Menu de pages
TwitterRssFacebook
Menu de catégories

Publié par le 26 mai, 2014 dans Danse, Théâtre | commentaires

Sad Sam Almost 6 – Matija Ferlin / FTA : Jeux interdits

En provenance des Balkans, Matija Ferlin et 126 animaux de plastique retombent en enfance et font mouche dans Sad Sam Almost 6, performance jouissive et brillante.  Attention, chef-d’œuvre.

Qui n’a joué à faire la classe dans son enfance, malmenant ses élèves imaginaires ou incarnés par des figurines? Entouré d’un cercle formé par une centaine de petits animaux en plastique, l’artiste croate Matija Ferlin fait l’appel. Mauro, Roberto, Monika, Klara, Rosa, Euzebije…. La litanie des noms est interrompue par des remarques, un tel doit prendre garde à ne pas oublier ses affaires, un autre devrait arriver à l’heure…. Pince-sans-rire, le dialogue de Ferlin avec son arche de Noé est hilarant. Comme c’est la fête de l’agnelle Serafina, Ferlin demande à toutes les figurines de chanter « joyeux anniversaire ». Le chant laisse à désirer, mais ce sera mieux la prochaine fois. C’est ensuite l’heure du premier exercice, sorte de prise de conscience de l’instant présent. Tous les animaux doivent suivre aveuglément les instructions de Ferlin.

Sad Sam Almost 6 de Matija Ferlin. Crédit : Nada Zgank

Sad Sam Almost 6 de Matija Ferlin. Crédit : Nada Zgank

Les animaux sont-ils des écoliers? Ou alors, s’agit-il des interprètes d’une pièce présentée au FTA? Des élèves d’un cours de yoga ou de danse? Des participants à une thérapie de groupe ou à une chorale? Des membres d’une secte religieuse? Sont-ils des enfants ou des adultes? Ferlin brouille les pistes et sème la bonne parole, d’abord ferme, puis autoritaire et enfin tyrannique. Il rappelle à ses ouailles qu’elles sont là pour « ouvrir leurs cœurs et laisser le changement se produire en elles », avant d’entonner une chanson mélancolique à la guitare – All I Need de Radiohead – « Si je reste avec vous, c’est qu’il n’y a personne d’autre ». Si les animaux ont des questions, ils les poseront plus tard – mais ce moment ne vient jamais. Le chorégraphe se livre ensuite à une série de numéros étranges et poignants, mêlant comptines, mouvement et chansons et, entre chaque numéro, intime à ses élèves l’ordre de fermer les yeux puis de les rouvrir.

Sad Sam Almost 6 de Matija Ferlin. Crédit : Nada Zgank

Sad Sam Almost 6 de Matija Ferlin. Crédit : Nada Zgank

Pour Sad Sam Almost 6, Matija Ferlin s’est inspiré des jeux de son enfance. Au croisement de deux univers, celui de l’enfance et celui de l’âge adulte, la pièce décortique les transformations qui caractérisent le rapport au monde au fur et à mesure que l’on grandit. Mais surtout, elle porte un regard joyeusement féroce sur les abus de pouvoir et la cruauté que tendent à exercer les personnes qui se retrouvent en position de force, non seulement les dirigeants politiques, mais aussi les enseignants, les parents, en somme les personnes qui éduquent autrui, écorchant au passage toute la sphère new age des gourous du développement personnel et ses propos lénifiants. Émargeant à la performance, au théâtre et à la danse, Sad Sam Almost 6 ne fait partie d’aucun de ces genres. Pétrie de poésie, d’intelligence et de drôlerie, cette pièce succulente à teneur psychologique fait partie d’une série de solos créée par Matija Ferlin depuis 2004. Dans chacun de ces solos, sorte de cliché émotionnel, Ferlin explore son état présent. Le préfixe « Sad Sam » signifie d’ailleurs en croate « maintenant, je suis » et « maintenant solitaire ».

Sad Sam Almost 6 de Matija Ferlin. Crédit : Nada Zgank

Sad Sam Almost 6 de Matija Ferlin. Crédit : Nada Zgank

Formé en danse, en théâtre, en arts graphiques, et j’en passe, Matija Ferlin est époustouflant de magnétisme et de justesse. Dans Sad Sam Almost 6, il réussit à dialoguer constamment avec son public sans le regarder, par l’entremise de son arche de Noé. Nous sommes les félins, l’agnelle, les dinosaures, les cétacés, les insectes et le cheval qui se détourne. Et c’est grâce à des artistes de la trempe de Matija Ferlin que nous ne serons peut-être pas des moutons de Panurge.

Sad Sam Almost 6, 25 et 26 mai 2014, Monument National

À propos de Nayla Naoufal


Nayla est stagiaire postdoctorale à l'Université Laval, où ses travaux s'inscrivent au croisement de l'éducation relative à l'environnement, de l'éducation interculturelle et de l'éducation à la paix. Dans son autre vie, elle est critique de danse et collabore à Ma mère était hipster et au Devoir. Fondatrice du blogue Dance from the mat et vagabonde intellectuelle assumée, elle affectionne les librairies, les bibliothèques et les salles obscures.



%d blogueurs aiment cette page :