metteur en scène – au demeurant capable de créer des scènes magnifiques – une assurance, une fronde, une énergie, une liberté et une ambition indéniables qui font de Détruire, nous allons un spectacle marquant dans le paysage théâtral actuel.

***
Pour plus de détails sur la pièce et la compagnie Couronne Nord

Pour relire l’entrevue avec Philippe Boutin

À propos de Francois Jardon Gomez


François Jardon-Gomez est doctorant au département des littératures de langue française de l’Université de Montréal et s’intéresse particulièrement à la notion de personnage dans le théâtre québécois contemporain. Il est également critique de cinéma pour revue24images.com et codirige, pour une deuxième année, la Mise en lecture interuniversitaire de textes théâtraux.



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