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Publié par le 1 mai, 2014 dans Littérature | commentaires

Petits tableaux – Éloïse Lepage / Éditions XYZ

Petits tableaux_C1

Il y a de ces romans qu’on n’attend pas . De ceux qui ne sont même pas perchés sur cette vertigineuse pile de bouquins à lire. Ni même à côté. Ils ne la verront jamais, cette pile. Ni même le fond de la besace avec laquelle on trimballe ces univers littéraires de station en station. Ils ne se retrouveront jamais sur la table de chevet, aux côtés des autres lectures en cours. Ne verront jamais ce si beau signet. Ni même un papier de fortune pour marquer la page. Parce que ces romans ont le pouvoir bien à eux de bousculer le quotidien, pour quelques heures seulement, soit, mais quand même. Ils s’accaparent de nous, nous obsèdent, nous choquent et nous fascinent. On les lit d’un trait, les referme, essoufflé, subjugué. Les petits tableaux, premier roman d’Éloïse Lepage, fait partie de ceux-là.

Anne-Si est de ceux qui tentent d’avancer, malgré tout, malgré elle. Issue d’une famille d’éclopée, d’une mère prostituée, elle vivra devant nous, se déployant en trois temps. Il y a d’abord l’enfant qu’elle fut, celle qui, arrivant trop tôt de l’école, trouve sa mère agenouillée devant un inconnu dans le salon. Il y ensuite la prostituée qu’elle devient, phagocytée par un milieu sans merci duquel elle connaîtra trop rapidement l’utilité des drogues, le confort du désastre. Finalement, il y a la mère qu’elle tente d’être, envers et contre tout.

Les Petits tableaux d’Éloïse Lepage sont éclatés, fragmentés, semés au gré des erreurs d’Anne-Si, confectionnant, au fil de la lecture, une courtepointe de désastres quotidiens qui forment la vie du personnage. Par une narration anachronique, Lepage parvient à construire son récit pour que le lecteur n’abandonne jamais sa protagoniste, l’humanisant avec de rares rayons de soleil. Parce qu’il y Luc, parce qu’il y a David, parce qu’il y a demain, elle s’accroche à un mince espoir qu’elle peut parvenir à mieux.

«Je me masturbe avant d’aller travailler, c’est ma routine. J’atteins un faible orgasme, le genre qui déçoit. Je me lave les mains, le visage. Mes joues accueillent l’eau du robinet comme un gendre accueille sa belle-mère; sans agrément, avec obligation.» p.13

L’écriture de Lepage est efficace dans sa simplicité, parvenant rapidement à nous déranger dans une déferlante d’événements malsains qui obnubilent le lecteur. Chacun de ses tableaux sert à ériger lentement un labyrinthe narratif où le lecteur ne se perdra pas, mais au contraire, aura un malin plaisir à se retrouver. Éloïse Lepage a travaillé auprès de milieux défavorisés et avec des raccrocheurs, c’est ce qui semble expliquer l’honnêteté qu’on retrouve dans sa prose lorsqu’elle retrace ces histoires de laissés-pour-compte, ceux à qui on n’a jamais rien donné, si ce n’est que trop peu d’amour et quelques claques de travers.

Ces Petits tableaux ils sont d’eau, de feu, d’air et de terre, et c’est tant mieux, car on s’y noie, on s’y brûle, on s’y essouffle et on s’y enlise. Dans le désordre bien familier d’Éloïse Lepage, on prend plaisir à découvrir la plume acerbe d’une auteure dont on écrira le nom dans la marge, juste au cas.

Petits tableaux, Éloïse Lepage, Collection Romanichels, XYZ Éditeur, 115 pages.

Une entrevue avec l’auteure dans La Presse

 

À propos de Jeremy Laniel


Issu d’un parcours académique qui était tout sauf littéraire, il est libraire depuis maintenant cinq ans et ne cesse de s’amouracher avec le monde du livre. Il est présentement président du comité de sélection du Prix des libraires et vous pouvez le retrouvez sur les ondes de CIBL à l’émission Lectures et châtiments.



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