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Publié par le 30 mai, 2014 dans Littérature | commentaires

Polyamorous Love Song – Jacob Wren / BookThug

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On ne parle pas souvent de livres en anglais à MMEH, mais là ça vaut la peine.

Déchirements structurels

Paru chez BookThug à Toronto il y a quelques semaines, Polyamorous Love Song, le dernier roman de Jacob Wren, est construit en chapitres qui relèvent presque de l’art de la nouvelle, tellement ils semblent autosuffisants, mais qui finissent par créer un réseau d’échos solide dans lequel on se perd avec bonheur en tentant de renouer les liens, les noms, les intrigues. Il s’agit d’une grande (et angoissante, et tortueuse) réflexion sur l’art, sur la complexité de l’autoreprésentation et sur la perplexité de l’artiste face à sa propre posture. Rempli de sociétés secrètes, de groupuscules aux intentions obscures, de mascottes dangereuses et de paranoïa, le roman s’ouvre sur un des premiers paragraphes les plus engageants que j’ai lus depuis longtemps:

And my theory about professional artists was as follow: Artists are not necessarily the most creative or inspired individuals in any given community. Instead they are those individuals most willing to exploit their own creativity and inspiration, most willing to gain personal profit from their unconscious and its emanations, those with the most missionary zeal for the dissemination of their own idiosyncratic perspectives. Questions of pure creativity clearly lay elsewhere. (p. 7)

Après ce préambule, le narrateur tente de présenter un exemple, un “cas de figure” qui nous permettrait de comprendre où il veut en venir, mais c’était sans compter sur le fait que son sujet, l’homme dont il aimerait nous parler, un certain Paul (not his real name), refuse catégoriquement d’apparaître dans le livre, ce qui rend toute cette description aussi paradoxale que malhonnête. Et donc jouissive à la lecture. Le “je” qui s’exprime, ici, remettant judicieusement en question certains dogmes intouchables de la pureté artistique et de l’abnégation que suppose pour plusieurs la pulsion créatrice, est peut-être Jacob Wren, ou peut-être un de ses avatars, qui reviendront au fil du texte. Les personnages sont effectivement interchangeables, comme souvent dans l’univers de Wren (voir Revenge Fantasies of the Politically Dispossessed), ils vivent à plusieurs époques différentes, interagissent entre eux ou non, et il se crée après quelques chapitres une confusion voulue entre les multiples instances narratives.

Fragmentée, hachurée, s’appuyant autant sur la description onirique que sur la mise en abîme, la narration n’est toutefois pas “compliquée” au sens de difficile à suivre. Comme chez les plus grands, la limpidité du récit est inversement proportionnelle à sa profondeur symbolique. Au fil des quelque 150 pages du livre, on croise un couple d’écrivains qui se respectent et se jalousent en même temps, une cinéaste qui aurait peut-être réussi à réinventer à elle seule le septième art, des artistes terroristes aux intentions floues, mais aux ambitions démesurées. Partout, toujours, le questionnement est le même: en quoi l’art est-il potentiellement “utile”, d’un point de vue social et comment l’artiste peut-il arriver à dépasser son égocentrisme? Qu’il n’y ait pas de réponse définie est bien sûr l’intérêt même du livre, sans même parler des quelques clichés irréductibles que Wren écorche au passage.

Quelque part entre la politique et la thèse

On a tendance à penser à Jacob Wren comme à un artiste multidisciplinaire plus qu’à un “écrivain” en tant que tel. Il fait des performances, il joue toutes ses chansons, il participe à des expos, il fait des lectures. Ça ne veut pas dire que son dernier livre est simplement un fourre-tout qui ne serait pas “romanesque”, ou qu’il s’agirait d’une sorte d’expérience linguistique allant dans toutes les directions. Au contraire, Polyamorous Love Song est bel et bien un roman, avec ce que ça implique de questionnements féconds sur le genre, d’explorations des possibilités narratives, et Jacob Wren est en parfait contrôle de sa matière première: l’écriture.

Oui, Polyamorous Love Song est un roman de l’artiste, qui parle de littérature et qui s’épanche beaucoup sur l’art et ses possibles résonances. Il s’agit bien sûr d’un trope essentiellement usé, qu’on a vu mille fois, mais c’est un trope que Wren réussit à repenser d’une manière inédite, entre autres parce que les questions posées dans son livre dépassent de loin l’esthétique et le simple « besoin de s’exprimer » et s’intéressent aux rapports ambigus entre la politique et la création, entre le collectif et l’individuel, entre l’empathie et le narcissisme. Autant de sujets tabous qui obligent le lecteur (qu’il soit lui-même un créateur ou pas) à se remettre en question au lieu de le conforter dans ses certitudes. Bien sûr, l’art et la politique sont intimement liés, mais d’une manière souvent bien plus complexe qu’on ne le croit. Comme l’affirme le narrateur dans les dernières pages, « Art complicates everything » (p. 178).

Loin de nous offrir un simpliste et pamphlétaire remâchage d’idées préconçues sur le rôle de la littérature et de l’art en général dans la cité, sur son pouvoir de changement et ses supposées responsabilités, loin de livrer une logorrhée statique et morne, aux parfums essayistiques, sur l’état lamentable de notre société néolibérale, ou sur la déchéance du monde du livre à l’ère numérique, Wren préfère renouveler encore une fois les possibilités du genre dans lequel il a choisi d’oeuvrer avec brio. Avec tout ce que ça comporte de risques, et de courage, d’humilité et de patience, avec tout le respect pour la tradition polyphonique que ça suppose, il s’inscrit ici dans la continuité d’auteurs comme Milan Kundera (L’immortalité), Witold Gombrowicz (Cosmos, Trans-Atlantique) ou Don DeLillo (Mao II), qui ont si bien sû illustrer, chacun à leur manière, à quoi le roman pouvait servir et à quoi il ne voulait pas s’asservir.

Polyamorous Love Song, de Jacob Wren, BookThug, Toronto, 2014, 185 pages

À propos de Daniel Grenier


Daniel a déposé récemment sa thèse de doctorat en études littéraires à l’UQAM. Spécialisé en fiction américaine, il s’intéresse à la représentation du personnage de romancier dans la fiction. En avril 2012, il a publié aux éditions Le Quartanier un premier recueil de nouvelles intitulé MALGRÉ TOUT ON RIT À SAINT-HENRI. Dans le cadre de sa participation à MMEH, il couvrira surtout la littérature québécoise, et agira à titre d’antenne à Québec, où il vient de s’installer.



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