Menu de pages
TwitterRssFacebook
Menu de catégories

Publié par le 28 mai, 2014 dans Théâtre | commentaires

Todo el cielo sobre la tierra (El síndrome de Wendy) / FTA2014

(C) Ricardo Carrillo de Albornoz

(C) Ricardo Carrillo de Albornoz

On ressort du spectacle de la performeuse espagnole Angélica Liddell avec la tête qui tourne, muselé, profondément dérangé. Todo el cielo sobre la tierra (El sindrome de Wendy) – « Tout le ciel au-dessus de la Terre (Le syndrome de Wendy) ») – présenté ce soir encore au FTA, fait l’effet d’une onde de choc nihiliste difficile à oublier.

De quoi est-il question? D‘abord, le titre poétique ne laisse pas présager la noirceur de ce conte monstrueux et dépravé. Le point de départ est ce que les psychologues nomment le syndrome de Wendy, qui se traduit par une peur pathologique de l’abandon. Dans la première partie conceptuelle et peu accessible de ce spectacle éclaté, Angélica Liddell se présente en scène en Wendy, le personnage féminin de Peter Pan. À la peur de l’abandon, elle ajoute la terreur de la décrépitude du corps et de l’extrême solitude. Mêlant fiction et fait d’actualité, l’île de Peter Pan devient l’île norvégienne d’Utoya, où 77 jeunes militants du Parti travailliste ont été assassinés en 2011. Comme les enfants de Neverland, ils ne vieilliront jamais. Un monticule de terre au centre de la scène évoque le lieu du massacre.

(C) Ricardo Carrillo de Albornoz

(C) Ricardo Carrillo de Albornoz

Le spectacle de plus de deux heures trente connait différentes vies. Il est au départ un conte déroutant avec de nombreuses références au monde de Peter Pan. La scène d’ouverture bouscule alors qu’on voit Wendy se masturber pendant 10 minutes. Puis, le spectacle se réincarne tantôt en récit de voyage à Shanghai (qui prononcé avec un accent tonique différent devient en chinois le mot blessure), en valses dansées par un couple de Chinois âgés accompagnées par la musique merveilleuse d’un orchestre de huit musiciens jouant sur scène. Et puis, on plonge dans une performance rageuse.

Pour la dernière heure, sans sa robe de Wendy, vêtue de collants noirs, Angélica Liddell est seule en scène. En fait, elle prend la scène, meurtrie nos idéaux et y introduits de force ses pensées noires. Le siège commence et nous mène jusqu’à l’épuisement.

Sans pudeur aucune, Angélica Liddell exhibe ses propres souillures. Son monologue cathartique, débité à grande vitesse souvent crié à pleins poumons, prend comme cible son refus de la maternité. Elle en veut aux mères qui légitiment leur existence grâce à leurs progénitures à qui elles transmettent leurs tares et leurs névroses. À un moment, elle va jusqu’à hurler, cracher et faire des doigts d’honneur haineux contre sa propre mère. Vibrante et grossière, elle accuse l’humanité de faiblesse, d’avoir recours à un « supplément de dignité », concept qu’elle talonne et creuse. Selon elle, même les mères les plus indignes possèdent ce supplément de dignité par le simple fait d’être mère. Imbuvable, l’humanité qu’elle scrute avec une lucidité cruelle est sale et souillée, mot qu’elle emploie à de très nombreuses reprises.

(C) Ricardo Carrillo de Albornoz

(C) Ricardo Carrillo de Albornoz

Pas toujours facile d’être née ultra lucide, dit-elle à un moment. Pas facile de passer son existence à voir ses propres souillures et de voir celles des autres avec un rayon X. Misanthrope, elle ne supporte personne et…ils ne me supportent pas non plus, ajoute-t-elle.

Les mots peinent à décrire cette expérience cathartique et cruelle sans commune mesure. Bien mené, le spectateur est propulsé jusqu’aux limites de l’acceptable. Ce n’est certainement pas l’exhibitionniste de Liddell qui dérange le plus, mais sa vision nihiliste à l’extrême. Elle se présente sous un jour monstrueux. Comment ne pas être profondément troublé devant son aveu final lorsqu’elle révèle qu’elle n’a pas ressenti de la tristesse en apprenant le massacre d’Utoya, mais bien une pulsion sexuelle qui lui a fait imaginer des sexes de jeunes garçons morts dans sa bouche.

Qu’est-ce qui peut encore nous choquer? Y a-t-il encore des choses que l’on ne peut pas entendre? Profanation? Provocation? Un aveu honteux exhibé au grand jour?

Oh que oui, le ciel est remué et le public esquinté.

Todo el cielo sobre la tierra (El síndrome de Wendy)

Angélica Liddell | Atra Bilis Teatro

Madrid + Seoul + Shanghai

Monument-National, Salle Ludger-Duvernay

27 mai et 28 mai 2014

À propos de Anne Sophie Carpentier


Journaliste, chroniqueuse et animatrice, Anne-Sophie Carpentier écrit pour l’hebdo Voir et s’implique activement à la station de radio communautaire CIBL depuis plusieurs années. Elle fait partie du groupe d’intrépides reporteurs culturels qui fabriquent chaque semaine l’émission l’Escouade M et livre de pétillantes chroniques littéraires à l’émission Catherine et Laurent. Elle détient un Baccalauréat en Études Théâtrales et un Certificat en Journalisme.



%d blogueurs aiment cette page :