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Publié par le 2 mai, 2014 dans Bande dessinée | commentaires

Chroniques du Centre-Sud – Richard Suicide & William Parano / Éditions Pow Pow

couverture_centre-sud

J’ai toujours une certaine appréhension face à un projet artistique qui aborde le thème de la pauvreté. Il me semble que le risque est grand que l’artiste verse dans le misérabilisme et cherche à rendre spectaculaire la condition dépeinte, ou encore qu’il y ait un processus d’héroïsation à l’œuvre qui cherche à exposer les vertus des désoeuvrés. Aborder la question en trouvant le mince équilibre entre le sensationnalisme et l’apitoiement relève de l’exploit. Or, Richard Suicide a parfaitement réussi à surmonter ces écueils dans son désopilant Chroniques du Centre-Sud, paru récemment aux éditions Pow Pow.

L’artiste, dont vous reconnaîtrez le style visuel si vous étiez un lecteur du défunt hebdomadaire Montreal Mirror, offre un portrait très complet d’un des quartiers les plus trash de Montréal à travers sa propre expérience comme résident du quartier, mais aussi et surtout à travers la représentation d’un de ses résidents-type, soit son coloré voisin, ferrailleur porté sur la boisson baptisé « bison bourré » par l’auteur. Le point de vue de Suicide est, d’une certaine manière, forcément légitime parce qu’il témoigne de son expérience personnelle, mais on sent qu’il a été capable de prendre un recul suffisant sur son habitat pour le dépeindre de manière plus élaborée et globale, au grand bénéfice de ses lecteurs.

p.52

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Chroniques du Centre-Sud ne prend pas la forme classique d’un portrait de quartier présenté comme un voyage organisé, à l’itinéraire nettement défini pensé en fonction d’impressionner des touristes. Dans une première partie, le récit, à la narration plus traditionnelle, alterne d’abord entre les péripéties de Suicide et de son voisin et des “graphiques explicatifs” farfelus. Ensuite, une « tournée vintage » moins narrative fait un tour de quartier plus dirigé, où un pavé de texte et une illustration se séparent la page à parts égales. La lecture de ces vignettes bénéficie grandement du fait que le lecteur ait déjà pris connaissance de la faune urbaine de Centre-Sud par le biais de la première partie. Un dernière partie de quelques pages règle des comptes aux artistes peu scrupuleux qui exploitent la faune urbaine du quartier sans réelle empathie pour leur sujet – je n’en dis pas plus pour vous réserver la surprise.

p.28

p.28

Suicide est au sommet de son art au plan du dessin. Ses illustrations sont très chargées, sans pour autant étouffer le regard du lecteur; la richesse des détails de chaque image invite à la relecture. Ses perspectives légèrement tordues et ses lignes qui ne parviennent jamais à être complètement droites restituent bien l’univers passablement étrange et, disons, « tout croche » dans lequel évoluent les personnages, sans pour autant trahir une gaucherie de l’artiste : en fait, dessiner en perpétuel déséquilibre comme il le fait doit être d’une certaine manière plus compliqué que de produire un résultat lisse et ordonné. C’est l’une des première bande dessinée en couleur publiée par Pow Pow, après la trilogie Motel Galactic, et le choix chromatique est heureux : les teintes de vert, oscillant entre le pastel saturé, le barbe-à-papa douteux et la teinte que l’on retrouve comme colorant d’un aliment susceptible de vous donner une carie après trois bouchées, conviennent parfaitement à l’approche graphique souple et déjantée du recueil.

p.92

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Mais ce qui est le plus important à souligner, c’est l’exceptionnelle qualité humoristique de l’album. Je ne me souviens pas de la dernière fois où j’ai autant ri aux éclats en lisant une bande dessinée. Cela tient en bonne partie à l’oreille très aiguisée de l’auteur, qui parvient à restituer le langage éthylique transmis par une bouche perpétuellement molle du voisin, bison bourré. Pour avoir fréquenté le quartier et côtoyé une panoplie de bums, je juge que Suicide a parfaitement réussi à les reproduire sans les rendre trop caricaturaux.

L’année est encore jeune, mais je serais très surpris – agréablement, il va sans dire – si une meilleure bande dessinée québécoise paraissait d’ici la fin du calendrier. Chroniques du Centre-Sud est à ce point réussie.

Richard Suicide et William Parano 

Chroniques du Centre-Sud

Éditions Pow Pow

112 pages

 

À propos de Gabriel Gaudette


Gabriel aime les textes autant que les images, mais comme il n'a pas envie de choisir un camp, il combine et lit des bandes dessinées.



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