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Publié par le 27 avr, 2014 dans Littérature | commentaires

Les États-Unis du vent – Daniel Canty / La Peuplade

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Le dernier livre Daniel Canty se laisse lire au départ comme un roman de la route et du voyage, installé en déséquilibre quelque part entre le témoignage philosophique, le récit fantasmé et la fiction pure. Les premières lignes donnent le ton, l’oeuvre sera littéraire ou ne sera pas: «La rose américaine est une rose est une rose est une ville,» (p. 5)  écrit Canty, avec l’aplomb de qui connaît ses classiques.

Au-delà de la référence à la plus que fameuse phrase de Gertrude Stein, j’ai cru déceler dès l’ouverture du prologue un autre clin d’oeil littéraire de haut calibre: «J’attends le signal des chercheurs de vent» (p. 9) m’a aussitôt rappelé le «J’ai été cordialement invité à faire partie du réalisme viscéral» de Roberto Bolaño, dans Les détectives sauvages. L’effet est similaire: il y a l’expectative, il y a le mystère, et il y a ce «groupe» auquel on cherche à appartenir. Qui sont donc ces «chercheurs de vent»? Que veulent-ils? Pourquoi attend-on leur signal?

Je ferai tout de suite mon mea culpa: j’ai peut-être investi Les États-Unis du vent d’une subjectivité trop importante, d’une envie de lecteur doublée d’attentes, dans la foulée de mon souvenir un peu grandiose de Wigrum, dont je suis loin d’être le seul à avoir pensé beaucoup de bien. Commencer la lecture des États-Unis du vent comme s’il s’agissait non seulement d’un roman, mais d’un roman étrange qui m’emmènerait sur des routes imprévisibles a été une erreur de parcours, difficile à corriger.

Ma (com)préhension de ce que j’étais en train de lire est arrivée vers la page 40, lorsque j’ai soudainement soupçonné que tout cela, tout ce que Canty racontait, était probablement “vrai”, que c’était réellement arrivé: il était littéralement parti à la recherche des vents, avec des amis. Ce que j’avais compris bien naïvement comme une métaphore ou un symbole (ou encore comme un objet aussi secret qu’abstrait ayant pu figurer dans la collection de Sebastian Wigrum) était en fait un vrai «road trip» dans le Midwest, guidé par la direction des vents, de Chicago à Philadelphie, en passant par des bleds comme Elkhart, IN, ou Wilmington, SC.

J’ai alors recherché les noms des «personnages» sur Internet et je suis tombé très rapidement sur la page du projet Ventury de Patrick Beaulieu. En 2010, ce dernier a reçu une subvention du Conseil des Arts pour aller suivre les vents d’Amérique, en roulant sur les autoroutes et les chemins secondaires en vieux pick-up. Lui filmerait, calculerait les «données», et il serait accompagné de trois écrivains se passant le relais durant le voyage: d’abord Alexis Pernet, ensuite Daniel Canty, et finalement Dauphin Vincent.

Les États-Unis du vent est donc le résultat concret, matériel, de cette «odyssée transfrontière» entreprise il y a déjà quatre ans par quatre artistes se qualifiant eux-mêmes de «scientifiques naïfs» partis étudier, comme l’écrit Beaulieu sur le site, «la part intuitive et métaphorique de notre appréhension de ce phénomène naturel presque insaisissable qu’est le vent». Un résultat bien parcellaire puisque Canty publie ici non pas une sorte de somme ou de synthèse, mais bien ses notes de voyages retravaillées, classées et ordonnées par jours et par sous-titres, et se suivant les unes les autres.

Il faut dire qu’à la page 40, je commençais à me désintéresser un peu des observations à tendance baudrillardienne de ce «Daniel» sur l’Amérique, sur la notion de frontière, sur l’omniprésence des écrans dans les terminaux des aéroports. Mélangées avec un souci du détail et de l’anecdote significative qui n’était pas sans rappeler les romans cubistes d’Éric Plamondon, les courtes interventions socio-poétiques du narrateur me faisaient douter de ce que j’étais en train de lire: qu’était donc ce «récit», décrit sur l’oreillette comme la rencontre entre le «travelogue et la fabulation»? De là ma recherche sur la genèse du projet, auquel le narrateur faisait référence de façon à la fois explicite et obscure (mais, encore une fois, comment tracer la ligne entre vérité et fiction avec Canty?) dans les premières pages.

C’est peut-être moi qui suis un peu tatillon, mais je ne comprends pas trop pourquoi il n’y a aucune référence directe au projet en tant que tel sur le livre, en dehors du récit lui-même. Le résumé offert par les éditeurs est assez flou pour donner envie d’aller voir de plus près, mais ne mentionne nullement les compagnons de Canty dans son aventure. Le texte, construit au singulier et présentant l’auteur comme «s’abando[nant] à une dérive entièrement dictée par les courants aériens» est un peu trompeur à mon avis, donnant l’impression d’une oeuvre se suffisant à elle-même. Il faut se pencher sur la page des crédits, en toute fin de volume, pour retrouver le nom de Patrick Beaulieu, à qui on attribue l’image de la couverture. Et encore, le lien n’est pas tout à fait clair, puisque Beaulieu est en ce moment l’artiste en résidence des éditions La Peuplade, qui signe cette année toutes les couvertures de leurs publications.

Pourtant, et malgré ce que Canty et les éditeurs semblent en penser, il est difficile de parler de ce livre sans déborder sur autre chose, dans la mesure où, en tant que carnet de voyage sur l’Amérique, c’est un exercice au bout du compte assez peu original et (au-delà de l’écriture par endroits superbe de Canty) assez convenu. Mille autres ont parlé déjà de l’Amérique en ces termes, dans ce phrasé alliant l’amour et la condescendance, se balançant entre le mépris et la fascination, entre la reconnaissance d’une parenté et le besoin d’une distanciation.

De plus, et c’est dommage, le grand absent de cette série de vignettes parfois inspirées, parfois moins, reste le vent lui-même, cette force qui influerait sur «l’homme, la nature, l’urbanisme et la géographie» (pour citer encore une fois les mots de Beaulieu sur le site du projet) et dont on suit supposément la trajectoire. Regorgeant d’anecdotes, d’historiettes et de réflexions sur la vie en Amérique, mais qui n’ont souvent pas de liens avec le vent, ni comme métaphore ni comme réalité prégnante forgeant les mentalités et les paysages, le livre n’est jamais inintéressant en soi, mais délaisse trop facilement son sujet de départ, sa justification même. Jusqu’à un certain point, le projet aurait très bien pu s’intituler Les États-Unis du cheeseburger, ou Les États-Unis du café, et on y aurait retrouvé un fil conducteur plus solide.

Les États-Unis du vent, d’après moi, gagnerait à être présenté comme appartenant à un projet à long terme se déclinant sous plusieurs aspects, littéraires aussi bien que philosophiques et visuels, ainsi que sous de multiples perspectives disciplinaires. Le fait d’être intégré à un ensemble de manifestations artistiques conjuguées lui permettrait de prendre son envol. Au lieu de cela, on le décrit comme la vision fabulée d’un auteur arrivant à nous livrer une version absolument inédite de l’Amérique, où cette dernière apparaîtrait, comme le prétendent les éditeurs, «nappée par la lumière des révélations.»

Ceci étant dit, j’aimerais insister sur le fait que Canty reste un écrivain d’un immense talent, et d’une stature déjà impressionnante. Et c’est là tout mon problème avec ce livre en particulier. Canty est de ceux, rares, à qui on fait totalement confiance tout en doutant constamment de ce qu’ils avancent, puisque leur force réside dans l’invention et l’imagination pures. Tout le plaisir de lecture d’un roman comme Wigrum se trouvait encapsulé dans cette contradiction.

Ici, on avance avec lui, on piétine, on cherche le but ultime de ce voyage initiatique (mais initié par un autre) aux États-Unis, en restant sur nos gardes et en étant sceptique, en désirant être floué, d’une certaine manière: et si tout cela n’était qu’une fantastique machination de sa part, orchestrée de main de maître, jusque sur Internet, jusque dans les galeries d’art ou «Beaulieu» aurait exposé? Oui, pourquoi pas, ce serait son genre, non?

Et on en vient presque à souhaiter que Patrick Beaulieu, comme Sebastian Wigrum, comme Joseph Stepniac, n’existe pas réellement, qu’il soit une nouvelle invention de Canty, le fantasme d’un écrivain en train de construire son oeuvre sur le dos des autres, une sorte de chef-d’oeuvre de manipulation, de faux-semblant et de trompe-l’oeil auquel on aurait été en droit de s’attendre.

Mais j’ai fait mes vérifications, j’ai demandé à droite et à gauche: tout cela est bien réel. Je crois bien devoir me résigner pour l’instant: Les États-Unis du vent n’est pas le magnum opus machiavélique et tentaculaire de Daniel Canty, le labyrinthe littéraire à l’intérieur duquel je perdrai tous mes repères.

Je ne m’en fais pas trop. Il arrivera, sans aucun doute. J’ai encore le temps d’en rêver.

Les États-Unis du vent de Daniel Canty, La Peuplade

À propos de Daniel Grenier


Daniel a déposé récemment sa thèse de doctorat en études littéraires à l’UQAM. Spécialisé en fiction américaine, il s’intéresse à la représentation du personnage de romancier dans la fiction. En avril 2012, il a publié aux éditions Le Quartanier un premier recueil de nouvelles intitulé MALGRÉ TOUT ON RIT À SAINT-HENRI. Dans le cadre de sa participation à MMEH, il couvrira surtout la littérature québécoise, et agira à titre d’antenne à Québec, où il vient de s’installer.



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