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Publié par le 31 mai, 2014 dans Théâtre | commentaires

Les particules élémentaires – Julien Gosselin / FTA2014

Crédits: Simon Gosselin

Crédits: Simon Gosselin

Est-ce que la bonne littérature fait du bon théâtre? C’est la question qu’on se pose lorsqu’on se dirige vers une pièce-fleuve – près de 4h (avec entracte) – qui vise à adapter un classique littéraire contemporain écrit par un monstre sacré et mal-aimé des lettres françaises. C’est ce qu’a tenté de faire Julien Gosselin, fin vingtaine, lorsqu’il a mis en scène l’un de ses romans favoris : Les particules élémentaires de Michel Houellebecq. Compte rendu d’une soirée remplie de surprises et de déceptions.

La matière qu’a choisi de travailler le jeune metteur en scène en est une de qualité. Le roman phare de Houellebecq, paru il y a 16 ans déjà, raconte l’histoire de deux demi-frères que tout oppose. Michel est biologiste et cartésien, tentant de comprendre le monde, le saisir , le penser. Bruno, lui, est un produit – et une victime – de la société hypersexualisée et individualiste de laquelle il est issu. Le chassé-croisé entre ces deux destins est juxtaposé à l’Histoire de 68 jusqu’à un futur rapproché. Dans l’écho de ces vies qui se veulent banales, c’est le destin de l’humanité qui va se sceller, mais c’est surtout tout un monde qui va passer sous la plume acerbe de Houellebecq. Une plume tantôt drôle, tantôt dérangeante, mais toujours critique.

On entre dans la salle et les comédiens nous attendent déjà sur la scène. Une petite estrade en U y est installée. Dans l’ombre, on les voit assis, dans l’attente. Une longue attente, car c’est avec une vingtaine de minutes de retard que débutera cette représentation – le premier des quelques problèmes techniques – lorsque les lumières se tamisent enfin pour que résonne le monologue d’ouverture du roman de Houellebecq. Au rythme des mots d’une lecture sentie, le faisceau lumineux entoure faiblement l’actrice en plein centre de la scène. Suite à quoi, la pièce s’illumine et un sosie de Houellebecq, cigarette à la main, débute la narration.

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Crédits: Simon Gosselin

Le ton est lancé. D’abord, avec ce Houellebecq qui sera présent sur scène, un clin d’oeil efficace à l’auteur et au narrateur omniscient du bouquin. Ensuite, pour quiconque ayant lu le livre dans un passé rapproché, on note assez rapidement qu’on est collé au texte. Loin de l’adaptation libre, on ne s’égarera pas ni du texte, ni des dialogues et encore moins du filon narratif; c’est presque à une mise en lecture de ses Particules élémentaires.

Pour accompagner ce texte fort, il y a d’abord l’écran. Utilisées pour y projeter des extraits du livre ou encore  pour faire des close-ups sur les acteurs, ces projections sont au coeur de la mise en scène, mais sans pour autant être utiles. Il arrive même qu’on introduise, à l’écran, le nom d’un personnage ou d’un lieu, comme un raccourci où tout est dit, car on a 400 pages de romans à vous raconter. C’est facile, un peu trop. D’autres fois, les extraits défilent au même moment que certaines actions se passent sur la scène, ce qui porte à confusion. Hop, on a raté une action. Hop, on a raté une phrase. On réussit parfois à marquer l’effet, pensons notamment à une scène dramatique entre Bruno et sa copine Christiane, où la répétition et l’accélération des projections reproduisent bien la dégénérescence narrative du récit à ce moment-là.

Crédits: Simon Gosselin

Crédits: Simon Gosselin

Ensuite, il y a la musique, performée live, à même la scène : guitare, basse, batterie et piano se retrouvent un peu partout dans le décor. Lors de la première partie, c’est futile. Sympathique, mais sans plus. C’est au retour de l’entracte, lors de l’ode à Charles Manson, qu’on en voit l’utilité et, même, qu’on salue l’idée. C’est véritablement un des moments forts de la pièce. Quant au jeu des acteurs, il est tantôt prenant, tantôt agaçant, mais malheureusement toujours inégal. Comme si on n’avait pas décidé encore si on exploitait l’ironie et l’humour de Houellebecq en assumant un ridicule et une folie, ou si, au contraire, on jouait la carte de la subtilité de ses réflexions, à travers son texte dramatique, en jouant un registre un peu plus soutenu. Pensons aux personnages de la mère ou encore de son troisième mari – à l’accent on ne peut plus douteux et ridicule – qui amènent un niveau de jeu plutôt bancal qui déçoit. On se retrouve à sauter d’un registre à l’autre, entrecoupés trop souvent de monologues où on confond jouer et crier: on aurait dû trancher et pousser la proposition dans un sens ou de l’autre. Côté mise en scène, elle est assez statique,  même si parfois très intéressante, mais on dénote vraisemblablement un manque de constance. Ajoutons que, vers la fin de la pièce, un grand ménage de la scène s’effectue, le tout d’une absurdité et d’une longueur effarante.

Au final, ces petits accrocs s’accumulent durant plus de trois heures et on en sort agacé plutôt que subjugué. Avoir voulu tant se coller au texte du roman fut probablement le piège dans lequel ils sont tombés. Une adapation plus libre ou une relecture du roman aurait certainement été salutaire, car, lors du retour à la maison, on ne fait que se rappeler à quel point ce roman était bon. Et on le conseille plus fortement que la pièce.

Les particules élémentaires, Théâtre Maisonneuve, jusqu’au 31 mai

À propos de Jeremy Laniel


Issu d’un parcours académique qui était tout sauf littéraire, il est libraire depuis maintenant cinq ans et ne cesse de s’amouracher avec le monde du livre. Il est présentement président du comité de sélection du Prix des libraires et vous pouvez le retrouvez sur les ondes de CIBL à l’émission Lectures et châtiments.



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