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Publié par le 9 mai, 2014 dans Littérature | commentaires

Piégé – Lisa Moore / Les Éditions du Boréal

Piégé

Paru en 2013 en anglais sous le titre Caught, le dernier roman de Lisa Moore, auteure de Terre-Neuve, a reçu de nombreuses critiques élogieuses et a été finaliste (courte liste) au prestigieux prix Giller.

Nous rencontrons dans ce roman David Slaney, jeune homme originaire de Terre-Neuve, qui, en juin 1978, s’évade de la prison où il a été incarcéré pour trafic de stupéfiants (cannabis) quatre années plus tôt. Son meilleur ami, Brian Hearn, s’est enfui sous une nouvelle identité et a échappé à l’incarcération. Le projet des deux amis est  simple: se retrouver à Vancouver pour reprendre, en quelque sorte, leurs affaires là où ils les ont laissées et retourner en Colombie chercher une cargaison de cannabis pour la revendre au Canada. Cependant, la GRC, qui souhaite mettre la main sur Hearn, profite de l’évasion de Slaney pour enclencher une grande traque grâce aux premiers outils technologiques de l’époque (balise GPS, satellite). Nous entrons alors dans un suspense haletant qui nous fait tourner les pages frénétiquement.

Avant d’attaquer ce roman, j’ai essayé quelques nouvelles de Lisa Moore (elle a publié deux recueils de nouvelles qui ont été tous deux traduits en français, et publiés chez Boréal : Open et Les chambres nuptiales) mais je n’ai pas pu lire Février, roman intimiste sur le deuil d’une femme suite à la catastrophe de la plateforme pétrolière Ocean Ranger.

Piégé a été construit totalement différemment de son précédent roman, car Lisa Moore « veut, comme écrivain, apprendre, pas reprendre ».

Le Prix Giller

Un des plus importants prix littéraires au pays, le Giller récompense depuis 1994 ce qui apparaît aux yeux du jury comme le meilleur roman ou recueil de nouvelles canadien-anglais et accorde une bourse de 50 000 $ à son auteur.

Il en découle un foisonnement de personnages et de lieux, de la Nouvelle-Écosse à la Colombie, en passant par la Colombie-Britannique et le Mexique, à Puerto Escondido, sur la côte Pacifique. Cet endroit a d’ailleurs souvent été exploité dans la littérature, à commencer par le polar existentiel Puerto Escondido de Pino Cacucci. Cela doit venir du nom de ce village signifiant « port caché »… parfait pour un roman policier.

Du côté des personnages, tous ou presque, nous apparaissent sympathiques, et même si l’issue semble inexorable, on espère que David Slaney s’en sortira. Lisa Moore nous pousse à nous émouvoir du sort des malfrats, quand les justiciers (les forces de l’ordre) nous apparaissent manipulateurs et sans scrupules.

Jeune homme un peu naïf qui vit cette traversée du Canada comme un rite initiatique, reprenant contact avec son passé pour mieux l’exorciser, David doit apprendre la confiance, mais aussi l’instinct et la sagesse. Il est motivé par son amitié avec Hearn, qu’il ne remettra jamais en doute, comme si le fait que les deux hommes viennent tous deux de Terre-Neuve les liait plus qu’autre chose. On retrouve cet attachement à leur bout de pays alors que David souligne l’appartenance à Terre-Neuve de plusieurs personnages rencontrés en chemin (entre autres, Carter, avec qui il retournera en Colombie).

Dans ce roman circulaire, y compris géographiquement, de Terre-Neuve à Terre-Neuve (mais pas par le même chemin à l’aller et au retour!), c’est aussi l’aventure qui motive le personnage principal, vagabond des temps modernes à la poursuite de l’éternelle liberté, volonté que notre antihéros exprime souvent, en tout premier lieu en s’évadant avec succès de sa geôle.

« Le souvenir de son évasion, ces instants d’intensité lumineuse, allait l’accompagner tout le reste de sa vie. Il se reverrait sur cet escarpement, sous le feu du rayon oscillant, imaginant la tache orange de son dos telle qu’auraient pu la voir les gardiens dans le mirador s’ils avaient regardé de son côté. » (p.12)

L’auteure dit avoir été inspirée par des histoires de contrebande ayant eu lieu dans les années 70 à Terre-Neuve, période plus faste d’un point de vue économique pour la province et époque d’ouverture sur le monde. Son roman souligne à plusieurs reprises la volonté de ces jeunes hommes de « faire de l’argent », de s’en sortir. On comprend que leur situation n’était pas forcément enviable et que la criminalité leur a apporté un train de vie (fêtes, drogues, alcool, femmes) qui les attire et constitue pour eux un idéal.

Cependant, on constate aussi que Brian Hearn, l’ami de David, s’est inscrit à l’université à Vancouver et poursuit, sous un faux nom, de brillantes études en littérature. L’ascension sociale est donc également permise par l’éducation pour ces jeunes hommes. Ceci dit, à l’université Memorial (Terre-Neuve), avant d’être arrêtés lors de leur premier « gros coup », ils vendaient déjà de la drogue sur leur campus. L’auteure mentionne que David « étudiait en histoire [et] Hearn se tapait E. M. Forster et D. H. Lawrence et la tragédie grecque [et] lisait Descartes. » (p.157) L’attrait de l’argent (encore plus d’argent) reste donc malgré tout plus fort que le reste, faisant écho à notre société actuelle.

Le roman tient le rythme grâce à de nombreux dialogues et à des points de vue alternés dans les nombreux chapitres. Ceux-ci, construits fort habilement, nous amènent toujours quelque part, pour, dans le chapitre suivant, nous tromper sur la destination.
Le style de Lisa Moore, très évocateur, caractérise la puissance des mots d’une auteure habituée à la nouvelle, capable de décrire avec une grande efficacité un lieu, un personnage, ou une action. Roman également marqué par les éléments naturels (une partie du livre se passe en mer), on retrouve des composantes propres à la littérature terre-neuvienne (voir encadré).

« Et ça s’abattit sur eux. Une force, une puissance instantanée comme venue de nulle part, qui précipita sur eux des tourbillons de pluie cinglante et de vent. À croire que l’ouragan arrivait parce que Carter l’avait appelé.
Le mât s’inclina jusqu’à raser la surface, se redressa pour ensuite replonger, et Slaney hurlait sans savoir ce qu’il criait. Un mur d’écume bouillonnante déferla sur le pont, haut comme une maison. » (p.263-264)

Roman riche en rebondissements, en décors et en personnages, flirtant avec le roman de genre, finement traduit par Claudine Vivier, Piégé est ma première incursion dans la littérature terre-neuvienne et certainement pas la dernière. À noter aussi la magnifique couverture du livre, beaucoup plus réussie que celle du livre en anglais

La littérature terre-neuvienne

Méconnue du grand public, la littérature terre-neuvienne compte pourtant son lot de romanciers et poètes. En 1628, le premier recueil de poésie en anglais écrit sur le territoire canadien, Les Quodlibets, provient du gouverneur de la colonie de Terre-Neuve, Robert Hayman et fut publié à Londres. Terre de tradition orale plus qu’écrite, il faut attendre le début du XXe siècle pour retrouver un premier recueil bien ancré dans la province de Terre-Neuve, Newfoundland Verse par E. J. Pratt, publié en 1923, et qui démontre la puissance de la géographie insulaire. Les auteurs contemporains venant de Terre-neuve sont malheureusement peu traduits, il en existe pourtant plusieurs qui ont souvent fait partie des sélections pour de grands prix littéraires canadiens. Michael Crummey, poète et romancier qui dépeint les paysages et l’histoire de Terre-Neuve- et-Labrador, Nicole Lundrigan, déjà auteure de quatre romans, Claire Wilkshire, professeure, traductrice et éditrice dont le premier roman est paru en 2013, Stan Dragland, auteur originaire de l’Alberta mais qui a succombé aux charmes de Terre-Neuve et vit aujourd’hui à Saint-Jean, Des Walsh, poète et scénariste, qui a participé à la renaissance culturelle de Saint-Jean. Beaucoup d’autres auteurs que je ne pourrais pas tous nommés sont très présents sur la scène littéraire anglophone canadienne, fiers représentants de leur province, et participent à plusieurs festivals littéraires ou culturels se déroulant à Terre-Neuve (le Festival littéraire de Woody Point, le Winterset in Summer) ou ailleurs. Nous avons d’ailleurs eu la chance de recevoir Lisa Moore au Festival littéraire international de Montréal Metropolis bleu ces derniers jours…

Piégé, de Lisa Moore (traduction de Claudine Vivier), Les Éditions du Boréal, 342 pages, 2014

À propos de Laetitia Le Clech


Lætitia rédige ses « rapports de lecture » depuis début 2006 sur son propre blogue Lectures d'ici et d'ailleurs (lecturesdicietdailleurs.blogspot.ca/) et depuis 2012 sur Ma Mère était hipster pour partager ce que la lecture représente pour elle : à la fois refuge et échappatoire, réflexion sur la vie, beauté et poésie, choc et douleur. Les livres sont ses meilleurs amis depuis toujours et elle a décidé d’essayer de leur rendre la pareille.



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