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Publié par le 7 juin, 2014 dans Théâtre | commentaires

Entrevue: Philippe Boutin, metteur en scène de Détruire, nous allons

Présenté en ouverture du OFFTA en 2013, Détruire, nous allons, revient pour un soir seulement au terrain de football du Centre Sportif du Cégep Édouard-Montpetit. Spectacle qui parle d’amour contemporain en remixant des scènes amoureuses classiques, Détruire, nous allons, une partition pour plus de trente comédiens, prend des allures épiques et monumentales. Rencontre avec l’auteur et metteur en scène, Philippe Boutin.

Crédit : Dominic Berthiaume

Crédit : Dominic Berthiaume

J’aimerais partir de la genèse du spectacle, dans lequel il y a un rapport au corps et à la physicalité assez important. Est-ce né d’un désir de travailler sur le corps (par exemple à la suite du travail avec Dave Saint-Pierre), un désir de porter une parole ou quelque part entre les deux?

C’est un désir de faire un show. J’ai toujours été identifié comme le créateur de ma classe : j’écrivais et je mettais en scène des shows à Cégep en spectacle. En quatrième année [à Lionel-Groulx] un ami m’a dit qu’il partait sa compagnie et qu’il voulait que je fasse un spectacle et ça tombait bien.

J’aime dire « un spectacle » plutôt que « une pièce de théâtre » : je ne veux pas faire du théâtre, je veux faire des spectacles. Je suis imprégné du théâtre, c’est ma formation, j’adore ça, mais en même temps j’ai l’impression que tu ne peux pas juste faire du théâtre ou juste faire de la danse. Mon show idéal aurait du théâtre, de la danse, mais aussi de la musique live – c’est ce que j’essaie de faire avec Détruire, nous allons.

Dans ce cas, est-ce que la volonté de faire un spectacle ailleurs que dans une salle de théâtre, dans un stade de football à l’extérieur et dans des conditions qui peuvent vous « mettre en danger » répond à cette même vision?

Écoute, depuis que je suis jeune j’ai toujours voulu être un sportif et faire ça de ma vie, c’est ce qui me fait vivre les plus grandes émotions. En parallèle de ça, j’ai toujours eu l’impression que le théâtre évoluait en microsociété : mes amis sportifs ne vont pas au théâtre, ils vont au cinéma ou voir des spectacles de musique.

Donc c’est une manière de rejoindre le plus de monde possible?

Oui, en faisant un spectacle sur un terrain de football, je m’approche de ces amis-là, c’est un pas de plus vers eux. Mais, ce n’est pas juste un choix marketing, c’est aussi un choix esthétique parce qu’un terrain de football, le soir, a quelque chose de vraiment grandiose. Tout y devient épique. Par exemple, ça me donne la possibilité de faire arriver un personnage après une vraie course de cent verges : je veux faire du théâtre épique, autant dans le texte que la mise en scène.

Crédit : Dominic Berthiaume

Crédit : Dominic Berthiaume

Le choix d’aller chercher des « grands mythes » littéraires romantiques rejoint-il cette volonté de faire un théâtre épique en s’inspirant de ces figures connues pour leur redonner un sens contemporain?

À la base, c’est que je suis amoureux des scènes que je choisis, comme celle du balcon dans Cyrano, en étant conscient que c’est peut-être pas accessible pour tout le monde. De l’autre côté, je lis Shakespeare et j’ai l’impression, après coup, que mon écriture se transforme, ça me donne une impulsion que je n’avais jamais eue avant. J’ai donc pris plein de textes que j’avais déjà écrits et j’ai trouvé les morceaux qu’il me fallait en cours de route, comme une scène de Richard III.

Est-ce que tu réécris les scènes, tu t’en inspires ou tu en insères directement des extraits à l’intérieur de ton texte?

Je m’en inspire, mais c’est une réécriture. Par exemple, je prends une scène et j’essaie de voir, phrase par phrase, ce que le personnage est en train de faire. Je trouve l’intention derrière le texte et je la remets dans mes mots à moi. Ça m’a aidé à garder ma ligne dramatique, surtout que j’écris des monologues : je ne sais pas écrire de dialogues ou faire une pièce linéaire avec un personnage dont on suit l’évolution. D’une certain manière, je me considère plus comme un poète qu’un dramaturge.

Comment s’est faite la collaboration avec Étienne Lepage, est-ce que ta manière d’écrire s’est transformée en le rencontrant?

C’était inattendu et exceptionnel! J’étais déjà fan de ses pièces et c’est lui qui m’a approché parce qu’il était dans le comité du OFFTA. C’est sûr que son écriture un peu trash m’a influencé et ça m’a aussi fait comprendre toute la liberté que je pouvais avoir (ce que j’avais déjà senti en lisant Gauvreau, par exemple) en écrivant ce que je veux.

Ce choix d’être auteur et metteur en scène, c’est une orientation que tu veux poursuivre dans l’avenir?

Assurément! Dès que j’écris, je vois déjà comment ça va se mettre en scène – même si j’écris des poèmes, c’est en me disant qu’un jour ça pourrait se retrouver sur une « scène ». Par exemple, le poème que fait Emmanuel Schwartz dans le show c’est un truc que j’ai écrit il y a très longtemps, qui n’a pas rapport et que je rajoute à d’autres morceaux qui ne sont pas liés en apparence, mais j’adore ça parce que ça punche. Donc oui, je veux continuer à faire ça, mais en même temps je sens que ma prochaine création sera la dernière, parce que j’aurai rien d’autre à dire de plus grand. C’est drôle à dire, mais ça sera au moins mon dernier spectacle « événementiel ».

Il sera dans la même lignée que Détruire, nous allons ?

Oui, même si je trouve ça important de me déstabiliser, je veux aussi garder les éléments que j’aime : travailler dehors avec une mise en danger, être une grosse équipe… On est presque quarante gars pratiquement du même âge, en plus de Marie-France Marcotte, Jean-François Casabonne et Emmanuel Schwartz, donc le travail en répétition est aussi une ambiance de plaisir. Pour moi c’est la chose la plus importante, sinon, on tue l’art et la possibilité d’intéresser les gens. Le plaisir est tellement contagieux, c’est aussi ça que je peux partager avec le public.

Est-ce que le spectacle a changé au fil du processus de répétition en vue de la représentation de samedi prochain?

Il n’y a pas beaucoup de changements parce que j’étais satisfait, ce qui est rare dans mon cas, mais c’est sûr qu’on a resserré des trucs ici et là, changé des détails de chorégraphie, etc. Dans tous les cas, c’est important parce que ça garde le spectacle vivant, ça déstabilise les comédiens. Travailler avec Dave St-Pierre m’a aussi beaucoup influencé parce que c’est sa méthode de création. Il travaille encore des spectacles sortis il y a dix ans, il est toujours en train de changer des détails, parfois même cinq minutes avant le début du show ! Je ne veux pas que ça soit stable pour garder un stress, que la flamme soit toujours vivante.

Sur le site du OFFTA de l’an dernier tu parles de (dés)enchantement, de « perte d’illusion face à l’amour » tout en te décrivant comme un « rêveur naïf ». Est-ce qu’aller chercher des scènes de pièces « canoniques » permet de répondre, dans ces manières de parler d’amour, au désenchantement contemporain que tu ressens ?

Non, c’est aussi simple que « j’aime ça comme ça se passe ». Je ne suis pas dans ce rapport-là d’analyse au moment d’écrire – ça se fait sûrement de manière involontaire, mais c’est en ce moment, en entrevue, que j’en fais. Par rapport au désenchantement, je suis un grand romantique et je ne porte pas le même regard, aujourd’hui, sur ce spectacle-là. Avec Détruire… je parle d’amour entre deux personnes, c’est déchirant par moments, et c’est aussi pour ça que je n’ai pas l’impression que je ferai un autre spectacle après le prochain parce que pour moi il n’y a rien de plus important que l’amour universel. J’ai rien d’autre à dire que « aimez-vous les uns les autres », il n’y a que ça, je me fous un peu du reste.

Détruire, nous allons
Samedi 7 juin 2014, 20h30

À propos de Francois Jardon Gomez


François Jardon-Gomez est doctorant au département des littératures de langue française de l’Université de Montréal et s’intéresse particulièrement à la notion de personnage dans le théâtre québécois contemporain. Il est également critique de cinéma pour revue24images.com et codirige, pour une deuxième année, la Mise en lecture interuniversitaire de textes théâtraux.



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